Pour prouver aux complotistes qu’ils ont tort, pour leur montrer qu’ils ne sont pas des martyrs de la liberté d’expression, faudra-t-il, demain, se résoudre à organiser des débats publics opposant évolutionnistes et créationnistes ?

Frédéric Taddéi et Dieudonné M’Bala M’Bala sur le plateau de l’émission “Ce soir (ou jamais !)” (France 3, 30 novembre 2006).

Samedi 27 février, Alain Finkielkraut recevait dans Répliques (France Culture) Anastasia Colosimo, auteure des Bûchers de la liberté (Stock, 2016). Vers la fin de l’émission, consacrée au blasphème et à la question du sacré, la discussion en vint à la loi Gayssot réprimant les propos négationnistes et à la question connexe de la paranoïa complotiste.

Anastasia Colosimo n’est pas dupe du procès en « deux poids, deux mesures » intenté à la loi Gayssot qui transparaît au travers de l’argument rhétorique bien connu selon lequel on aurait le droit de caricaturer le Prophète de l’islam mais pas de nier l’extermination des Juifs. Sans aucune équivoque, elle estime que l’on ne peut pas mettre sur le même plan une « vérité » révélée et une vérité historique. Une fois rappelée cette distinction essentielle, elle s’inquiète toutefois des effets pervers de ces « lois mémorielles » qui limitent la liberté d’expression au nom du respect dû à la vérité historique :

« S’il n’y a pas de “deux poids deux mesures” dans la loi [Gayssot], cette loi donne un sentiment de “deux poids deux mesures” ; [de sorte qu’elle] contribue à la folie complotiste de personnages comme Dieudonné et Soral [qui] retirent de tout cela une vraie figure de martyrs ».

L’interdiction des propos négationnistes en général, celle du spectacle de Dieudonné en particulier, procéderaient d’une stratégie contestable car foncièrement contre-productive. Quant au refus de débattre avec les complotistes, il alimenterait le conspirationnisme plutôt qu’il ne l’endiguerait.

Cet argument est assez répandu. Il prospère avant tout sur notre incapacité collective à lui opposer un démenti ferme et résolu. Pour cette raison, il mérite qu’on s’y arrête. C’est en effet une curieuse manière de combattre un discours fallacieux que de commencer par lui concéder l’essentiel. Car si l’on est persuadé de l’inanité de l’argument du « deux poids, deux mesures » ; si l’on est convaincu qu’il n’est qu’un « sentiment » – et un sentiment trompeur de surcroît – ; si l’on est conscient que Dieudonné et Soral essaient de se faire passer pour des martyrs qu’ils ne sont pas ; alors le courage et la plus impérieuse des pédagogies doivent être de le dire, de le clamer, de le marteler sans cesse s’il le faut, plutôt que de renoncer à ce que l’on sait être juste.

Les antisémites, les négationnistes et les obsédés du complot font feu de tout bois. Pense-t-on un seul instant qu’ils puissent se satisfaire de nos concessions ? Et croit-on vraiment que le conspirationnisme a besoin, pour proliférer, de la loi Gayssot ou de l’interdiction d’un spectacle de Dieudonné ? Ne sommes-nous pas là face à une inversion des causes et des effets ?

 

[Texte publié initialement sur le site du HuffingtonPost]