Le livre de l’historien turc Taner Akçam publié en janvier dernier porte un coup très dur aux négationnistes du génocide des Arméniens.

Ordres de tuer. Arménie 1915, de Taner Akçam (CNRS éditions, 2020).

Paru en français le 9 janvier dernier, Ordres de tuer, de l’historien turc Taner Akçam, porte un coup très dur au discours consistant à nier la nature génocidaire des massacres commis contre les Arméniens entre 1915 et 1918 – désignés, dans la terminologie officielle turque, comme « les événements de 1915 ». L’auteur y établit en effet, de façon rigoureuse, l’authenticité des « documents Andonian », du nom du journaliste arménien, Aram Andonian, qui les publia en 1920-1921.

Les documents Andonian se présentent sous la forme d’un mémoire rédigé par un fonctionnaire turc dénommé Naïm Efendi, accompagné d’une série de copies de télégrammes ottomans attestant, au-delà de tout doute raisonnable, les intentions génocidaires du comité central du parti des Jeunes-Turcs qui gouvernait alors la Turquie ottomane.

Comme pour parer préventivement à cette énième estocade portée au storytelling négationniste, le site Turquie-News.com a mis en ligne, trois jours seulement avant la publication d’Ordres de tuer, un article de Maxime Gauin qui, sous couvert d’une recension d’un précédent livre de Taner Akçam paru en 2012, déroule tout un argumentaire destiné à discréditer le travail de l’historien et à jeter le doute sur la réalité du traitement inhumain infligé aux Arméniens par le gouvernement Jeune-Turc.

Inversion des rôles

L’auteur du texte, qui a récemment achevé un doctorat en histoire à l’Université technique du Moyen-Orient, à Ankara, et qui fut auparavant chercheur à l’Organisation internationale de recherche stratégique (USAK), un think tank turc, s’est illustré au cours des dernières années par les poursuites en diffamation qu’il a intentées contre deux militants de la cause arménienne et pour lesquelles il a été débouté – il avait été comparé au négationniste de la Shoah Robert Faurisson.

Dans son article, Maxime Gauin s’évertue à mettre en évidence la menace qu’auraient représentée les Arméniens par « leur stratégie de provocations durant les années 1890 puis en 1909 » et leur « rébellion à Van en 1915 ». Il fait ici allusion à trois événements distincts.

  • Le premier est la série de massacres de 1894-1897 commis sous le règne du sultan Abdülhamid II, souvent désignés sous le nom de « massacres hamidiens », au cours desquels entre 100 000 et 300 000 Arméniens, hommes, femmes et enfants, furent assassinés. En réalité, nulle « provocation » n’explique ces tragiques événements. Ils s’insèrent dans un contexte de répression accrue contre les Arméniens, considérés depuis plusieurs années comme des ennemis de l’intérieur [1]. Les massacres hamidiens démarrèrent par un « piège [2]» tendu par l’administration locale aux Arméniens du Sassoun, dans le sud-est de l’Anatolie, qui consista à exiger l’impôt de leur part alors qu’ils venaient tout juste de s’acquitter d’une taxe très élevée due aux Kurdes. Les Arméniens demandèrent un délai mais, pour toute réponse, l’armée ottomane rasa un village et massacra ses habitants, sachant que les Arméniens du Sassoun, qu’ils connaissaient pour leurs traditions guerrières, prendraient les armes en réaction à ce massacre, ce qu’ils firent effectivement. Le prétexte était alors tout trouvé pour mater la « rébellion ».
  • Le deuxième événement mentionné par Maxime Gauin fait référence aux massacres d’Adana de 1909 où 20 000 Arméniens trouvèrent la mort. Là encore, de fausses rumeurs furent répandues sur un « soulèvement » imminent de la communauté arménienne. Djemal Pacha, l’un des principaux responsables du génocide, écrivit dans ses Mémoires à propos de ces massacres qu’ils avaient été causés par « les provocations des Arméniens [3]». La thèse du prétendu soulèvement arménien est d’ailleurs contredite aussi bien par les récits des témoins européens que par les conclusions d’une commission d’enquête instaurée après les événements et qui conclut à la responsabilité écrasante des autorités locales [4].
  • Enfin, le troisième événement est la soi-disant « rébellion de Van », en réalité un mouvement d’autodéfense de la ville né en avril 1915 suite aux massacres perpétrés contre les Arméniens par les soldats turcs. Le comité central du Comité Union et Progrès (le nom officiel du mouvement Jeune-Turc) assimila cette résistance à un acte de rébellion. Pourtant, comme l’écrivent les chercheurs Raymond Kévorkian et Yves Ternon dans leur Mémorial du génocide des Arméniens :

« Les officiers allemands présents sur le terrain expliquent à leur ambassade qu’il n’y a pas eu de révolte arménienne, mais que le gouvernement a prémédité les massacres, ce que confirme le médecin américain, Clarence Ussher, qui soigne les blessés arméniens retranchés à Van [5]. »

Maxime Gauin cherche donc à attribuer aux Arméniens la responsabilité de leur propre sort dans les massacres dont ils furent victimes, inversant ainsi les rôles du bourreau et de la victime.

Les documents Andonian

Il reproche aussi à Taner Akçam d’appuyer sa démonstration sur de faux documents, parmi lesquels il range les télégrammes publiés par Andonian. Or, c’est justement la démonstration de l’authenticité de ces documents qui forme l’objet de l’ouvrage qui vient de paraître en janvier dernier. De manière méthodique, Akçam démonte les arguments de Sinasi Orel et Sürayya Yuca qui, en 1983, avaient remis en question la véracité de ces documents dans un livre de facture négationniste publié par la Société d’histoire turque sous le titre Les « télégrammes » de Talât Pacha. Fait historique ou fiction ?

Parmi les arguments employés par Orel et Yuca, citons-en trois que Taner Akçam réfute :

1) les signatures du gouverneur Mustafa Abdulhalik figurant dans les télégrammes d’Andonian auraient été contrefaites ;

2) les groupes de chiffres des télégrammes codés ne correspondraient pas à ceux utilisés à la même période ;

3) Naïm Efendi n’aurait jamais existé.

En ce qui concerne le premier point, Akçam relève les similitudes flagrantes entre les signatures du gouverneur sur les documents Andonian et celles trouvées sur des documents issus des archives ottomanes. Sur l’un des documents Andonian daté du 11 novembre 1915, la signature est même rigoureusement identique à celles que l’on peut trouver dans les archives. De plus, Taner Akçam souligne qu’au sein même des pièces officielles trouvées dans celles-ci, les signatures du gouverneur peuvent varier d’un document à l’autre sans que, pour autant, on taxe l’une ou l’autre version de « fausse » [6].

Le deuxième point fait observer la présence de sept télégrammes chiffrés parmi les documents Andonian : cinq avec des codes à deux chiffres et deux avec des codes à trois chiffres. Tous ces télégrammes furent envoyés entre le 29 septembre 1915 et le mois de mars 1917. Pour Orel et Yuca, d’une part, un système de codage n’était jamais utilisé plus de six mois et, d’autre part, sur une même période, un seul et unique système était employé. Or, en fouillant dans les archives ottomanes, Akçam a découvert des milliers de télégrammes codés de la période 1914-1918 dont les méthodes de codage à deux, trois, quatre ou cinq chiffres furent utilisées non seulement sur les quatre années mais aussi en même temps sur différentes périodes, lesquelles pouvaient excéder six mois [7].

Enfin, concernant le troisième point, Akçam a pu retrouver la trace de Naïm Efendi dans les archives militaires turques et dans trois documents ottomans. Ces sources nous apprennent que Naïm fut un temps premier secrétaire du directeur général adjoint des déportations puis qu’il fut affecté au camp de Meskéné pour s’occuper des déportations [8].

Les procès de 1919-1920

Maxime Gauin dénonce également les « graves irrégularités » des procès organisés en 1919-1920 par le gouvernement turc pour juger les responsables du génocide, ainsi que leur caractère politique. Pourtant, ces procès permirent de mettre en évidence l’implication des dirigeants du CUP dans le génocide et l’existence d’un plan destiné à l’élimination de la population arménienne. Ils démolirent aussi la fable de la « révolte » arménienne pour justifier les massacres. Ces procès furent l’occasion de produire et d’authentifier un grand nombre de documents officiels attestant de la nature génocidaire des exactions commises par le gouvernement jeune-turc.

Maxime Gauin considère comme un point décisif « l’enquête menée par les autorités britanniques, de 1919 à 1921, sur 144 anciens dignitaires de l’Empire ottoman, arrêtés puis internés à Malte ». « Au terme de cette enquête, écrit-il, le procureur et ses assistants sont arrivés à la conclusion qu’il n’existait aucune preuve, même contre un seul des détenus ». La déformation des faits est ici flagrante : les Britanniques ne souhaitaient pas voir les responsables du génocide traduits devant des cours de justice ottomanes mais plutôt devant une juridiction internationale. C’est pour cette raison qu’ils transférèrent soixante-sept prisonniers unionistes à Malte le 28 mai 1919, prenant pour prétexte la libération, par le gouvernement turc, de 41 prisonniers suite à des manifestations anti-britanniques [9]. Cependant, les velléités du Royaume-Uni d’une justice internationale s’amoindrirent, notamment en raison de divergences avec ses alliés [10].

Dans un article paru en 2012 et dont une traduction est disponible sur le site anti-négationniste Imprescriptible.fr, l’ancien juge à la Cour européenne des droits de l’homme Giovanni Bonello ajoutait que le vide juridique auquel étaient confrontés les Britanniques ainsi que l’absence de volonté de leur part de faire usage des pièces produites par les tribunaux militaires ottomans, rendaient extrêmement difficile la tenue d’un procès international. Finalement, le gouvernement britannique se résigna à « l’abandon des procédures [11] » et échangea certains de ses prisonniers turcs contre qui pesaient des charges très lourdes, contre des prisonniers anglais aux mains des nationalistes de Mustafa Kemal [12]. En d’autres termes, si les poursuites furent abandonnées, ce n’est nullement, comme le laisse entendre Maxime Gauin, suite à une « enquête » rigoureuse qui aurait établi l’innocence des accusés.

Il est certain, en revanche, que le discours négationniste est prompt à se vautrer dans toutes les falsifications et toutes les forfaitures pour empêcher la sinistre vérité d’être toujours mieux connue et mieux documentée.

 

Notes :
[1] Hamit Bozarslan, « Au nom de la science », L’Histoire, février 2015, n° 408, p. 58.
[2] Mikaël Nichanian, Détruire les Arméniens. Histoire d’un génocide, Paris, PUF, 2015, p. 45.
[3] Hamit Bozarslan, op. cit., p. 60.
[4] Mikaël Nichanian, op. cit., p. 89.
[5] Raymond H. Kévorkian et Yves Ternon (dir.), Mémorial du génocide des Arméniens, Paris, Seuil, 2014, pp. 188-189.
[6] Taner Akçam, Ordres de tuer. Arménie 1915, Paris, CNRS éditions, 2020, pp. 156-161.
[7] Ibid., pp. 117-143.
[8] Ibid., pp. 101-102.
[9] Hamit Bozarslan, Vincent Duclert et Raymond H. Kévorkian, Comprendre le génocide des Arméniens. 1915 à nos jours, Paris, Tallandier, 2015, p. 341.
[10] Ibid., p. 342.
[11] Ibid., p. 342.
[12] Ibid., p. 343.

 

Voir aussi :

Guillaume Perrier : « La Turquie a toujours été friande de théories du complot »