Conspiracy Watch | l'Observatoire du conspirationnisme
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Comment un ancien chercheur du CNRS est devenu l'un des plus gros vendeurs de livres antivax

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Derrière les meilleures ventes de livres consacrés aux vaccins, un nom s’impose : celui de Michel de Lorgeril. Le cardiologue s’est mué, au fil des années, en figure de proue de la désinformation scientifique. Récit d'une dérive.

Michel de Lorgeril (capture d'écran ; montage CW).

« Vaccins ». Sept lettres qui, lorsque l'on recherche un livre sur le site de la Fnac ou d'Amazon, donnent accès à un univers parallèle, dangereux et bien souvent lucratif : la désinformation en matière de santé. Christian Perronne, Didier Raoult, Pierre Chaillot, Marc Menant... Nombreux sont ceux qui se partagent le haut de l'affiche. Mais au milieu de cette ribambelle de covido-sceptiques notoires et d'influenceurs antivax, un nom sort pourtant du lot : celui du Dr Michel de Lorgeril. Avec pas moins de dix ouvrages dans le top 50 des livres sur les vaccins [1], cet ancien chercheur au CNRS [2] fait figure d'autorité intellectuelle. Pourtant, au fil des années, le septuagénaire s'est laissé happer dans les méandres de la désinformation. Au point de devenir une référence auprès de la complosphère.

Michel de Lorgeril se fait d'abord connaître pour ses travaux sur les régimes alimentaires. En 1992, il publie, aux côtés du nutritionniste Serge Renaud, un article dans le Lancet, prestigieuse revue médicale britannique, qui consacre et popularise la notion de « French Paradox ». Soulignant le contraste entre la relative bonne santé cardiovasculaire des Français et leur consommation élevée de vin rouge et de matières grasses, les deux auteurs arrivent à une conclusion : ce paradoxe hexagonal pourrait « en partie » être attribuable à une forte consommation de vin. Autrement dit, le pinard serait bon pour la santé.

« L'hypothèse est séduisante... et fausse, sourit Bernard Basset, président d'honneur de l'association Addictions FranceMais en sa qualité de médecin cardiologue, Michel de Lorgeril a donné une crédibilité scientifique déterminante au French Paradox. » Dans les années qui suivent, ce concept connaît une grande prospérité, bien aidé par des campagnes de communication des lobbies viticoles, avant d'être progressivement battu en brèche, puis dévoyé. Pas un problème pour Michel de Lorgeril, qui n'hésite pas à faire carrière sur ce mythe. Conférences, livres, articles, entretiens sur YouTube... le cardiologue persiste et signe. Il y a quelques mois, il publiait d'ailleurs un énième ouvrage aux éditions Souccar prétendant révéler « la vérité sur le vin ».

Buvez du vin, mangez gras !

Mais c'est un autre sujet, connexe, qui le propulse sur le devant de la scène. En 2007, Michel de Lorgeril publie un livre dans lequel il s'emploie à dénoncer le « mythe » du mauvais cholestérol. Interrogé par Le Monde à l'occasion de la sortie de son ouvrage, il explique que cette molécule de la famille des lipides « ne bouche pas les artères » et assure que le « le risque de mourir d'un infarctus n'est pas proportionnel au niveau de cholestérol dans le sang ». La même rhétorique, ou presque, que pour le vin. Quant aux études pointant du doigt les effets néfastes d'un excès de cholestérol, le chercheur a une explication toute trouvée. Cela « arrange tout le monde » :

« L'industrie pharmaceutique et l'agrobusiness, les laboratoires d'analyses, les fabricants de kits de mesures, mais aussi les médecins qui peuvent trouver un avantage à cette médecine automatisée et rémunératrice ; et enfin les patients auxquels on a fait croire qu'ils seraient ainsi protégés sans faire d'effort ».

Dans les années qui suivent, le chercheur du CNRS s'échine, dans plusieurs brûlots comme Cholestérol, mensonges et propagande ou L'horrible vérité sur les médicaments anticholestérol, à pourfendre l'usage des statines, un traitement utilisé pour faire baisser la cholestérolémie. Michel de Lorgeril ne se contente pas d'argumenter sur le plan scientifique, mais propose aussi une analyse politique qui frise avec le complotisme. « L’histoire de la théorie du cholestérol » ne serait selon lui qu'une « suite quasi ininterrompue de mensonges, orchestrée par une propagande intensive ». Il soutient également que « les techniques les plus modernes du conditionnement des masses et du formatage de l’opinion publique ont été utilisées pour imposer les médicaments et aliments anti-cholestérol sur le marché de la santé et de l’agroalimentaire ». Un véritable scandale qui a « toutes les apparences de la plus extraordinaire arnaque médicale et scientifique jamais perpétrée ».

À grand renfort de comparaisons douteuses – Michel de Lorgeril va jusqu'à expliquer que « les spin doctors de la Maison Blanche à Washington ont inventé les armes de destruction massive irakiennes pour justifier leur guerre, tandis que les spin doctors de l’industrie pharmaceutique ont inventé le cholestérol comme ennemi massif mortel pour justifier leur guerre à eux » –, le chercheur brosse les contours d'une vaste machination. Ce qui n'empêche pas les discours du cardiologue d'infuser dans les médias grand public.

Michel de Lorgeril intervient dans le documentaire Cholestérol, le grand bluff, diffusé sur Arte (capture d'écran).

En 2016, Cholestérol, le grand bluff, un documentaire diffusé sur Arte et réalisé par Anne Georget (fille de Michel Georget, ancien président de la Ligue nationale pour la liberté des vaccinations, la principale association antivax de France) fait la part belle aux hypothèses du cardiologue. Présenté comme « médecin » et « chercheur au CNRS », ce dernier y occupe une place importante. Le film est un véritable carton, si bien que la chaîne franco-allemande s'enorgueillit d'avoir réalisé un « record d'audience ».

Il est aussi complaisamment relayé dans les médias. Sur France Inter, on évoque un « mythe universel qui s'effondre », celui de « la fable du bon et du mauvais cholestérol », et l'on dénonce un « dogme » soutenu par une « mafia ». Même son de cloche sur Télérama, Le Nouvel Obs ou Libération... Pourtant, la même année, le Lancet publie une méta-analyse confirmant l'efficacité des statines dans la réduction des risques cardio-vasculaires. Plus récemment, Alain Tegdui, ancien directeur du Centre de recherche cardiovasculaire à hôpital européen Georges Pompidou et récipiendaire du grand prix de l'Inserm en 2018, est revenu sur ce qu'il qualifie de « fake news médicale ». « Cette campagne préfigurait à une moindre échelle ce que nous allions vivre pendant la période de la Covid », analyse le spécialiste.

La bascule Covid

Michel de Lorgeril a lui aussi tenté de capitaliser sur la crise sanitaire. Avant la pandémie, et en parallèle de ses travaux sur le vin ou le cholestérol, il s'était déjà illustré par des livres aux accents vaccino-sceptiques. Dans Introduction générale à la médecine des vaccins, publié en 2018, il s'en prend à la vaccination obligatoire, une « inacceptable privation d'une liberté fondamentale sans fondement scientifique et médical » inédite « depuis la Deuxième Guerre mondiale et la triste période de l'occupation du pays » (sic). L'année suivante, il propose une « analyse scientifique de la toxicité des vaccins » ainsi que plusieurs volumes sur les vaccins du nourrisson ou contre la grippe.

À partir de fin 2020, le coronavirus galvanise son activité littéraire. Michel de Lorgeril publie Vaccins : fausses vérités et vrais fantasmes à l’ère de la COVID-19, préfacé par Luc Montagnier, puis signe l'avant-propos d'un livre anonyme (Des tortues jusqu'en bas : Vaccins, science et mythe) en compagnie de Robert Malone, désinformateur notoire, nommé il y a quelques mois par Robert F. Kennedy Jr au comité scientifique qui conseille l'agence de santé américaine en matière de vaccinations. Pas de quoi refroidir Arte. En 2022, la chaîne diffuse Des vaccins et des hommes, dans lequel Michel de Lorgeril sous-entend que l'augmentation du nombre des cancers du col de l'utérus est liée à la vaccination contre le papillomavirus. Encore une fois réalisé par Anne Georget, le documentaire est accueilli avec davantage de scepticisme par une partie de la presse.

Deux ans plus tard, Michel de Lorgeril publie Dialogues de promeneurs en Covidie, dans lequel il met en scène des individus fictifs, ayant eu un rôle durant la pandémie. S'il se cache derrière les monologues des personnages de son livre, le cardiologue y relaie plus ou moins favorablement la plupart des théories du complot et fake news en circulation à l'époque. Ainsi, le Rivotril serait un « encouragement à l'euthanasie » et le vaccin anti-covid un « simulacre de médecine […] inefficace » voire dangereux. Quant au virus, il résulterait d'un « délire technoscientiste militaro-sanitaire ». Sur son site web, Michel de Lorgeril n'est pas en reste. « Piquer les bébés aurait-il un intérêt commercial » se questionne-t-il, mettant en doute les « discours officiels » des « médias corrompus et ignorants ». Il sous-entend également que les vaccins ont un lien avec l'autisme.

Autant de prises de position qui ont tapé dans l'œil de la complosphère. Qualifié de « meilleur connaisseur des vaccins en France » par Etienne Chouard, Michel de Lorgeril est passé sur FranceSoir et TV-ADP, a distillé son savoir auprès du Conseil Scientifique Indépendant de Louis Fouché et a même participé à une émission de Citizen Light, un média crée par Pierre Barnérias, le réalisateur du film complotiste Hold-up.

Le chantre du régime méditerranéen est d'ailleurs membre fondateur de l'Association Internationale Pour Une Médecine Scientifique Indépendante et Bienveillante (AIMSIB), qu'il a depuis quittée. Créée en 2016, cette association prétendant lutter contre « la pression des lobbies » et les « conflits d’intérêt » a pu compter ou compte encore dans ses rangs des personnalités proche des sphères antivaccins comme le susmentionné Michel Georget, Serge Rader, Olivier Soulier ou Hélène Banoun. En 2021, l'AIMSIB s'est associée à la Ligue nationale pour la liberté des vaccinations (LNPLV) et à BonSens, groupuscule incarné par des figures comme Xavier Azalbert ou Silvano Trotta, pour porter une requête devant le Conseil d'État. L'objectif ? « Ordonner la suspension sur le territoire français de l'utilisation [de] quatre vaccins. »

Conseils santé

En plus de ses très nombreux livres, Michel de Lorgeril propose des programmes de coaching, à l'instar de nombreux influenceurs santé. Moyennant finances, évidemment. Il a ainsi crée une formation intitulée « Prévenir les risques de maladies cardiovasculaires » en collaboration avec Vivojojo un portail d'information en « santé intégrative ». Ce programme de 34 vidéos a même bénéficié d'une offre de lancement : 472 euros au lieu de 675. Une aubaine.

Il s'est également associé à TSA publications, une maison d'édition suisse « dédiée à la santé et la nature », pour proposer l'accès à un « canal privé » donnant, pour la modique somme de 19 euros par mois, un accès hebdomadaire « à ses analyses, ses conseils et ses réponses aux grandes questions de santé : vaccins, cholestérol, hypertension, alimentation, médicaments… ». Il y est encore présenté comme « chercheur au CNRS ». Contacté, l'organisme rappelle que « Michel de Lorgeril est retraité depuis octobre 2016 et n‘est donc plus chercheur au CNRS depuis cette date. Il ne peut donc plus se présenter en tant que tel ».

Sur son site, Michel de Lorgeril interagit fréquemment avec ses lecteurs (capture d'écran).

Mais attention : Michel de Lorgeril et ses partenaires rappellent qu'il « ne s’agit pas d’un programme médical ». Sur son blog personnel, le cardiologue abonde : « Ce site n'est pas un lieu de consultation médicale, ni un forum ! » Pourtant, le retraité aime y dialoguer avec ses fans. Et y martèle des contrevérités scientifiques pouvant mettre leur santé en danger, comme lorsqu'il affirme que « le vin n’est associé à aucun cancer » ou que « l’idée que l’alcool soit responsable de la pancréatite aiguë ne repose sur aucune donnée solide ».

En 2014, il avait même écopé d'un blâme de la chambre disciplinaire de première instance de Rhône-Alpes de l'Ordre des médecins qui lui avait notamment reproché que ses préconisations médicales « risquent d’avoir des conséquences néfastes sur la santé » de ses lecteurs.

Interrogé par Conspiracy Watch sur la remise en cause du « French Paradox », sur la portée et les risques de ses affirmations concernant l’alcool, le cholestérol, les vaccins, la crise sanitaire, ses interventions dans des médias complotistes, son rôle au sein de l’AIMSIB, le fonctionnement de ses formations et la manière dont il se présente comme ancien chercheur au CNRS, Michel de Lorgeril n'a pas souhaité répondre sur le fond, précisant, dans un premier temps, ne pas avoir « beaucoup d'estime pour ceux qui font profession de "police de la pensée" ». Et de réitérer dans un second mail :

« Je n'ai rien à cacher mais je ne vois pas l'intérêt d'aller à confesse avec n'importe quel curé. Que le curé en question commence par s'expliquer : écrivez clairement que vous me soupçonnez d'être conspirationniste, antisémite ou négationniste ! Oui ou Non ? Bref, si vous souhaitez un quelconque dialogue "apaisé" avec moi, il faudra d'abord justifier votre intérêt pour ma petite personne... Pourquoi moi ? A moins que votre hostilité à mon égard (probablement téléguidée et financée) se traduise d'abord par une police de la pensée... Expliquez-vous ! »

Contacté, le CNRS assure qu'il « ne commente pas les cas individuels mais reste vigilant quant au respect de l’intégrité scientifique par l’ensemble de ses personnels ». Interrogé sur le cas Lorgeril, l’institution se borne à rappeler que les déclaration des « employés ou anciens employés du CNRS […] n’engagent qu'eux et en aucun cas l’organisme », tout en « déplor[ant] les prises de position publiques de certains scientifiques sur des sujets éloignés de leurs champs de compétences professionnelles ».

 

Notes :

[1] Recherche effectuée le 5 novembre 2025 en filtrant par pertinence.

[2] Sur sa page Wikipédia, Michel de Lorgeril est présenté comme « cardiologue à la faculté de médecine de Grenoble ». Contacté, l'établissement nous indique que « Michel de Lorgeril n’a pas été enseignant-chercheur (HU) à la Faculté de médecine de l’Université de Grenoble » mais « a occupé un poste de chargé de recherche au CNRS de 2007 à 2015, au sein du laboratoire TIMC ».

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à propos de l'auteur
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Victor Mottin
Victor Mottin est journaliste et travaille pour Conspiracy Watch depuis 2021. Il collabore régulièrement avec le magazine Usbek & Rica. Ses sujets de prédilection : complotisme, extrême droite et dérives sectaires.
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