Mise au point de notre collaborateur, Nicolas Bernard, au sujet d’un article complotiste publié hier sur le site du Point.

Capture d’écran du site du Point (5 juin 2018)

A l’occasion du cinquantième anniversaire de l’attentat contre Robert F. Kennedy, Le Point a publié hier un article intitulé : « 5 juin 1968. Le jour où Robert Kennedy est assassiné par la CIA ». Relativement bref, cet article, signé par Frédéric Lewino et Gwendoline Dos Santos, est problématique à plus d’un titre. Non pour ses erreurs de détail (contrairement à ce qu’il est indiqué par exemple, l’épouse de Robert Kennedy était enceinte de leur onzième enfant, pas du neuvième), mais parce qu’il reprend à son compte des théories du complot discréditées depuis belle lurette et fait passer, sous couvert d’hypothèses, des « arguments » empruntés à la désinformation conspirationniste. Le titre même de l’article, qui affirme fermement que la CIA a tué Robert Kennedy, s’avère des plus critiquables, et illustre la démarche des auteurs : ne pas exposer froidement les éléments du dossier, mais promouvoir une hypothèse paranoïaque.

Reprenons donc chacune des affirmations présentées à l’appui de ladite hypothèse.

  • « Dans les semaines qui suivent, une polémique enfle. Et si Sirhan Sirhan n’était pas le véritable assassin ? En effet, les trois blessures relevées sur le sénateur sont toutes situées à l’arrière du corps, dont une provoquée par une arme située à moins de 5 centimètres de l’oreille droite. Or, d’après tous les témoins, Sirhan se trouvait face à Kennedy lorsqu’il a tiré. Il lui était donc impossible d’être l’auteur des balles mortelles, à moins d’être contorsionniste, ce qu’il n’était pas. »

Plus précisément, une balle, tirée pratiquement à bout portant, est entrée derrière l’oreille droite de Robert Kennedy. Deux autres balles sont entrées à l’arrière de l’aisselle droite, l’une ressortant de la poitrine et l’autre s’arrêtant à l’arrière du cou, près de la sixième vertèbre cervicale. Une quatrième balle n’a pas touché Kennedy mais a traversé sa veste, pénétrant à l’arrière-droite de celle-ci.

En apparence, ces trajectoires suggèrent que l’assassin se trouvait à l’arrière et à droite de Robert Kennedy. Or, dans la mesure où Sirhan Sirhan se trouvait face à celui-ci, les critiques de la version officielle en ont déduit qu’« à moins d’être contorsionniste », il ne pouvait être à l’origine de ces tirs, lesquels ne pouvaient être imputés qu’à un second tueur.

Ce raisonnement néglige les circonstances mêmes de l’attentat, telles que décrites par la plupart des témoins : Robert Kennedy ne faisait pas totalement face à Sirhan Sirhan, mais s’était tourné à gauche pour serrer des mains, exposant son côté droit ; dans la confusion des coups de feu, le candidat avait tourné la tête, et la cohue de la foule l’avait rapproché de l’assassin, lequel avait d’ailleurs tendu le bras pour se servir de son révolver.

Et il y a les propos – accablants – du meurtrier lui-même. Sirhan Sirhan, interrogé sur le point de savoir pourquoi il n’avait pas tiré sur Kennedy « entre les deux yeux », s’en est expliqué : « Parce que ce fils de pute a tourné la tête à la dernière seconde. » Ce qui était non seulement pulvériser un argument en faveur des théories du complot, mais avouer sa propre culpabilité – et sa haine de la victime.

  • « D’où l’existence d’un deuxième tireur. Une hypothèse confirmée par un enregistrement sonore faisant entendre 13 détonations alors que Sirhan a tiré 8 balles. »

Sirhan Sirhan a effectivement vidé le chargeur de son calibre 22, ce qui revenait à tirer huit balles. Mais il est faux d’alléguer qu’un enregistrement sonore ferait entendre treize détonations. L’affirmation émane d’un seul expert, Philip van Praag,  lequel s’est exprimé, non dans le cadre d’un rapport scientifique en bonne et due forme, mais dans une émission de la chaîne Discovery Channel diffusée en 2007, et de son propre aveu sans avoir achevé ses recherches (!), ce qui ne témoigne pas d’une grande rigueur méthodologique.

Il existe, de fait, un enregistrement sonore de l’attentat effectué par un journaliste polonais, Stanislaw Pruszynski. Saisie par la police de Los Angeles, cette bande audio a été rendue publique en 2006. Cinq experts indépendants ont conclu que cet enregistrement ne permettait pas d’identifier plus de huit coups de feu. Deux de ces experts ont discrédité la méthodologie et les conclusions, passablement imaginatives, de Philip van Praag. Au demeurant, pratiquement aucun témoin de l’attentat n’a indiqué avoir entendu plus de huit de coups de feu.

  • « L’hypothèse la plus probable est celle d’un garde du corps situé juste derrière Kennedy. Lequel aurait agi pour le compte de la CIA craignant de voir tous ses secrets crapuleux mis à jour si Bobby était élu. »

Ledit garde du corps, Thane Eugene Cesar, cadre en fait très mal avec le profil d’un conspirateur : son casier judiciaire était vierge, il n’a été désigné à la sécurité de Robert Kennedy qu’à la dernière minute, il s’est lui-même rapproché des enquêteurs pour être interrogé, n’a jamais dissimulé ses opinions politiques, et a passé avec succès l’épreuve du détecteur de mensonges. Sans parler du fait qu’il n’a jamais été bien riche (dans les années 1980, il souscrira un emprunt de 88.000 dollars pour l’achat de son domicile).

L’intervention d’un second tireur est d’ailleurs discréditée par plusieurs arguments : aucun témoin sérieux ne l’a aperçu ; il est établi que les balles retrouvées ont été tirées avec la même arme (quoique les expertises aient été rendues difficiles par l’endommagement du revolver de Sirhan Sirhan par des policiers du LAPD) ; des expertises acoustiques ont exclu avec un haut degré de probabilité que l’arme utilisée correspondait à un calibre 38, l’arme que portait Cesar cette nuit-là en qualité de garde du corps…

Quant à la CIA, rien n’indique qu’elle craignait une divulgation de ses « secrets crapuleux » en cas d’élection de Robert Kennedy. D’autant que ledit RFK était lui-même impliqué dans certaines « opérations noires », notamment les tentatives de meurtre de Fidel Castro – non sans participer ultérieurement à des négociations, en 1963, pour normaliser les relations américano-cubaines. En toute hypothèse, rien n’établit que Cesar ait été un agent de la CIA.

  • « Sirhan Sirhan n’aurait été qu’une marionnette manipulée par les services secrets pour servir de coupable idéal. Il aurait été, dit-on, hypnotisé pour tirer sur Kennedy pendant qu’un tueur officiel opérait dans l’ombre. »

Au-delà du lapsus (comment un « tueur officiel » pourrait-il agir « dans l’ombre » ?), l’allégation ne résiste pas à l’examen. Jusqu’à ce jour, jamais l’hypnose n’a conduit à de tels résultats homicides.

La CIA a effectivement conduit des programmes tendant à « conditionner » des individus pour influer sur leur volonté, voire leur implanter « un crime dans la tête », dans la mesure où elle craignait que les Soviétiques ne fassent de même. Mais ces expériences n’ont rien donné. Il est établi qu’en deux occasions l’Agence a tenté d’hypnotiser des individus pour commettre des assassinats (notamment un exilé cubain dont on attendait qu’il élimine Castro), sans résultat.

Sirhan Sirhan n’a pas été hypnotisé pour assassiner Kennedy. Il a agi seul, de son propre chef, tant pour punir un prétendu suppôt d’Israël que pour entrer dans l’Histoire. L’homme a menti à plusieurs reprises, prétendant ne pas se souvenir des circonstances de l’attentat, avant de reconnaître à divers moments sa culpabilité, de même que son hostilité à la victime. 50 ans de spéculations conspirationnistes n’ont jamais apporté la preuve d’autre chose.

 

L’auteur : Nicolas Bernard est l’auteur de La Guerre germano-soviétique. 1941-1945 (éd. Tallandier, 2013, préface de François Kersaudy). Il co-anime avec Gilles Karmasyn le site Pratique de l’Histoire et Dévoiements négationnistes (PHDN.org).

 

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