Des gros titres aux petites infos passées inaperçues : ce qu’il fallait retenir de l’actualité des derniers jours en matière de conspirationnisme et de négationnisme (semaine du 14/01/2019 au 20/01/2019).

LES JUIFS ET L’ESCLAVAGE DES NOIRS. Les Juifs ont-ils inventé, organisé, profité massivement de l’esclavage des Noirs ? L’accusation, inepte, a été forgée par des suprémacistes américains dans les années soixante, en s’inspirant librement des élucubrations de l’industriel antisémite Henry Ford. Étonnamment, elle sera reprise en 1991 par la « Nation of Islam » de Louis Eugene Walcott, dit Louis Farrakhan, dans un ouvrage s’inspirant de la méthodologie négationniste, The Secret Relationship Between Blacks and Jews. De là, elle s’implantera en France, propagée par des extrémistes tels que les polémistes antisémites Alain Soral ou Dieudonné M’Bala M’Bala. Retour, avec Nicolas Bernard, sur l’un des derniers avatars du mythe du « complot juif » (source : Conspiracy Watch, 14 janvier 2019).

ESPRIT CRITIQUE. Attentats, réchauffement climatique, vaccins, etc. Des théories du complot à la désinformation, de la simple parano à la persistance des idées reçues… L’époque est à la remise en question. Nos cerveaux sont-ils programmés pour croire ou pour douter ? Quel système d’autodéfense mettre en place pour que la raison ait le plus souvent gain de cause ? L’émission « La Grand table », sur France culture, recevait le 17 janvier Nicolas Gauvrit, psychologue et mathématicien français spécialisé en science cognitive, co-directeur avec Sylvain Delouvée de l’ouvrage Des têtes bien faites. Défense de l’esprit critique récemment paru aux PUF (source : France culture, 17 janvier 2019).

ALEX JONES. Les contenus du journaliste conspirationniste américain Alex Jones avaient été évincés de Facebook et YouTube, en raison de leur violence, en août 2018. Force est de constater qu’ils continuent d’y être accessibles, postés par l’animateur et ses soutiens. Les mesures prises par ces médias n’auront donc pas suffi pour rendre invisible celui qui avait estimé que la fusillade de Sandy Hook, au cours de laquelle vingt élèves d’une école élémentaire avaient perdu la vie, n’était qu’une mise en scène… (source : fredzone.org, 15 janvier 2019).

CONFUSIONNISME. « Le “confusionnisme” est-il le nouveau rouge-brun ? », interroge Simon Blin dans le journal Libération. Le journaliste analyse la récupération par l’extrême droite, au cours des dernières années, du discours critique de gauche, et la formation d’un « improbable arc idéologique », dont la référence récente de François Ruffin à Étienne Chouard a été une expression. Le confusionnisme, note Blin, participerait d’un « conspirationnisme amélioré » : « avec le référendum d’initiative citoyenne (RIC), Chouard prétend fournir un outil pour favoriser l’émancipation sociale mais participe simultanément à un phénomène antagoniste qui conduit à un glissement stratégique vers l’extrême droite confinant à la théorie du complot » (source : Libération, 16 janvier 2019).

FACE AU VIDE COMPLOTISTE. « Le discours complotiste ne peut être battu. C’est la force du mensonge érigé comme vérité absolue ; il n’a presque aucune chance d’être déconstruit », affirme l’écrivain et blogueur Laurent Sagalovitsch dans un billet d’humeur. L’auteur estime que le combat intellectuel est perdu face à une pensée qui ne peut être prise à revers : « le vide de la pensée complotiste lui permet d’échapper à sa remise en cause ». On ne saurait toutefois être complètement défaitiste : une course de vitesse continue de se jouer pour endiguer la contagion complotiste (source : slate.fr, 16 janvier 2019).

DANIELE GANSER. Figure de la complosphère antiaméricaine, l’universitaire suisse Daniele Ganser s’est imposé au cours de la dernière décennie comme l’auteur probablement le plus cité sur Internet au sujet des « stay-behind », ces réseaux dormants présents dans les pays d’Europe de l’Ouest pendant la Guerre froide et prévus pour entrer en action en cas d’invasion militaire soviétique. On lira le zoom de Paul Martí pour Conspiracy Watch, sur celui qui a fait de la « stratégie masquée de la guerre » son thème de prédilection et qui a régulièrement attisé les doutes sur la « version officielle » des attentats du 11-Septembre (source : Conspiracy Watch, 16 janvier 2019).

PROMOTION DU COMPLOTISME. Conspiracy Watch avait publié il y a quelques semaines un article très complet de Maurice Ronai, membre de la CNIL, au sujet du référencement dans les catalogues des grands services payants de vidéo à la demande (Amazon, Netflix), de nombreux « documentaires » conspirationnistes. Le Monde est revenu sur une démarche qui s’explique par la volonté des plateformes de maximiser leurs intérêts économiques, mais qui n’en prend pas moins une dimension inquiétante : elle confère en effet à leurs réalisateurs une source inespérée de légitimation et une nouvelle puissance de diffusion (source : lemonde.fr, 17 janvier 2019).

GILETS JAUNES. Le journaliste Roman Bornstein s’est livré à une « immersion numérique » dans le mouvement des « gilets jaunes ». Le site de la Fondation Jean Jaurès publie son analyse sous la forme d’une note qui souligne, entre autres, la perméabilité de la rhétorique antirépublicaine aux théories complotistes. Celles-ci finissent par peser sur l’identité du mouvement et « se ressentir dans les slogans observés sur les ronds-points et dans les violences éclatant dans les défilés parisiens » (source : jean-jaures.org, 14 janvier 2019). Dans le journal Le Monde, Lucie Soullier voit dans ce même mouvement un « nouveau terrain d’influence de la nébuleuse complotiste et antisémite ». Dérapages et infox, influences soralo-dieudonnistes, obsessions rothschildiennes, activité redoublée de personnalités et de médias sulfureux… l’ultradroite y a puisé une énergie et une visibilité nouvelles. La journaliste souligne également le rôle joué, dans l’alimentation de la mécanique complotiste, par le parti souverainiste de Nicolas Dupont-Aignan ou par le Rassemblement national de Marine Le Pen (source : lemonde.fr, 19 janvier 2019).

PROCÈS NEMMOUCHE. On sait que les avocats de Mehdi Nemmouche, principal suspect de l’attentat du Musée juif de Belgique qui a fait quatre morts le 24 mai 2014, dont le procès s’est ouvert à Bruxelles le 10 janvier dernier, ont choisi une défense complotiste : Nemmouche serait la victime d’un complot destiné à camoufler l’assassinat ciblé d’un couple d’Israéliens, Emmanuel et Miriam Riva. Retour sur cette reconstruction délirante des faits digne d’« un mauvais téléfilm américain », pour reprendre l’expression de la journaliste Doan Bui, présente au procès  (source : nouvelobs.com, 15 janvier 2019). Au sujet de cette thèse fantaisiste, qui postule l’appartenance des victimes au Mossad (les services secrets israéliens), on lira ce thread de Claude Moniquet, directeur du Centre européen pour le renseignement stratégique et la sécurité (ESISC).

Il est en outre également utile de rappeler les propos de Me Sébastien Courtoy, l’un des avocats du jihadiste, obsédé depuis des années par le « peuple élu » (sic) et ce « lobby » que l’on ne nomme pas… Interrogée sur cette ligne de défense, Me Michèle Hirsch, avocate du Centre de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB), partie civile au procès, confie qu’elle ne pensait pas « entendre un jour dans une Cour d’assises des avocats invoquer “un complot juif”, un attentat ciblé du Mossad au Musée juif… pour tenter d’induire le jury en erreur. Sous couvert d’une “défense” et des droits de la défense, c’est en réalité une tribune qui est donnée à des thèses complotistes et antisémites. L’antisémitisme a été érigé en système de défense. » Malgré tout, Me David Ramet, l’avocat de la famille Riva, estime que le dossier « ne laisse aucune place au doute » (source : lalibre.be, 15 janvier 2019).

ALAIN SORAL. Le 17 janvier 2019, Alain Soral a été condamné à un an de prison ferme par le tribunal correctionnel de Bobigny pour injure à une magistrate ainsi que pour injure et provocation à la haine raciale sur son site Internet, Égalité & Réconciliation. À la suite de son procès de mars 2018, Soral publiait sur son site un texte où l’on pouvait notamment lire, en conclusion, qu’« entre le peuple juif et le reste de l’humanité, le combat ne peut être que “génocidaire et total” » (source : nouvelobs.com, 17 janvier 2019).

RUSSIAGATE. Le 15 janvier 2019, dans un entretien au journal russe Argoumenty i Fakty, Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, a déclaré que les accusations de collusion entre Vladimir Poutine et Donald Trump étaient une « [théorie du ] complot qui n’a rien à voir avec la réalité ». L’hypothèse d’une influence russe dans le scrutin ayant permis à l’actuel président des États-Unis d’accéder à la fonction suprême n’a pourtant rien de déraisonnable, comme en témoigne la solidité des éléments qui alimentent l’enquête en cours. Quand un anti-complotisme de posture cherche à égarer l’esprit critique et à désinformer sciemment… (source : Conspiracy Watch, 18 janvier 2019).

SLĀV. Le spectacle SLĀV de Robert Lepage avait été critiqué pour « appropriation culturelle » dès la première représentation à l’été dernier. Le voici en proie à une nouvelle controverse par l’évocation, dans une courte séquence, d’une théorie du complot selon laquelle des milliers d’enfants irlandais auraient été kidnappés pour aller travailler dans des plantations. Cette théorie serait en fait une invention de conspirationnistes américains récupérée depuis les années 1990 par des suprémacistes blancs. Elle connaît aujourd’hui un véritable succès sur Internet auprès de l’« Alt Right » (source : lapresse.ca, 18 janvier 2019). On lira aussi à ce sujet la mise au point d’un historien de l’Université de Sherbrooke, Jean-Pierre Le Glaunec (source : ici.radio-canada.ca, 17 janvier 2019).