Pour le philosophe, la police infiltre aussi les Black blocs pour se livrer à des violences afin de discréditer les manifestants…

Michel Onfray (capture d’écran France 5, 15/01/2020).

Michel Onfray était l’invité, mercredi 15 janvier, de l’émission « C à vous », sur France 5.  Objet d’un billet acerbe de Laurent Joffrin la semaine dernière dans les colonnes de Libération, le philosophe, qui publie Grandeur du petit peuple (Albin Michel), un essai consacré au mouvement des Gilets jaunes, a glosé sur l’« État profond » – notion qui selon lui désigne « ceux qui exercent le pouvoir » – et le rôle de la police républicaine dans les manifestations.

Pour Onfray, le chef de l’État, qu’il a qualifié par le passé de « poupée gonflable du Capital », est indiscutablement « l’homme d’une faction »« Vous savez, explique-t-il, l’expression “État profond” a été utilisée par Trump et on a tout de suite estimé que c’était une catégorie d’extrême droite. »

Parfois utilisée pour désigner les liens entre services de renseignement, monde politique et banditisme, comme synonyme de « complexe militaro-industriel » ou bien simplement pour évoquer le monde de la haute-administration, non-élue, l’expression « État profond » (« Deep State » en anglais), s’est banalisée dans la littérature conspirationniste avant de s’imposer largement dans le débat public avec l’avènement de Donald Trump aux États-Unis. Instrumentalisée par plusieurs théoriciens du complot comme le Canadien Peter Dale Scott ou encore le Français Alain Benajam récemment au sujet de l’attentat de la Préfecture de Police de Paris, la notion d’« État profond » permet en effet d’attribuer à une entité aux contours mal définis toutes sortes de manipulations sans avoir jamais à en apporter la moindre preuve.

Onfray rappelle que « Macron lui-même a utilisé [cette expression] ». C’est effectivement le cas. Lors de son allocution devant l’Association de la presse présidentielle le 21 août 2019, Emmanuel Macron a fait allusion, à deux reprises, aux « États profonds » (au pluriel), expression utilisée alors comme synonyme de pesanteurs bureaucratiques. Ce qui, explique François Clemenceau dans Le Journal du Dimanche, n’a « pas grand-chose à voir » avec l’usage qu’en fait Donald Trump : « le président français […] a parlé d’”État profond” pour désigner tous ceux qui, dans la diplomatie, l’armée, les services, mais aussi dans les milieux des think tanks ou de la presse, sont hostiles à sa volonté de rapprochement avec la Russie. […] Ce que réclame Macron, c’est une administration pleinement engagée au service de sa diplomatie. Alors que ce que demande Trump à ses services, c’est de se rendre complices de son instrumentalisation de la sécurité nationale à des fins électorales ou purement politiques. »

Surtout, l’usage que fait Emmanuel Macron de l’expression « État profond », qu’il conçoit comme l’ensemble des forces qui, au sein de l’appareil administratif français, retardent la mise en oeuvre de ses choix politiques, est diamétralement opposé à celui de Michel Onfray. Ce dernier considère en effet que le président de la République est en réalité « le chef de l’État profond ». D’après la définition un peu brouillonne qu’en esquisse le philosophe, cet « État profond » désignerait « [les gens] qui exercent le pouvoir, […] les banquiers, les puissants, les éditorialistes, les éditeurs… je sais pas, enfin, tous ces gens qui ont du pouvoir [et qui dirigent] un peuple voire un petit peuple qui, lui, n’a pas de pouvoir ». « Je pense, conclut Onfray, que les gens de l’État profond ont intérêt à taper sur ceux-là plutôt que d’aller taper sur d’autres »…

Michel Onfray ne s’arrête pas en si bon chemin.

Au bout de dix minutes d’interview, l’essayiste se met à accuser la police de provoquer délibérément des violences en s’infiltrant parmi les manifestants afin de les discréditer auprès de l’opinion. Des usages qu’il qualifie de « vieux comme le monde » :

Michel Onfray : « Ecoutez, moi à Caen, j’habite au 5e étage, sur une place où y’a eu beaucoup d’échauffourées, j’ai vu beaucoup de choses très intéressantes : des gendarmes, des policiers qui descendent de voitures banalisées, et qui font un certain nombre de choses puis qui repartent, puis etc., des gens qui ont des informations et des images mais ne peuvent pas les donner parce qu’on va les virer, et qui disent : “Bah non, si je vous dis où j’ai eu ces informations, on va savoir qui je suis, etc., etc.” Donc on sait très bien ! C’est vieux comme le monde les policiers qui sont grimés en manifestants, qui sont parmi les Black blocs, on a vu des informations aussi…

Patrick Cohen : Vous pensez que les policiers ont commis des violences et ont cassé ?

Michel Onfray : Mais c’est vieux comme le monde ! C’est pas la France…

Anne-Elisabeth Lemoine : Ils auraient participé au saccage de l’Arc de Triomphe ?

Patrick Cohen : Non, c’est pas “vieux comme le monde”, y’a bien eu quelques exemples dans le passé mais y’a pas eu…

Michel Onfray : […] Dans la Rome antique, vous aviez des gens qui fonctionnaient comme ça et qui discréditaient des mouvements. On les voit, ils arrivent. Moi j’ai posté sur ma webTV des images de gens, des prétendus Blacks blocs qui foncent vers la police, la police s’ouvre, ils rentrent dans le groupe policier, ils se ferment. Disparus, etc. […] »

L’essayiste fait ici probablement allusion à une séquence vidéo très partagée sur les réseaux sociaux et tournée le samedi 16 novembre 2019 à Paris. Or, si les autorités n’ont jamais nié la présence de policiers en civil parmi les manifestants, il est connu, depuis longtemps, que ces agents ont pour mission de renseigner sur les mouvements des cortèges et de procéder aux interpellations d’éléments violents, afin, précisément, de faire le tri entre les manifestants pacifiques et les casseurs.

« Agents provocateurs »

Ce que relaie ici Michel Onfray n’est rien d’autre que la thèse dite des « agents provocateurs », un vieux serpent de mer conspirationniste remis au goût du jour par des intellectuels comme Emmanuel Todd et Jean-Claude Michéa, des activistes peu scrupuleux comme l’avocat-gilet jaune François Boulo (on l’a vu récemment lors de la dégradation de la stèle en hommage au Maréchal Juin) et une certaine presse n’hésitant plus à nazifier la police républicaine :

Dans un éclair de prudence, Onfray prétend ne formuler là qu’« une hypothèse »… Avant de se faire beaucoup plus assertif :

Michel Onfray : « Je regarde les images, je suis un citoyen, je constate, j’entends, je regarde, je vois, je me dis : “Que peut-on penser de ces choses-là ?” On m’envoie aussi des informations. Et quand des gens m’envoient des informations en me disant “Regardez ce que j’ai filmé” et qu’effectivement, des Blacks blocs qui foncent sur la police… […] J’invite juste à réfléchir. Mais ce ne serait pas la première fois […] qu’il y a dans la police des gens dont le travail consiste effectivement à discréditer les manifestants. C’est vieux comme le monde !

Patrick Cohen : À “renseigner”. À “regarder”, à “renseigner”… À “commettre des violences” ? C’est autre chose…

Michel Onfray : Alors tout ça fait partie de… vous avez des gens qui sont de sac et de corde aussi, dont c’est le métier, ça s’fait pas gentiment le renseignement, hein, vous savez… ça se fait pas avec des Bisounours. »

En septembre 2019, Michel Onfray avait dit tout l’intérêt qu’il portait aux vidéos de François Asselineau, le président de l’Union populaire républicaine (UPR) : « Dans tout ce que j’ai entendu de lui, je n’ai pas trouvé de choses à redire, vraiment, et […] j’ai écouté des enregistrements qui pouvaient durer une bonne heure avec un réel intérêt, avec un réel plaisir en me disant “c’est vrai que je souscris à tout ça”. » Après avoir été remercié publiquement par ce dernier pour son « soutien public et sans ambiguïté », Onfray avait procédé via un édito vidéo sur son site à une mise au point, jugeant « indigne » cette « récupération » politicienne et soulignant le « complotisme » de l’UPR.

 

Voir aussi :

Onfray et le conspirationnisme en contrebande

Non, Charles Pasqua n’a pas admis que le gouvernement envoyait des casseurs dans les manif’