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Quand la désinformation arme le harcèlement : Booba jugé à Paris

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Publié par Perla Msika02 avril 2026, , , ,

Après avoir relayé une théorie complotiste sur les vaccins anti-Covid, Booba s’en est pris sur X à la journaliste Linh-Lan Dao, déclenchant une avalanche de messages haineux. Son procès interroge le rôle des personnalités publiques dans la mécanique du cyberharcèlement.

A gauche, Booba au Parc des Princes, le 8 février 2026. A droite, Linh-Lan Dao au Tribunal de Paris, le 1er avril 2026 (crédits : Geoffroy van der Hasselt/AFP et Perla Msika/CW).

Le rappeur Booba était attendu ce mercredi 1er avril au Tribunal correctionnel de Paris pour être jugé pour « cyber-harcèlement » et « injure raciste ». À l’origine de l’affaire, trois messages publiés sur X en réponse à un article de France Info signé Linh-Lan Dao. La journaliste y examinait de près une intox relayée par l’artiste : l’idée d’un lien entre le vaccin anti-Covid de Pfizer à ARN messager et la maladie de Creutzfeldt-Jakob, une variante de l'encéphalopathie spongiforme bovine (ou « maladie de la vache folle »).

Cette rumeur, déjà largement diffusée dans les milieux antivax et complotistes, Booba l’avait endossée publiquement quelques jours auparavant. Le 18 janvier 2024, il relayait sur X un message de Marc Doyer, porte-parole du collectif complotiste VERITY France, en écrivant : « Je prends le risque… Je sais qu’il dit la vérité et vous le savez aussi. Beaucoup trop de gens sont dans son cas. Ouvrez les yeux c’est maintenant ou jamais. » L’article de Linh-Lan Dao, qui réfutait cette allégation, a alors servi de déclencheur.

Source : Booba/X, 18/01/2024.

« Ça m’a démolie »

L’article de Linh-Lan Dao réfute la thèse d'un lien de causalité entre l'injection vaccinale et la maladie de Creutzfeldt-Jakob, l’inscrivant dans la « longue dérive complotiste » du chanteur. De quoi le piquer au vif. Adepte de la « piraterie » et de « l’octogone sans règles », Booba réplique auprès de ses 6,3 millions d’abonnés avec plusieurs messages : une capture d’écran du compte de la journaliste assortie de « un ni oui ni non, ça t’intéresse ? » ; puis un tweet proposant « un strip poker sans cartes [...] autour d'un bon wok de légumes » (sic). Un autre, enfin, relayant une photo peu flatteuse de la journaliste suivie de la phrase : « elle est à combien de doses là ? »

Le trolling est saisi en vol par ses fans qui assènent des centaines d’insultes racistes, sexistes et transphobes : « Quoi elle est bonne la chinoise », « C'est un trav' elle a une glotte », « Mdr cette planche à pain elle est scientifique elle sait tout sur tout c'est une experte mdr », « Ça fait belle lurette que la ‘Viêt-cong’ m'a bloqué ».

« Ça m’a démolie, témoigne à la barre Linh-Lan Dao. J’estime avoir été jetée en pâture par Monsieur Yaffa (Elie Yaffa est le vrai nom de Booba à l'état-civil − ndlr), tout ça parce que j’ai fait mon travail. […] Pour moi, il arme sa meute. Une meute à laquelle il répond, il l’ambiance même ».

De cet épisode, elle n’obtiendra aucune explication. Car le prévenu est absent. Pour blessure. En décembre dernier, il avait déjà demandé le renvoi de l’affaire. Ses seuls commentaires sur les faits sont consignés dans son compte-rendu d’audition. Il en ressort une posture désabusée : Booba ne s’estime pas responsable du comportement de ses abonnés. « Je n’agis pas en gourou d’une secte, je donne mon avis ». Estimant avoir été attaqué, il plaide la « charriade » et veut « donner son opinion sur un ton qui est le sien, poli ou agressif ». Quant à l’impact des messages sur la victime, il estime qu’elle n’aurait tout simplement « pas dû les lire ».

Qui porte la responsabilité du harcèlement ? C’est l’un des enjeux du procès. En ligne, Booba réhabilite la loi du plus fort. « On a un sentiment d’impunité chez Monsieur Yaffa, parce qu’on est très soutenu, parce qu’on est une personnalité publique » analyse la procureure, pour qui le rappeur entend « agir en toute suprématie ». Elle requiert 8 mois de prison avec sursis et 30 000 euros d’amende. C’est, poursuit-elle, « l’attitude de l’agresseur qui va dire à la victime “tu n’avais pas qu’à pas passer devant moi” ».

« Racisme récréatif »

Le procès dessine plus largement l’atmosphère d’intimidation qui vise les journalistes, en particulier les spécialistes de la désinformation dits fact-checkers. La période Covid a marqué une rupture. « Depuis le début de la maladie en 2019, il y a énormément de personnes qui publient tout et n’importe quoi. Qui sont alarmistes. Quand on a une personnalité autant suivie [qui propage des rumeurs], notre rôle c’est de faire l’état des lieux de la connaissance scientifique » explique Linh-Lan Dao.

L’attitude de « charriade » de Booba, emblématique de ce contexte, a des précédents. Il est d’ailleurs poursuivi le même jour pour des messages jugés antisémites à l’encontre de Tristan Mendès France, collaborateur de Conspiracy Watch et maître de conférences associé à l'université Paris-Cité. En ligne, notre confrère avait apporté son soutien à la journaliste. Riposte immédiate de Booba qui l’accuse d’être « nezfaste » ou « nez avant la honte », un tweet illustré par une photo de Tristan Mendès France accolée à celle... du tueur en série Francis Heaulme.

Source : Booba/Twitter, 26/01/2024.

D’origine vietnamienne, Linh-Lan Dao, elle, a été associée à un « wok de légumes ». Elle dénonce « un racisme récréatif » typique, selon elle, des discriminations anti-asiatiques. « Si ça vient de chez elle, elle devrait être contente » a rétorqué Booba en audition.

Dans ses messages à la journaliste, le rappeur mentionne aussi Julien Pain, un autre journaliste de fact-checking de France Info. Lui et sa rédaction sont régulièrement visés par la complosphère. Linh-Lan Dao était alors membre de son équipe. Aujourd’hui retirée de X, elle se dit durablement marquée par cet épisode et occupe désormais un poste qui lui permet de ne plus avoir à signer d'articles de son nom.

Tristan Mendès France, lui, a fait le choix de ne pas se constituer partie civile. Mais la procureure requiert pour les faits le concernant 4 mois d’emprisonnement et 20 000 euros d’amende. « Dire qu’il est conspirationniste, ce n’est pas une attaque personnelle, c’est attaquer sur les idées. Mais attaquer sur les origines ou l’identité sexuelle, c'est autre chose. Cela vise à humilier » plaide-t-elle.

Elle rappelle aussi la « trajectoire » de cyberharcèlement de Booba et sa première cible : Magali Berdah. Cette entrepreneuse a dû changer de domicile dans un flot de menaces et messages haineux après avoir vu ses informations personnelles divulguées en ligne. Pour cette affaire, le rappeur est toujours sous contrôle judiciaire.

L’avocate de Booba, Me Marie Roumiantseva, dément toute intention de harcèlement ou de racisme de son client dont, d’après elle, la dérive complotiste reste encore à prouver. « Tout comme il n’est pas responsable des problèmes de santé publique en France, il ne l'est pas non plus des agissements de ceux qui le suivent. »

Le conseil de Linh-Lan Dao, Me Ilana Soskin, alerte quant à elle sur « les dangers de la désinformation » et l’enjeu démocratique de l’audience. « La liberté d’expression c’est pas un lieu de domination. C’est un cadre pour permettre le vivre ensemble » affirme l'avocate. Tandis qu’elle plaide, plusieurs classes de lycéens assistent, attentifs, aux débats.

Le délibéré est attendu pour le 2 juin prochain à 13 heures 30.

 

Voir aussi :

Les Déconspirateurs – l’émission : hors-série avec Linh-Lan Dao

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à propos de l'auteur
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Perla Msika
Fondatrice de La Perle, web media d'actualité artistique et culturelle, Perla Msika est journaliste. Passée par RFI, parfois sur BFM, elle écrit dans Elle, dans Franc-Tireur et dans Conspiracy Watch. Elle est aussi chargée de « La mise au point ».
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