La Peste noire qui toucha l’Occident au milieu du XIVe siècle provoqua un tel effroi collectif qu’il provoqua massacres et persécutions.

“Le Triomphe de la Mort”, de Pieter Brueghel l’Ancien (1562, Musée du Prado, détail).

Au milieu du XIVe siècle, un fléau ravagea l’Occident, provoquant une saignée démographique impressionnante : la peste. Environ la moitié de la population occidentale fut anéantie en l’espace de seulement quelques années [1]. La désagrégation des cadres sociaux habituels, les migrations incessantes de ceux qui fuyaient la maladie, la transformation des paysages, manifeste avec la disparition pure et simple de nombreux villages et l’arrêt de l’exploitation des terres à certains endroits, et, évidemment, l’omniprésence de la mort, bien visible dans l’iconographie, furent autant de bouleversements qui ne manquèrent pas de susciter, chez les contemporains, angoisse, désarroi, panique et peur.

Ces émotions produisirent leurs effets funestes sur les mentalités puisque, en suscitant une quête effrénée d’explication, elles alimentèrent des croyances et des rumeurs revêtant une dimension conspirationniste évidente. Celles-ci font écho au lot de théories du complot farfelues auxquelles donne lieu la pandémie actuelle de coronavirus.

Pèlerins, mendiants et musulmans font les frais de la paranoïa ambiante

En effet, constatant l’impuissance des prières et de la médecine à juguler le mal, les esprits se mirent à chercher des boucs émissaires. Ce pouvaient être des pèlerins, des étrangers, des clercs, des mendiants ou, dans la péninsule Ibérique, des musulmans [2]. Ainsi, l’historien américain David Nirenberg rapporte qu’à Majorque, l’accusation d’empoisonnement est lancée contre un esclave musulman « accusé de se baigner dans la mer, de se remplir la bouche d’eau de mer, puis d’aller la cracher à la porte de diverses maisons [3] ».

Toujours dans le territoire de la Couronne d’Aragon, à Barcelone, en mai 1348, deux religieux qui traversent la ville sont invités à la vigilance : ils pourraient être arrêtés car une rumeur indique alors que « des hommes portant le costume ecclésiastique empoisonnent les eaux et y mettent des potions [4] ».

De l’autre côté des Pyrénées aussi, la paranoïa fait son œuvre. À Narbonne, en avril 1348, plusieurs mendiants sont arrêtés parce qu’on a trouvé dans leurs affaires des poudres suspectes. À ce propos, le démographe Jean-Noël Biraben écrit :

« Amenés devant les consuls qui les ont contraints à avaler lesdites poudres, certains ont avoué spontanément, d’autres sous la torture, qu’ils avaient été payés par des gens qu’ils ont refusé de nommer [5] ».

Dès avant cette date, plusieurs mendiants furent déjà condamnés à mort dans la région pour avoir apporté la maladie [6].

Les juifs empoisonneurs de puits

Mais c’est sur les juifs que se concentrèrent la plus vive animosité et la plupart des accusations de complot. L’historien italien Carlo Ginzburg parle de « l’obsession du complot […] [qui] s’était sédimentée dans la mentalité populaire [7] » et qui se fit jour au moment de la peste. Jean-Noël Biraben rappelle ainsi que dès les années 1320-1321 circulaient en Aquitaine des rumeurs faisant état d’une conspiration fomentée par des juifs et des lépreux pour propager des maladies en empoisonnant fontaines et puits [8]. Les Chroniques de Saint-Denis font état de ces idées complotistes :

« En l’an 1321, le roi [Philippe V] était en Poitou et on lui annonça qu’en Languedoc tous les lépreux avaient été brûlés. Car ils avaient avoué qu’ils avaient l’intention d’empoisonner tous les puits et fontaines afin de tuer et d’infecter de la lèpre tous les chrétiens. Le seigneur de Parthenai lui envoya en outre sous son sceau la confession d’un lépreux de grand renom avait été accusé par et avait reconnu qu’un Juif puissant et riche l’y avait poussé, lui avait donné 10 livres et remis les drogues nécessaires et lui avait promis que s’il pouvait entraîner les autres lépreux à faire comme lui, il leur fournirait argent et drogues. […] Aussitôt le roi Philippe ordonna par tout le royaume d’arrêter et d’interroger les lépreux ; plusieurs reconnurent que les juifs leur avaient fait de telles offres d’argent et promesses. Ils avaient tenu quatre assemblées en divers pays […]. [Dans ces assemblées on] disait que le roi de Grenade, que les chrétiens avaient plusieurs fois vaincu, avait dit aux juifs que, s’ils voulaient entreprendre cette machination, il leur fournirait l’argent et les drogues. Ceux-ci dirent qu’ils ne pouvaient pas y procéder eux-mêmes, car, si les chrétiens les voyaient approcher de leurs puits, ils en concevraient des soupçons, mais que cela pourrait être fait par les lépreux qui étaient mêlés à la population [9]. »

Dès lors, en 1348, « il était fatal que l’opinion recherche dans la malveillance une explication à la nouveauté et à l’ampleur de ce fléau et que les soupçons se portent sur ceux qui, naguère, avaient été accusés de tels méfaits [10] » poursuit Biraben, qui identifie trois facteurs dans la fixation sur les juifs des fantasmes de complot.

Le premier tient dans le fait que « les juifs dét[enaient] le petit et moyen commerce de l’argent [11] », ce qui attirait sur eux bien des haines et des rancœurs. On peut raisonnablement penser que bien de leurs débiteurs voyaient, dans les accusations d’empoisonnement, une façon de se libérer de leurs dettes. Les questions d’argent jouèrent en effet un rôle crucial dans les massacres de Juifs [12] lors de l’épidémie de peste.

>>> Voir, sur Conspiracy Watch : D’où vient le préjugé sur les juifs et l’argent ? [vidéo]

Deuxième facteur : les juifs exerçaient souvent les professions d’épiciers, d’apothicaires et de médecins. De ce fait, par leurs facilités à se procurer tous types de substances et par leurs connaissances médicales, ils devenaient une cible de choix pour ceux qui les soupçonnaient d’empoisonnement.

Enfin, la croyance erronée selon laquelle les juifs étaient peu, voire pas du tout affectés par la maladie était un argument supplémentaire du prétendu « complot juif ».

Le roi de France, Philippe VI, souscrivit au mythe du complot en ordonnant, le 21 juillet 1348, de pourchasser les juifs « pour plusieurs maléfices et excès » et pour avoir été « participans [sic] et consentans [sic] des congrégations et conspirations que les mézeaux [les lépreux – ndlr] ont fait que de mettre poisons mortels en puits et en fontaines et autres lieux [13] ».

Jean d’Outremeuse, un chroniqueur cité par Léon Poliakov dans sa fameuse Histoire de l’antisémitisme, atteste, lui aussi, de l’existence du mythe de l’empoisonnement des points d’eau par les juifs :

« Une rumeur générale se répandit ; et on disait communément et on croyait certainement que cette épidémie venait des Juifs, et que les Juifs avaient jeté des grands venins dans les fontaines et les puits à travers le monde, pour empester et pour empoisonner la chrétienté ; ce pour quoi les grands et les petits eurent beaucoup de colère contre les Juifs, qui furent pris partout où on put les tenir, et mis à mort et brûlés [14] […]. »

La croyance donna lieu à de nombreux massacres et exécutions. En Savoie, par exemple, la rumeur selon laquelle un juif avait distribué à ses coreligionnaires des sachets contenant des substances douteuses, aboutit à l’arrestation des juifs de Thonon, du Châtelard et de Chillon, qui sont ensuite torturés.

Peu de temps après, le 21 septembre 1348, les juifs sont bannis de Zurich. Le mois suivant, des massacres se produisirent dans le Bugey et en Franche-Comté. L’année suivante constitua l’acmé de cette vague de massacres. Un peu partout en Europe, les bûchers se dressèrent pour châtier les prétendus coupables : à Bâle en janvier 1349, à Strasbourg le 14 février, à Constance en mars, en juillet à Cologne, le 5 décembre à Nuremberg… Les tueries se poursuivirent en 1350 et 1351, notamment dans les villes hanséatiques, mais sans atteindre l’ampleur de celles de 1349.

Les déclarations des princes allemands favorables aux juifs, ainsi que les deux bulles du pape Clément VI de 1348, celle du 6 juillet leur accordant la protection pontificale, et celle du 26 septembre, les innocentant du crime d’empoisonnement, n’y firent rien. Difficile de faire entendre raison à des tueurs en proie à la panique et à la peur tout autant qu’à la colère et à la haine.

 

Notes :

[1] Stéphane Barry et Norbert Gualde, « La plus grande épidémie de l’histoire », L’Histoire, juin 2006, n° 310, p. 46.
[2] David Nirenberg, Violence et minorités au Moyen Âge, Paris, PUF, « Le nœud gordien », p. 286.
[3] Ibid., p. 292.
[4] Ibid., p. 292.
[5] Jean-Noël Biraben, Les Hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, 2 vol., Paris-La Haye, Mouton, 1975-1976, p. 59.
[6] Ibid., p. 59.
[7] Cité par David Nirenberg, op. cit., p. 285.
[8] Jean-Noël Biraben, op. cit., p. 58.
[9] Cité par Françoise Hildesheimer, Fléaux et société : de la Grande Peste au choléra XIVe-XIXe siècle, Paris, Hachette, « Carré histoire », p. 89.
[10] Jean-Noël Biraben, op. cit., p. 58.
[11] Ibid, p. 59.
[12] Ibid., p. 65.
[13] Ibid, p. 60.
[14] Cité par Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme. L’âge de la foi, Paris, Le Seuil, « Points Histoire », p. 294.

 

Voir aussi :

Non, aucun rabbin israélien n’a appelé à empoisonner les puits palestiniens

Origines et actualité de l’accusation d’« empoisonnement par les juifs »