
Dimanche 11 octobre, au terme d'un scrutin marqué par une cyberattaque d'origine inconnue, Raphaël Glucksmann a remporté la primaire socialiste démocrate. Il a été élu dès le premier tour avec 66,17 % des suffrages exprimés, soit 80 000 voix environ. Sur les réseaux sociaux, cette victoire sans appel a immédiatement suscité des commentaires complotistes. Glucksmann, ses alliés, voire certaines puissances de l'ombre, auraient truqué l'élection.
Alexis Poulin est l'un des premiers à dégainer. Passé par la branche française de Russia Today et les antennes de l'extrême droitière Radio Courtoisie, ce proche de La France Insoumise (LFI) habitué des sorties « confusionnistes », s'interroge sur ces « 50 000 voix qui sortent de nulle part ». Sur sa chaîne Le Monde Moderne (334 000 abonnés sur YouTube), il martèle : « Il y a une Opération Glucksmann. Elle est fondamentale car elle est clé dans l'outillage néoconservateur européen pour poursuivre la guerre en Ukraine ». Dans un autre post, le propagandiste évoque même la possibilité d'une « ingérence étrangère ».
« Trucage massif »
Et c'est parti ! « Qui, qui, a payé ? » s'exclame Christian « Campagnol » Combaz, brigittologue et conspirationniste notoire. « Ce sont des bots israéliens », répond « Claire Langoulant », pseudonyme d'un compte anonyme sur X, arborant fièrement le portrait du dictateur espagnol Franco en guise de profile picture. « Les quelque 50 000 voix supplémentaires proviennent d'un vote électronique à 15 €, dont personne ne peut certifier qu'elles ne proviennent pas d'Israël ou d'Ukraine », s'inquiète un autre internaute. Ailleurs, une sympathisante LFI coutumière des dérapages antisémites partage un photomontage représentant ces fameux « bots israéliens », tous affublés d'un nez proéminent...
L'antisémitisme tranquille d'une insoumise.
Peut-on se revendiquer d'un « Front Populaire » et avoir les mêmes réflexes que les antisémites qui voulaient coller une balle dans le dos de Blum ?
Une voix chez LFI pour dire que c'est abject ? https://t.co/UuJyFzMnHm
— Aurélien Rousseau (@aur_rousseau) October 13, 2026
François Asselineau n'est pas en reste. Le fondateur de l'Union Populaire Républicaine (UPR), le parti qui « monte [lentement − ndlr] malgré le silence des médias », souligne la « très forte probabilité » que la victoire de Glucksmann, cet « agent d'influence étrangère » résulte d'un « trucage massif » ayant pour objectif de « poursuivre l'œuvre de destruction de la France » et d'« envoyer nos enfants se faire tuer dans une boucherie contre la Russie ». Source ? Rien, nada, que dalle... Enfin, pas tout à fait : le souverainiste a entrepris de lancer un sondage sur X pour demander à ses followers ce qu'ils pensaient de ce vote. Ô surprise ! Plus de 60 % des 11 219 participants pensent que le scrutin a été « évidemment truqué ». Un score « sans appel » se félicite Asselineau. L'Ifop peut aller se rhabiller.
Le raisonnement suit la logique classique du renversement de la charge de la preuve : d'abord le soupçon ; à l'accusé de démontrer ensuite son innocence. Les « 50 000 voix » présentées comme sorties de nulle part n'ont en fait rien de mystérieux. Dès son ouverture, le vendredi 9 octobre à 8 heures, le scrutin a été visé par une cyberattaque qui a rendu le site inaccessible à une partie des électeurs, un « afflux massif et fictif de connexions » selon le communiqué de la commission d'organisation de la primaire (COP). Vendredi soir, 20 000 personnes avaient voté. Samedi matin à 8 heures, 71 250 (sur un corps électoral de plus de 130 000 inscrits). La COP a donc décidé de prolonger le scrutin de vingt-quatre heures, jusqu'au dimanche 11 octobre à 18 heures. À la clôture, le décompte s'établissait à 120 787 votants. Les 50 000 voix évoquées par les complotistes correspondent à la différence entre le nombre de suffrages exprimés le samedi matin et ceux exprimés à la clôture du scrutin le dimanche soir.
À ce jour, aucun élément n'accrédite donc la thèse d'une fraude. Raphaël Glucksmann est sommé de s'expliquer pour des faits qui n'ont aucune existence matérielle. Autrement dit, mission impossible. Certains en sont d'ailleurs conscients. « Mon avis est que certaines structures influentes et des milliers de fanatiques hystériques se sont mobilisé pour voir élire un candidat pro-israélien », assure le militant raciste et négationniste Hervé Ryssen. Qui complète, lucide : « Naturellement, je n'ai aucune preuve. C'est juste une conviction personnelle. » Le truculent Gérard Filoche, ancien du PS toujours engagé à gauche et twittos compulsif, estime quant à lui que « quelque chose cloche » dans la désignation du candidat, sans pour autant pousser l'enquête au-delà de son instinct... primaire.
Réservoir à fantasmes
C'est l'autre enseignement de cette affaire : la détestation de Raphaël Glucksmann, ou de ce qu'il représente, fait naître des alliances a priori contre-nature. Ses opposants politiques, de gauche comme de droite, mais aussi les sphères pro-Poutine ou pro-Trump, les pseudos « patriotes » et autres zélés « Frexiteurs » et, bien sûr, les antisémites de tous bords, se sont ligués contre lui. Un mariage haut en couleur qui prend parfois des tournures franchement burlesques. C'est le cas lorsque le compte X « Trump Times », qui occupe ses journées à relayer les éléments de langage du Kremlin et de la Maison Blanche, accuse le candidat d'être un « agent étranger qui œuvre pour des puissances étrangères ». Ou que l'ancien sénateur Yves Pozzo di Borgo évoque un « trucage très certainement organisé par les réseaux CIA ».
Il faut dire que le fondateur de Place Publique charrie derrière lui un véritable réservoir à fantasmes. Cela fait des années qu'il est une cible privilégiée des sphères pro-Kremlin, qui lui reprochent son engagement de longue date contre l'expansionnisme russe ainsi que ses liens avec l'ancien président géorgien Mikheil Saakachvili. Son patronyme, sa défense des Ouïghours, minorité musulmane persécutée par le régime communiste chinois, n'ont pas amélioré son cas. Dès 2018, Égalité & Réconciliation, le mouvement d'Alain Soral, le dépeint en commis de « l'axe américano-israélien » et du « Système ». En avril 2024, il est victime d'une campagne numérique organisée par des comptes liés à la Chine. Quelques jours plus tôt, Jordan Bardella présentait Glucksmann comme « la courroie de transmission d'intérêts étrangers au sein des institutions européennes ».













