Dans une tribune libre pour le site de CNN, l’historienne américaine Deborah Lipstadt, auteure de DenialHolocaust History on Trial (2006) et fondatrice du site Holocaust Denial on Trial, réagit aux propos tenus hier par le PDG de Facebook Mark Zuckerberg. Conspiracy Watch propose une traduction de son texte en français.

Deborah Lipstadt (Comité international de la Croix-Rouge, 20 mai 2015)

Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, vient de décrire la négation de la Shoah comme l’erreur de gens qui se trompent mais qui ne se trompent pas intentionnellement. Après tout, a-t-il insisté, « moi aussi il m’arrive de me tromper ». Il ne retirera pas de Facebook les posts des négationnistes « s’ils se trompent, même plusieurs fois ». Dans la même interview, il souligne ses origines juives et dit qu’il ne bannira pas pour autant les négationnistes, pas plus qu’il ne bannira le site conspirationniste Infowars.

Alors que Zuckerberg a précisé par la suite que « personnellement », il trouvait le négationnisme « profondément offensant », il s’est gravement trompé concernant ceux qui nient le génocide le mieux documenté de l’histoire.

Ce que Zuckerberg ne comprend pas – même s’il soutient que ce n’était pas son but –, c’est qu’en disant que les négationnistes ne se trompent pas « intentionnellement », il laisse ouverte la possibilité qu’ils puissent avoir raison. Pour une personne de l’envergure de Zuckerberg, cela est incroyablement irresponsable. Le négationnisme relève d’une telle collection de contre-vérités illogiques qu’il n’est pas possible d’être négationniste autrement que volontairement, intentionnellement, contrairement à ce qu’affirme Zuckerberg.

Pour que les négationnistes aient raison, qui sont ceux qui devraient avoir tort ? Les survivants devraient avoir tort – tout comme les témoins, les non-Juifs qui vivaient dans les villes et les villages d’Europe orientale et occidentale et qui ont vu leurs voisins juifs être emmenés pour être abattus et tués dans des fossés fraîchement creusés dans les bois. Les centaines d’historiens qui ont étudié la Shoah depuis 1945 devraient soit faire partie eux-mêmes d’une vaste conspiration soit avoir été complètement trompés.

Mais surtout, les auteurs du génocide, ceux qui ont reconnu leur culpabilité, devraient avoir tort. Comment les négationnistes peuvent-ils expliquer qu’aucun de ceux qui ont été jugés pour crimes de guerre depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale n’ait nié que ces événements aient eu lieu ? Ils ont pu dire qu’ils ont été forcés à participer aux massacres mais pas un seul n’a affirmé que les massacres n’avaient pas eu lieu.

Finalement, pourquoi l’Allemagne porterait-elle l’énorme responsabilité morale et financière pour la Shoah si elle n’a pas eu lieu ? Pour les négationnistes, il y a une réponse simple à cette question : les autorités allemandes ont été obligées de reconnaître leur culpabilité par « les Juifs », qui ont menacé d’empêcher la réintégration de l’Allemagne dans la famille des nations.

Cela n’est pas plus cohérent. Les dirigeants allemands savaient que reconnaître le génocide imposerait sur la nation un héritage terrifiant qui deviendrait une part intégrale de son identité nationale. Pourquoi un pays s’encombrerait-il d’un tel fardeau historique s’il est innocent, quelles que soient les circonstances ? De plus, 70 ans se sont écoulés depuis la fin de la guerre et l’Allemagne est aujourd’hui un pays qui pèse politiquement et économiquement sur la scène mondiale. Il pourrait facilement dire, maintenant, que ce n’est pas vrai et que les Juifs les ont forcé à dire cela en 1945. Au lieu de cela, l’Etat allemand a créé en 2005 un vaste mémorial à Berlin en hommage aux Juifs d’Europe assassinés.

Cependant, la logique des négationnistes est différente. Ils demandent souvent qu’on leur montre l’ordre écrit par lequel Hitler aurait autorisé le meurtre de tous les Juifs d’Europe. Selon toute vraisemblance, un tel document n’existe pas. Hitler a pris conscience de la sottise qu’il y aurait à à apposer sa signature sur un tel ordre, qui, en cas de fuite, lui aurait causé d’innombrables problèmes. Mais, plus important : les historiens ne sont nullement troublés par l’absence d’un tel document. Ils n’ont jamais fait reposer leurs conclusions sur un seul document, en particulier dans ce cas, quand il y a une vaste dissimulation de preuves attestant l’existence d’un plan gouvernemental d’anéantissement de masse. Les négationnistes, bien sûr, maintiennent que « les Juifs » ont fabriqué ces documents. Mais si cela avait été le cas,  pourquoi n’auraient-ils pas également fabriqué un faux ordre direct d’Hitler ?

La liste des arguments illogiques continue. Les négationnistes se disputent pour savoir si le IIIème Reich, un régime qu’ils décrivent comme l’incarnation de l’efficacité et du pouvoir, voulaient assassiner tous les Juifs, il se serait assuré qu’aucun témoin ne demeure en vie pour témoigner des camps de la mort. Par conséquent, le fait qu’il y ait des survivants à la fin de la guerre constitue une preuve qu’il n’y a pas eu de génocide et que leurs témoignages sont mensongers. La nature fallacieuse de cet argument va de soi. Le IIIème Reich a également tout fait pour gagner la guerre, sans succès. Donc, l’hypothèse que le IIIème Reich a réussi tout ce qu’il entreprenait est fausse. Tout ce qui est basé sur cette prémisse l’est aussi.

Les négationnistes sont un nouveau type de néo-nazis. Contrairement aux générations précédentes de néo-nazis – ceux qui célèbrent la naissance d’Hitler, arborent des uniformes SS ornés de croix gammées et font le salut nazi – cette engeance rejette tout ce folklore. Loups déguisés en agneaux, ils ne s’embêtent pas avec les symboles apparents du nazisme – les saluts, les chants et les drapeaux – mais s’auto-proclament « révisionnistes », essayant de se faire passer pour des universitaires sérieux voulant simplement corriger les « erreurs » de l’historiographie. C’est de l’extrémisme travesti en discours rationnel. Et les mots de Zuckerberg suggèrent qu’ils ont réussi à lui faire croire qu’ils n’ont rien de commun avec quelqu’un qui porte fièrement une croix gammée.

Les gens font généralement la différence entre les faits et les opinions. On peut avoir sa propre opinion mais pas ses propres faits. Mais dans le cas des négationnistes, il y a des faits, des opinions et des mensonges. En 2000, quand j’ai été poursuivie par un tribunal de Londres pour diffamation envers David Irving – qui était alors l’un des négationnistes les plus influents du monde – pour l’avoir qualifié de négationniste dans l’un de mes livres, les avocats qui ont organisé ma défense ont démonté chacune de ses « preuves » et découvert que ses affirmations étaient percluses de falsifications, d’inventions, de distorsions, de modifications de date, ou d’autres formes de contre-vérités. Une fois que ces mensonges furent mis à nu, ses arguments s’effondrèrent.

Le négationnisme n’a rien à voir avec l’histoire. Forme d’antisémitisme, le négationnisme a à voir avec le combat pour discréditer et diaboliser les Juifs. Les assertions des négationnistes – selon lesquelles les Juifs ont fabriqué des preuves, ont poussé les prisonniers de guerre allemands à reconnaître des crimes qu’ils n’avaient pas commis et ont forcé l’Allemagne d’après-guerre à supporter un extraordinaire fardeau financier et moral – se fondent sur le mythe d’un pouvoir des Juifs assez étendu pour réaliser cette immense conspiration. Ces assertions relèvent de tropes antisémites classiques, dont certains remontent à plus de 2000 ans.

Les négationnistes qui, aujourd’hui, se sentent clairement plus encouragés que jamais, ne sont ni les équivalents des partisans de la théorie de la Terre plate ni de simples dingues. En tant que créateur et fournisseur d’une plateforme dédiée à la diffusion de l’information à une échelle impressionnante, Zuckerberg doit reconnaître qu’il n’y a aucune erreur cognitive, mauvaise interprétation ou erreur de jugement qui puisse être rectifiée en leur montrant la documentation ou des preuves. Ce sont des suprématistes blancs et des antisémites. Leur projet est de renforcer et de répandre la même haine qui a produit la Shoah.

 

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