
Cher Steven Spielberg,
J'avais une dizaine d'années quand le vélo d'Elliott a décollé devant la Lune. Je n'en suis jamais vraiment redescendu. Rencontres du troisième type, E.T. : vous m'avez appris, comme à des millions de gamins, que l'inconnu pouvait être une promesse.
C'est ce gamin-là qui vous écrit aujourd'hui, avec un mélange de dépit et d'inquiétude.
Votre tournée de promotion pour Disclosure Day a changé de registre. D'une interview à l'autre, on vous demande si les extraterrestres ont été là, s'ils y sont encore. Vous répondez : « ils ont été ici, et ils sont ici ». Ailleurs, vous affirmez que, sur les ovnis, « rien ne [vous] échappe », et racontez suivre de près le site que le Pentagone vient d'ouvrir pour déverser ses archives. Vous ne dites plus « j'aimerais y croire ». Vous dites que vous en êtes convaincu. C'est votre droit le plus strict. Mais depuis Spider-Man, on sait qu'un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. Peu de voix portent aussi loin que la vôtre, dans toutes les langues, sur tous les continents. Ce que vous affirmez a des conséquences.
Soyons clairs : un complot dans une fiction, aucun problème. C'est même l'une des trames les plus classiques du cinéma, et vous en avez tiré des chefs-d'œuvre. Le souci n'est pas le film : c'est d'en faire la promotion en expliquant que le complot est réel.
Car si « on nous cache tout » est une petite phrase d'apparence inoffensive, elle ne vise jamais longtemps le seul gouvernement américain. Elle finit par englober les scientifiques, les médecins, les journalistes, les agences spatiales, les profs, tous ceux dont le métier consiste à établir les faits et à les transmettre. Pendant le Covid, on a vu des gens cesser d'écouter les soignants parce qu'ils n'avaient plus confiance dans « le système ». Le vrai décrochage est là. Celui qui ne croit plus en rien devient perméable à tout.
Cette méfiance-là, des entrepreneurs politiques la ramassent. Les nationaux-populistes du monde entier ont fait du « on vous ment » leur fonds de commerce : contre les juges, contre la presse, contre la science du climat, contre les élections quand ils les perdent. Un public convaincu qu'on lui dissimule l'existence des soucoupes volantes est un public déjà à moitié acquis à l'idée qu'on lui dissimule le reste. Vous ne roulez pas pour ces gens, je le sais. Mais vous leur préparez le terrain.
Le plus rageant, c'est que vous n'en avez pas besoin. Personne de sérieux n'exclut que la vie puisse exister ailleurs, quelque part dans l'immensité de l'univers. Cette hypothèse a nourri toute votre œuvre. Chercher, documenter, écouter les témoins qui ont vu quelque chose d'inexpliqué dans le ciel : des scientifiques le font. En France, le GEIPAN s'y consacre depuis bientôt cinquante ans, et c'est très bien. Ce qui ne va pas, c'est le saut. Passer de « je ne sais pas mais j'imagine » à « on me ment ». Tout le complotisme tient dans ce saut-là.
Vous l'avez d'ailleurs reconnu vous-même : si le public est prêt à croire à un tel complot, c'est que la confiance dans les institutions est au plus bas depuis le Watergate. Vous avez vu le terrain et avez choisi d'y planter votre film. Votre œuvre nous a appris à regarder le ciel avec curiosité et émerveillement. Vos interviews nous engagent à le regarder avec défiance. C'est le plus regrettable.
Avec mon admiration, intacte malgré tout,
TMF













