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La démission de Joe Kent de son poste de directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme n'est pas passée inaperçue. La lettre qu'il a adressée à Donald Trump, dans laquelle il justifie sa décision, a été largement partagée sur les réseaux sociaux où elle a été saluée comme un témoignage rare de sincérité émanant d'une Administration Trump engluée dans le mensonge et le complotisme. Même l'ancien diplomate français Gérard Araud a cru devoir relayer sans commentaire la lettre de Kent, un homme largement compromis avec le complotisme et dont la sympathie à l'égard des suprémacistes blancs est notoire.
Cette lettre mérite d'être lue. Conspiracy Watch en propose une traduction intégrale en français afin que le lecteur puisse en apprécier la dimension implacablement conspirationniste. Le cœur de l'argumentaire de Kent tient en quelques lignes : Donald Trump, ce président qu'il dit admirer, n'aurait pas vraiment décidé de faire la guerre à l'Iran de son plein gré. Il y aurait été poussé par « de hauts responsables israéliens et des membres influents des médias américains ». Kent va plus loin : il accuse Israël d'avoir « fabriqué » la guerre en Irak par le même procédé et va jusqu'à attribuer à l'État hébreu la mort de sa première femme, Shannon Kent, une cryptologue de l'US Navy tuée en Syrie, victime d'un attentat-suicide perpétré par l'État islamique, le tout dans une guerre que Kent lui-même soutient par ailleurs puisqu'il loue dans le même texte Donald Trump d'être venu « à bout de l’État islamique »...
Comme le relève The Atlantic, aucune de ces affirmations ne résiste à l'examen des faits. Sur l'Irak, c'est même l'inverse : Lawrence Wilkerson, chef de cabinet de Colin Powell et pourtant critique virulent d'Israël, a lui-même déclaré que les Israéliens disaient alors à George W. Bush qu'il se battait contre « le mauvais ennemi ». Sur l'Iran, la thèse de la manipulation n'est guère plus solide : dès le début des années 1980, Donald Trump envisageait d'envoyer des troupes au sol pour « mettre une raclée » au régime des mollahs − comme dans ce tweet on ne peut plus explicite de 2013.
While everyone is waiting and prepared for us to attack Syria, maybe we should knock the hell out of Iran and their nuclear capabilities?
— Donald J. Trump (@realDonaldTrump) September 5, 2013
Il existe assurément un lobby pro-israélien influent aux États-Unis. Son rôle a-t-il été déterminant dans la décision du président des États-Unis d'entrer en guerre aux côtés d'Israël ? Rien n'est moins sûr. En suggérant que l'homme le plus puissant du monde se fait dicter sa politique par le petit État d'Israël, Kent réactive un schéma narratif trop bien connu. Des Juifs tirant les ficelles dans l'ombre pour déclencher des guerres ? C'est précisément l'une des thèses des Protocoles des Sages de Sion, le faux antisémite le plus célèbre de l'histoire. C'est aussi, mot pour mot, ce qu'affirme la charte du Hamas : « Il n'existe aucune guerre dans n'importe quelle partie du monde dont ils [les juifs] ne soient les instigateurs ». Peu importe que Trump ait dit depuis quarante ans son hostilité au régime islamiste iranien, peu importe que les États-Unis aient attaqué l'Irak de leur propre initiative, peu importe que Shannon Kent ait été tuée par l'État islamique dans une guerre destinée à lutter contre le djihadisme : tout est de la faute d'Israël, la cause de tout. « Tout paraît impossible, ou affreusement difficile, sans cette providence de l'antisémitisme. Par elle, tout s'arrange, s'aplanit et se simplifie » a écrit Charles Maurras.
Dans les vingt-quatre heures suivant sa démission, Kent a accordé sa première interview à Tucker Carlson, celui qui, au fil des mois, est devenu l'un des principaux vecteurs de la lèpre antisémite au sein de la droite américaine : négationnisme de la Shoah, révisionnisme sur la Seconde Guerre mondiale, réhabilitation du fasciste britannique Oswald Mosley, invitations répétées à des personnalités explicitement hitlérophiles comme Nick Fuentes − dont les liens avec Joe Kent sont, du reste, notoires. À son micro, Kent a notamment insinué qu'Israël pourrait être derrière l'assassinat de Charlie Kirk (dont l'auteur, Tyler Robinson, a pourtant été arrêté) pour déclencher la guerre contre l'Iran. Une affirmation gratuite, que Carlson n'a évidemment pas contestée.
Le FBI vient d'ouvrir contre Joe Kent une enquête pour fuite d’informations classifiées. On sait que Heather Kaiser, la femme de l'ex-directeur du contre-terrorisme, a collaboré à The Grayzone, un site complotiste trahissant un tropisme pro-Kremlin et pro-iranien manifeste. Contrairement à ce que les sympathisants de Kent veulent croire, sa démission n'est pas le geste d'un lanceur d'alertes. Tout indique qu'il a pris les devants pour maquiller en rupture politique une inéluctable mise à l’écart.
Le conspirationnisme rend incapables ceux qui s'y abandonnent de comprendre le monde tel qu'il est et d'agir efficacement sur lui. Exonérer Trump de ses responsabilités en le présentant comme la marionnette d'Israël arrange aussi bien ceux qui sont mus par des passions tristes mal dissimulées derrière une critique d'Israël que ceux qui l'ont porté au pouvoir. Elle les dispense en effet de tout examen de conscience. La vérité est que Joe Kent n'a pas été floué. Il s'est engagé en connaissance de cause auprès d'un président qui, bien qu'habitué au mensonge, n'a, concernant le régime en place à Téhéran, jamais caché ses intentions.
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