Grèce : le conspirationnisme, grand vainqueur de la crise ?
Dans un texte paru aujourd’hui sur le Huffington Post, Andreas Pantazopoulos, maître de conférence en sciences politiques à l’Université Aristote de Thessalonique, analyse le résultat des élections grecques du 6 mai dernier. Le politologue grec interroge les convergences entre deux types de populisme radical rivalisant dans la surenchère complotiste : qui accusant la "trahison" des partis de gouvernement, supposés au service des "banquiers internationaux" ; qui dénonçant le "Nouvel Ordre Mondial", les projets secrets du Groupe de Bilderberg contre la Grèce, l’emprise de "l’axe américano-sioniste" ou encore la main-mise des Juifs sur le pays. Extraits :

La contestation populiste, qui présuppose l’unité d’un peuple indivisible et essentialisé, peut se diriger contre ceux d’en haut (les Gros, les "ploutocrates", etc.), mais aussi contre ceux d’en face (les étrangers, l’impérialisme, etc.). Mais, dans la plupart des cas, on assiste à une juxtaposition de ces deux formes de populisme : le socio-populisme ("contre les riches") peut entrer en synthèse avec le national-populisme (contre les étrangers et/ou l’impérialisme). Dans un tel cadre, le populisme de droite peut se résumer, suivant Taguieff, à une exagération des menaces réelles (l’immigration en tant qu’"invasion", la délinquance, l’insécurité, le terrorisme, la fragmentation ethnique), tandis que celui de gauche procède à une minimisation de ces menaces, en utilisant un discours anticapitaliste et/ou antilibéral doublé d’un néo-antifascisme de façade recourant à la rhétorique de la "résistance" (1). Il faut ajouter que ce dernier populisme peut, comme on l’a vu récemment lors des mobilisations des "Indignés" grecs, communiquer avec un esprit plébéien de style misérabiliste (l’éloge du peuple-victime) (2), formant ainsi un couple populisme/misérabiliste particulièrement dynamique en ce qui concerne notamment l’instrumentalisation des sentiments négatifs (en premier lieu, le ressentiment social) déclenchés par la perte soudaine d’un statut social et, en conséquence, le rejet passionnel et aveugle du "système".

Le populisme de droite

Les élections de 6 mai dernier ont indiqué que ce courant populiste de rejet, résultat de la délégimitation sociale de la classe politique, s’est scindé en deux, à droite et à gauche. Au niveau des formations politiques de droite, deux nouveaux partis sont apparus sur la scène politique : les "Grecs Indépendants" de l’ancien député de la droite Panos Kammenos, formation située à droite de la droite venue d’une scission, quelques mois seulement avant les élections, de la "Nouvelle Démocratie", et créée à travers un premier "digital appel" via Facebook. Ils ont obtenu 10,6% des suffrages, tandis que le groupe pro-nazi de "l’Aube Dorée" a provoqué la surprise en obtenant 6,97 % ! Même si le parti Laos de Georges Karatzaferis n’a pas pu passer le seuil des 3 % pour son entrée au Parlement (il a obtenu 2,9 %), les formations situées à droite de la droite totalisent 20 %, au moment où la droite n’obtient que 18,9 % ! Au niveau du discours politique, les "Grecs Indépendants", sous le slogan "Nous sommes beaucoup, nous sommes indépendants, nous sommes Grecs", ont misé sur l’accusation du "système corrompu" et de ses "traîtres" politiciens -qui auraient vendu le pays aux étrangers- supposés au service des "banquiers/usuriers" internationaux, sur le nationalisme (exaltation de la "souveraineté nationale") (3), mais aussi sur la religion orthodoxe, le complotisme omniprésent et effréné (la Grèce présentée comme une victime des projets secrets provenant du club Bilderberg), et la xénophobie islamophobe.

Un discours accusatoire peuplé de slogans contre le "nouvel ordre mondial", revendiquant en outre une certaine continuité avec le rejet exprimé par le mouvement des "Indignés". De l’autre côté, pour le parti pro-nazi "Aube Dorée", sous le slogan "L’heure est venue pour qu’aient peur tous ceux qui trahissent la Patrie, on y arrive!", le pays est aux mains des juifs, sous l’emprise de "l’axe américano-sioniste". Tandis que son leader Nikos Michaloliakos dissimule mal son admiration pour Hitler et nie la Shoah, cette organisation (avec une structure disciplinaire para-militaire), qui utilise même la violence physique contre les immigrés (en se livrant à des "petits pogroms" en pleine centre d’Athènes), est apparue pour la première fois au grand public lors des élections municipales de l’automne 2010 dans la région d’Athènes, où elle a obtenu 5,3 % des suffrages.

En dehors des attaques contre les immigrés, ce parti pro-nazi se consacre à un travail de propagande paraissant s’inspirer des méthodes islamistes, à savoir un activisme "d’en bas" quotidien dans quelques quartiers populaires de la capitale, qui consiste par exemple à "aider" les plus âgés à faire leur travail "sans avoir peur des étrangers". Ces opérations clientélistes, accompagnées d’un discours démagogique fondé sur le refus absolu du "système", l’ont promu au statut d’ennemi anti-système le plus séduisant pour une partie de l’électorat. En ce qui concerne le Laos, sa faillite est strictement liée à son soutien aux politiques d’austérité et surtout à sa participation (avec les socialistes et la droite) au dernier gouvernement de Loucas Papadimos, par laquelle il a abandonné sa fonction anti-système. Enfin, au niveau de la composition socio-culturelle de l’électorat, ces deux formations, les "Grecs Indépendants" et "l’Aube Dorée" présentent des traits presque similaires: leur appel est particulièrement bien accepté non pas tant par les plus défavorisés que par les plus jeunes, les plus éduqués, une importante partie des professions intermédiaires et d’une classe moyenne en chute libre.

Le populisme de gauche

Or, cet élément-là est aussi une caractéristique de la gauche radicale de Syriza qui a obtenu 16,8 % des suffrages aux élections de 6 mai. Une montée spectaculaire due au large soutien de ces mêmes couches sociales qui ont déserté massivement leur parti jusqu’ici privilégié, le Pasok. Mais ce facteur de ressemblance entre le radicalisme populiste de droite et le radicalisme populiste de gauche n’est pas le seul. Le discours de ce dernier, à travers Syriza (Rassemblement de la Gauche Radicale) et son jeune leader Alexis Tsipras, est aussi un appel au peuple contre "l’establishment", dont les intérêts auraient été vendus aux "étrangers". Alexis Tsipras n’a pas hésité à lancer, il y a quelques mois, que "ceux qui nous gouvernent ne sont pas des Grecs à part entière", liant ainsi sa critique virulente des élites "ploutocratiques" et "corrompues" à leur comportement national, à ses yeux suspect. Le national-popul
isme en version progressiste.

En intervenant au nom de la "souveraineté nationale" et de la "souveraineté populaire", et en déclarant que le recours du pays aux plans d’austérité de la Troïka a été "pré-décidé" par les élites dirigeantes grecques (avec l’accord explicite des institutions internationales, le FMI, la Banque centrale européenne et l’UE) pour que la Grèce perde son indépendance et le peuple sa "dignité", Syriza donne dans un complotisme mou, dont le cœur est la dénonciation des "nouveaux maîtres du monde". Et cette "théorie du complot" soft (accompagnée à plusieurs reprises de diatribes contre la banque Goldman Sachs et son rôle "hautement suspect" dans l’évolution de la "dette souveraine" grecque) s’articule admirablement avec l’appel à constituer un "front de gauche" (dont le modèle historique est, selon Syriza, le "Front de libération nationale" grec dans la période de l’occupation du pays par l’Allemagne nazie), un front de "renversement" rassemblant tout le peuple maintes fois célébré pour ces qualités de résistance aux provocations de l’ennemi extérieur, à savoir des "banquiers/usuriers", termes fortement connotés qu’on retrouve dans le vocabulaire utilisé par l’extrême droite classique.

Convergences et divergences entre les deux populismes

Comme nous l’avons vu, les points communs entre les deux populismes, qui divergent nettement sur la question de l’immigration, sont l’accusation des élites dirigeantes au nom d’un peuple indivisible et la convergence socio-culturelle de leurs électorats respectifs. Leurs convergences se concentrent dans la dénonciation des forces extérieures, souvent "cachées", qui occuperaient le pays, au point que l’affirmation de P.-A. Taguieff selon laquelle les deux radicalismes politiques, disons l’extrême droite et l’extrême gauche, convergent sur la contestation et la récusation du "nouvel ordre mondial", est ici pleinement confirmée (4).

En effet, la force d’attraction des deux radicalismes populistes, dans la Grèce "mémorandaire", tient à l’instrumentalisation d’un enjeu crucial pour le pays, à savoir sa survie économique dans la zone euro: d’une part, les prétendues forces du bien, les populistes et leurs discours accusatoires/salvateurs, qui considèrent que le pays est déjà "occupé" par les "étrangers" (les Allemands, en premier lieu, donnant ainsi une couleur germanophobe à la "résistance" grecque), et, d’autre part, la désignation des ennemis, le recours à la "théorie du complot", la construction imaginaire d’un milieu panekhthriste (les ennemis sont partout !), sur fond d’un nationalisme aveugle. Fait à retenir, bon nombre d’électeurs appartenant à ces courants populistes anti-mémorandums sont, à en croire les sondages post-électoraux, des électeurs nomades, les partis extrémistes de droite et de gauche formant des vases communicants. Ainsi, 18,2% des électeurs de l’ "Aube Dorée" se disent prêts à voter pour Syriza lors des prochaines élections parlementaires du 17 juin pour assurer la victoire des forces "anti-mémorandaires", et ce, sans se soucier des positions gauchistes de cette formation! En vérité, ce dépassement populiste du clivage gauche/droite, suivi dans une certaine mesure par des déclarations vagues des leaders de formations anti-mémorandums, notamment sur une éventuelle collaboration minimaliste dans le futur Parlement entre la gauche radicale populiste de Tspiras et la droite populiste de Kammenos en vu d’annuler les "Mémorandums", témoigne d’une certaine communauté d’intérêts et de valeurs entre les électorats populistes, à commencer par la préservation des acquis, fait sur lequel se fonde une tactique de "vote utile" : on vote pour le parti qui a des chances de vaincre l’adversaire commun.

Ce radicalisme populiste, dont il est parfois difficile de distinguer, tant les discours se ressemblent, si son offre idéologique vient de gauche ou de droite, s’inscrit dans une culture politique dualiste, fondamentalement manichéenne. Pour aller vite, l’esprit de "résistance" à la grecque repose sur une mentalité populiste où règnent les bons sentiments, le moralisme auto-victimaire, misérabiliste et accusatoire, un esprit de fierté nationale vidé de son sens, l’effort pour conserver à tout prix certains privilèges, et une très grande difficulté à se réconcilier avec la réalité, assurément décevante. Comme le dit bien le philosophe Stelios Ramfos, le Grec est tout d’abord "grec", puis de gauche ou de droite ! (…)

Notes :
(1) Pierre-André Taguieff, Le Nouveau National-populisme, Paris, CNRS Éditions, 2012, p. 70.
(2) Ibid., pp. 81-92.
(3) Dans une très récente interview accordée au journal grec To Vima (3 juin 2012), la présidente du Front national Marine Le Pen a indiqué qu’après l’effondrement électoral de Laos, en raison de son acceptation des programmes d’austérité, elle "trouve intéressantes" les positions des "Grecs Indépendants", tout en recusant l’"Aube Dorée" à cause de son extrémisme, de son antisémitisme et de la violence exercée contre les immigrés.
(4) Pierre-André Taguieff, « Les nouveaux sentiers de l’extrémisme », HuffingtonPost.fr, 30 mai 2012.

Voir aussi, sur Conspiracy Watch :
* Grèce : l’extrême droite et le mythe du complot juif
* Le monde vu par Mikis Theodorakis