Conspiracy Watch : les faits contre le complotisme

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Les LLMs contre la polarisation et le morcellement des croyances : une promesse à prendre au sérieux

Publié le 28 juillet 2026 par 
Collectif
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6 min de lecture

Selon quatorze chercheurs, les modèles de langage peuvent constituer une chance pour endiguer la fragmentation de l'espace informationnel.


  En bref 

Illustration générée par IA avec ChatGPT (OpenAI).

En 20 ans, les réseaux sociaux ont profondément reconfiguré notre rapport à l'information. Cette transformation a eu des effets positifs indéniables. Elle a renforcé la liberté d'expression et aidé les lanceurs d'alerte, avec l'émergence de mouvements comme #metoo. Elle a déconcentré la production et le partage de l'information. Mais elle a aussi produit des effets négatifs sur la qualité de l'opinion et du débat public.

Le premier de ces effets est la fragmentation de l'espace informationnel. Là où une poignée de journaux et de chaînes de télévision structuraient autrefois un socle commun de faits partagés, les différents camps politiques construisent aujourd'hui des réalités parfois divergentes à partir de sources différentes qu'ils présentent toutes comme fiables.

Ce morcellement des sources d'information et, par conséquent, de la confiance qui leur est accordée est l'une des sources de la polarisation idéologique actuelle. Si nous ne nous accordons plus sur les faits communs, il devient beaucoup plus difficile de débattre des valeurs et des décisions publiques les plus à même de satisfaire la majorité.

Le second effet tient à la logique même des algorithmes qui gouvernent ces plateformes. Optimisés pour capter l'attention et pour exploiter nos tendances au tribalisme politique, ils amplifient ce qui choque, indigne, accuse, et divise. Le résultat est une pollution de l'écosystème informationnel. Les théories du complot et des simplifications grossières aussi bien qu'hostiles circulent avec plus de fluidité que les analyses expertes rigoureuses. Le discours politique s'est adapté à ce medium. Il est devenu à la fois de plus en plus globalisé et de plus en plus spectaculaire, au détriment de la nuance.

Des synthèses fiables et factuelles

Cette expérience des réseaux sociaux « cadre » le discours dominant sur l'intelligence artificielle, qui s'inscrit dans le registre de la menace. Hallucinations, deepfakes, désinformation automatisée, biais algorithmiques, la liste des accusations contre l'IA est longue.

Cette mise en garde est un point de départ incontournable pour tout discours sur le sujet. Mais elle passe à côté d'un élément fondamental et prometteur : le fait que les grands modèles de langage (Large Language Models, LLMs) constituent potentiellement un puissant antidote à la polarisation et à la difficulté d'accès aux analyses expertes.

Pour le comprendre, il suffit de prendre n'importe quel thème controversé comme, par exemple, le changement climatique, l'efficacité des vaccins ou les effets de l'immigration sur l'emploi. Il suffit de poser la question à un LLM comme ChatGPT, Gemini, Claude ou même Grok, puis de comparer la réponse à ce que l'on trouve en faisant défiler son fil d'actualité sur X, Bluesky, Facebook, ou Instagram.

Un LLM fournit en un clic un résumé structuré de l'état des connaissances scientifiques sur le sujet en question. Il ne cherche pas à vous enrôler dans un camp. Il s'en tient aux faits et isole les interprétations idéologiques qui peuvent en être faites, comme pour nous avertir.

L'une des raisons de ce phénomène, c'est que les entreprises qui développent les LLMs sont en concurrence entre elles pour fournir de l'information fiable dans une myriade de domaines afin d'attirer la confiance d'un large public, et de multiplier les abonnements.

La plupart des LLMs comme Claude ou ChatGPT refusent, par exemple, de fournir des arguments à l'appui du négationnisme de la Shoah. Ils présentent la discussion, à raison, comme close par les historiens professionnels. Mais ils donnent, en revanche, l'éventail des positions sur des questions géopolitiques ou sanitaires controversées. Ce qui aide les citoyens à prendre conscience de la complexité des enjeux, et les encourage à l'humilité intellectuelle.

Là où les réseaux sociaux ont pu servir à la démocratisation du débat public, les LLM actuels peuvent donc constituer une force d'amélioration de l'information. Ils font remonter l'opinion experte, séparent les faits des interprétations polémiques, insistent sur la complexité, au contraire des plateformes et des influenceurs, qui amplifient souvent l'opinion naïve et les lectures partisanes.

Des outils de persuasion dépassionnée et personnalisée

Lorsqu'un expert corrige un citoyen sceptique sur les vaccins ou le réchauffement climatique, la réponse émotionnelle souvent déclenchée, comme le sentiment d'être pris de haut ou d'être traité d'ignorant, freine l'assimilation du message.

De ce point de vue, les LLMs offrent plusieurs avantages. Ils délivrent l'information d'une manière non condescendante, et même diplomatique. Réglés pour adopter un ton encourageant, ils ne donnent pas l'impression de juger.

Des recherches en psychologie sociale suggèrent que ce ton conciliant, parfois critiqué pour son caractère sycophantique, facilite l'acceptation de messages allant à l'encontre des croyances préexistantes, parce qu'il ne déclenche pas les mécanismes de “réactance” souvent associés aux efforts de persuasion.

Autre avantage essentiel, un LLM peut expliquer sans jamais se fatiguer pourquoi les études sur le lien entre vaccins et autisme ont été invalidées, ou contredire des idées complotistes, en s'adaptant à chaque objection de l'utilisateur. Ce que même le meilleur vulgarisateur scientifique a du mal à faire lors d'un débat public devant des centaines de personnes.

La persuasion peut donc changer d'échelle, en s'adaptant aux doutes de chacun. Une étude récemment publiée dans la revue Science a, d'ailleurs, déjà démontré que les LLMs peuvent durablement rendre les utilisateurs moins complotistes.

Une plus grande convergence sur la perception des faits

Certains acteurs médiatiques, comme l'AFP ou Wikipédia, tendent à faire converger les flux d'information vers une réalité partagée. Les LLMs ont le potentiel de rejoindre cette catégorie lorsqu'ils sont entraînés sur des sources fiables, en synthétisant une information factuelle alignée sur des avis experts.

Bien entendu, si les LLMs peuvent contribuer à améliorer la qualité de l'information consommée, crue et partagée dans la société, ils ne suffiront pas à eux seuls à construire un espace public commun. Il faut continuer de former les citoyens à l'identification des informations trompeuses et des sources fiables. De même, notre tendance à l'intolérance politique risque de survivre à une plus grande convergence sur ce qui est factuel.

Mais, dans un écosystème informationnel en partie dégradé, les LLMs les plus solidement testés introduisent la possibilité d'un accès instantané et peu coûteux à une information plus véridique et moins sujette aux récupérations politiques. C'est, à tout le moins, une promesse qui mérite d'être prise au sérieux.

 

Signataires : Antoine Marie, chercheur en psychologie politique, Sciences Po ; Dan Williams, philosophe à l'université de Sussex ; Philippe Moreau Chevrolet, senior advisor chez No Com, enseignant à Sciences Po ; Sacha Altay, chercheur en mésinformation ; Peter Barrett, enseignant en dépolarisation, ESSEC ; Benjamin Icard, chercheur IA sur la désinformation ; David Mas, chief AI officer, Make.org ; Alice Bougnères, association SQUARE ; Paul Égré, chercheur au CNRS ; Dimitri Courant, chercheur en science politique, Sciences Po ; Chiara Marcoccia, philosophe, ENS ; Thomas Souverain, chercheur en éthique de l'IA, CEA Paris-Saclay ; Lionel Page, économiste à l'université de Queensland, Australie ; Thomas Renault, Professeur à l'Université Paris-Saclay.

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