
Isabelle Kersimon : Il existe une islamophobie que l'imam de Bordeaux, Tareq Oubrou, préférerait d'ailleurs qualifier de « musulmanophobie » : il s'agit des actes de violence dirigés contre les personnes à raison de leur religion réelle ou supposée. Les agressions de femmes voilées dont le ministère de l'Intérieur, les médias et le milieu associatif se font l'écho, sont des actes que nous pouvons qualifier d'islamophobes.
Quant à la critique de l'islam, elle peut tout aussi bien être le fait d'anticléricaux que celui d'« apostats », et ne mérite à mes yeux aucune condamnation. Pour respectable qu'elle soit, toute idée et toute tradition doit pouvoir être critiquée, même de manière virulente, et même si mon goût personnel me fait préférer l'arme de l'humour à toutes les autres.
C. W. : Vous parlez de l'islamophobie comme d'un «leurre heuristique». Qu'entendez-vous exactement par là ?
Jean-Christophe Moreau : Il s'agit d'un leurre heuristique au sens où les premiers à mettre en avant ses vertus explicatives – c'est-à-dire des militants associatifs et des universitaires engagés – s'en servent pour brouiller les pistes.
Théoriquement, le concept d'islamophobie est censé désigner les actes et les discours participant d'un processus de « racialisation » des musulmans ou, si l'on préfère, d'une réduction des personnes à leur seule appartenance religieuse ou culturelle. Mais dans les faits, il est employé indifféremment pour qualifier des actes pénalement réprimés (injures, menaces, incitation à la haine, discrimination, etc.) et des événements dont on chercherait en vain la dimension anti-religieuse ou xénophobe.
En enquêtant sur les « actes islamophobes » recensés par le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF) – présenté comme une « source statistique de référence » par les sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed (1) –, nous avons ainsi eu la surprise de découvrir, entre autres : des mesures d'expulsion prises contre des personnes condamnées pour implication dans des entreprises terroristes, des condamnations d'imams pour incitation à la haine envers la communauté juive, des fermetures de salles de prière occupées illégalement, etc. On en déduit qu'est « islamophobe » toute mesure défavorable à un membre de la communauté musulmane, quelle que soit sa justification.
Notre propos est donc de montrer comment une cause légitime (la défense des personnes contre des actes de violence, de menace, de discrimination, d'incitation à la haine, etc.) est détournée au profit d'une campagne identitaire qui ne dit pas son nom, et qui se réclame dans les faits d'une conception sclérosée, pour ne pas dire totalitaire, du respect de la liberté religieuse (appel au rétablissement du délit de blasphème, revendication de droits spécifiques tendant à ériger un « statut » musulman en marge de la citoyenneté ordinaire, etc.).
I.K. : J'ajoute qu'il existe une certaine paranoïa, tant dans les milieux associatifs que dans le milieu universitaire, consistant à vouloir démontrer, au mépris des méthodologies en usage, que la psyché occidentale et, pour ce qui nous concerne, l'histoire coloniale de la France, ont fabriqué une véritable « passion islamophobe » (2), maladie mentale affectant l'intégralité de la société jusque dans ses institutions.
C. W. : Les analogies entre islamophobie et antisémitisme se sont multipliées au point que, pour certains commentateurs, la première serait en passe d'éclipser la seconde. Et ne peut-on pas soutenir, en effet, que le mythe de « l'islamisation » a le vent en poupe comparé à celui du « complot juif mondial » ? Eurabia n'a-t-il pas remplacé les Protocoles des Sages de Sion dans l'imaginaire raciste contemporain ?
J-C M. : Le problème, en l'occurrence, est que les principaux acteurs de la « lutte contre l'islamophobie » n'utilisent pas seulement l'analogie entre antisémitisme et islamophobie pour déconstruire des stéréotypes racistes, mais également pour véhiculer un message politique en nous prédisant le retour des années trente. Nous serions, disent-ils en substance, à la veille d'un nouveau cycle de persécutions… à moins de nous convertir aux vertus politiques du multiculturalisme pour éviter que l'histoire ne se répète. On constate donc un glissement rhétorique, un passage de la comparaison légitime entre discours antisémite et islamophobe à une comparaison historiquement aberrante entre le sort passé des Juifs, totalement démunis face à leurs persécuteurs en l'absence de législation antiraciste sous la Troisième République, et la condition actuelle des musulmans en France, protégés par un véritable arsenal juridique contre l'incitation à la haine et la discrimination.











