Des gros titres aux petites infos passées inaperçues : ce qu’il fallait retenir de l’actualité des derniers jours en matière de conspirationnisme et de négationnisme.

« AGENTS PROVOCATEURS ». Prévue à des fins préventives, la présence de policiers en civil dans les manifestations est une pratique courante du maintien de l’ordre qui permet une identification des casseurs et une intervention plus rapide en cas de débordement. L’ancienneté et la banalité du dispositif n’a pas empêché, à la suite de la manifestation des Gilets jaunes du 1er décembre, de nourrir abondamment la suspicion, jusque sur le plateau même de l’émission de France 2 du 2 décembre, consacrée au sujet. « Moi, je viens d’une famille de tradition communiste, où on apprenait que dans ces mouvements de foule, il y avait toujours des questions d’agents provocateurs », a notamment expliqué le démographe et essayiste Emmanuel Todd. Reste à savoir si, ce qui fut transmis par la « tradition communiste » doit servir de lecture en toutes circonstances (source : Conspiracy Watch, 3 décembre 2018). Todd, Soral, Michéa, Louizi… à chacun sa causalité diabolique, comme l’explique pour Conspiracy Watch le politiste Haoues Seniguer (source : Conspiracy Watch, 7 décembre 2018). Historien, spécialiste du communisme et de l’anarchisme, Sylvain Boulouque revient analyse pour sa part le mythe des « agents provocateurs » que le pouvoir utiliserait pour discréditer les mouvements sociaux (source : Conspiracy Watch, 8 décembre 2018).

« PARTISANS KURDES ». « Ce qu’il s’est passé à l’arc de Triomphe, ça ne vient pas des Gilets jaunes. […] Il n’y a que dans les médias internationaux que l’on en parle. On a invité des partisans kurdes dans ces manifestations pour pouvoir retourner… effectivement, avec les blacks blocs… avec l’extrême droite… à mettre des casseurs… », a affirmé confusément mercredi soir, sur BFM TV, Anaïs Kuhn, représentante des Gilets jaunes à Strasbourg. Interrogée par la Secrétaire d’État chargée de l’Égalité femmes-hommes Marlène Schiappa sur l’origine de cette « invitation », Anaïs Kuhn est restée silencieuse sur la question de savoir qui, selon elle, se cachait derrière ce mystérieux « on ». Des activistes du TKP/ML, un groupuscule marxiste-léniniste turc (proche de l’organisation kurde PKK), ont effectivement été aperçus dans la manifestation du 1er décembre dernier et des tags évoquant le TKP/ML relevés. Rien ne permet cependant d’affirmer qu’ils auraient été « invités » dans le but de discréditer le mouvement des Gilets jaunes (source : Le Parisien, 6 décembre 2018).

TURQUIE. Journaliste, Guillaume Perrier a longtemps été en poste à Istanbul. Il est le co-auteur, avec Laure Marchand, de La Turquie et le Fantôme arménien (Actes Sud, 2013) et, avec Gilles Cayatte, du film Erdogan, l’ivresse du pouvoir (2016). En janvier 2018, il a publié, chez Actes Sud, Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan. Il répond aux questions de Conspiracy Watch au sujet d’un pouvoir turc qui, mis à mal politiquement par le mouvement protestataire de 2013,  exprime plus fortement depuis ses penchants complotistes. « Les théories du complot viennent généralement masquer les échecs du gouvernement. Erdogan accuse souvent “le lobby du taux d’intérêt” de vouloir l’affaiblir. En évoquant “le juif hongrois Soros” il a encore plus clairement exprimé l’antisémitisme qui nourrit cette rhétorique complotiste », explique le journaliste qui pointe la « radicalisation nationaliste et anti-occidentale du pouvoir turc » (source : Conspiracy Watch, 6 décembre 2018).

RÉVOLUTION TÉLÉGUIDÉE. Présentateur vedette de la chaîne russe Rossiya 1, Dmitri Kisselev veut voir dans le mouvement des Gilets jaunes une « révolution de couleur » analogue à la « révolution orange » en Ukraine. Dans une émission sur cette chaîne, le 2 décembre 2018 au soir, celui qui est aussi le patron de Rossia Sevognia, la maison mère de la chaîne de télévision RT et le site Sputnik, a cru pouvoir établir un lien entre l’évocation récente par Emmanuel Macron de la nécessité d’une armée européenne et le déclenchement du mouvement, avec la conclusion que les États-Unis, hostiles au principe de cette armée, seraient à la manœuvre (source : lemonde.fr, 3 décembre 2018). « C’est Soros, Rothschild, Goldman-Sachs qui sont derrière les pions comme Macron », a-t-on pu par ailleurs entendre de la bouche de certains manifestants Gilets jaunes, faisant du Président de la République, en quelque sorte, l’homme des Juifs. La rumeur prolonge l’intox diffusée l’année dernière selon laquelle les mêmes Soros, Rothschild et Goldman-Sachs auraient financé la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron (source : checknews.fr, 25 juin 2018). Au sujet de ces thèses qui ont accompagné et nourri le mouvement, on lira également les précisions apportées par Rudy Reichstadt dans un entretien accordé au journal Le Point (source : Le Point, 5 décembre 2018).

STEVE BANNON. Des militants et députés de LREM n’ont pas résisté au réflexe complotiste, relayant, dans la nuit du 5 au 6 décembre, la rumeur selon laquelle le site « giletsjaunes.com » aurait été créé aux États-Unis, au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron, par des proches de Steve Bannon, ancien conseiller de Donald Trump. La valeur de cette information a été soumise à l’équipe de Checknews.fr, du journal Libération, qui s’est livré à un efficace travail de déconstruction, montrant notamment qu’un mouvement des gilets jaunes, « apolitique » et « asyndical », avait déjà été créé en février 2013, porteur déjà d’une protestation anti-gouvernementale… (source : checknews.fr, 6 décembre 2018).

RADICALISATION. Mercredi 5 décembre 2018, John Dowling, 66 ans, un professeur d’anglais d’origine irlandaise à l’Université de la Défense à Courbevoie a été poignardé mortellement par un de ses anciens étudiants, Ali Hassan Rajput. Lors de sa garde à vue, l’homme, âgé de 37 ans et de nationalité pakistanaise, a justifié son acte en expliquant que l’enseignant aurait « fait un dessin, diffusé en cours, insultant pour le Prophète ». Il a aussi invoqué, comme autre motif de son acte criminel, son exclusion, en août 2017, de l’école de management Léonard-de-Vinci (EMLV), où il était inscrit en MBA. Conspiracy Watch s’est intéressé aux traces laissées sur son profil Facebook par l’assassin, dont le radicalisme religieux va de pair avec un antisémitisme et un complotisme effrénés (source : Conspiracy Watch, 8 décembre 2018).

« POST-VÉRITÉ ». Né et animé sur les réseaux sociaux, le mouvement des Gilets jaunes n’échappe pas aux intox et aux manipulations. Dans le Nouveau Magazine littéraire de novembre, Rudy Reichstadt fait le point sur des pratiques devenues systématiques, qui mettent en péril la démocratie et n’épargnent pas tout à fait les grands médias français. « Le conspirationnisme, comme toute entreprise abusivement révisionniste, explique-t-il, relève essentiellement d’un travail de sape du “monde commun”. En pratique, il désigne moins l’adhésion à un scénario alternatif bien précis que l’obstination à tenir la connaissance commune que nous pouvons avoir d’un phénomène ou d’un événement pour mensongère. » (source : Le Nouveau magazine littéraire, novembre 2018).

MONSIEUR X. Au cours de la semaine écoulée, Maxime Nicolle, dit « Fly Rider », l’un des porte-paroles désignés des Gilets jaunes, annonçait l’arrivée d’un scandale en France qui pourrait tout changer. Il évoquait un certain « Monsieur X », qui assurait détenir des informations pouvant entraîner une « troisième guerre mondiale ». Après force effets d’annonce, Monsieur X, de son vrai nom Philippe Argillier, a donné une conférence de presse bien confuse le mercredi 5 décembre, sans que ne soient dévoilées ses prétendues informations brûlantes. Il a en revanche évoqué un soi-disant « gouvernement officieux » et « parallèle » qu’il connaîtrait très bien (source : L’Express, 6 décembre 2018). Le 8 décembre, Maxime Nicolle a récidivé dans un registre identique, par l’organisation d’un live Facebook, accueillant notamment le conférencier Étienne Chouard – une figure de la complosphère francophone.

Etienne Chouard, Yvan Bachaud, Julien Malara, Léo Girod et Maxime Nicolle (capture d’écran Facebook/Demos Kratos, 8 décembre 2018)

SPUTNIK FRANCE. « Peut-on faire confiance à RT et Sputnik France pour couvrir la crise Russie-Ukraine ? » C’est la question posée par Antoine Hasday dans Slate.fr et à laquelle il répond par la négative. Le traitement de l’« information » y est servi par des commentateurs pro-Kremlin aux profils bien hétéroclites. « Sputnik clame aussi que les occidentaux conspirent avec l’Ukraine pour organiser des “provocations”, dont certaines impliqueraient des armes chimiques », explique le journaliste qui conclut en ces termes sur l’importance de l’enjeu : « Inonder le web de nombreux papiers sur un sujet peu couvert par les médias indépendants permet d’être bien référencé par Google, même s’ils sont mensongers » (source : slate.fr, 5 décembre 2018).

ANTI-VACCINS. En Israël, une épidémie de rougeole ravage les enclaves ultraorthodoxes, où le mouvement anti-vaccin a fait des émules, notamment au sein de sectes religieuses minoritaires qui se retranche derrière la volonté divine. Neuf cas recensés en 2016, puis 33 en 2017 et 2000 en 2018, dont plus de 800 à Jérusalem… Le phénomène est à ce point inquiétant qu’une proposition de loi prévoyant une amende de 2000 shekels (un peu moins de 500 euros) contre les parents réfractaires à la vaccination a été approuvée à l’unanimité par le comité ministériel de la Knesset le 18 novembre dernier (source : Libération,  28 novembre 2018).

PACTE DE MARRAKECH. Un texte de l’ONU doit être adopté à Marrakech (Maroc) lundi 10 décembre, fixant une série de grands principes pour encadrer l’immigration. Il rappelle ainsi les principes des droits de l’homme ou encore la lutte contre les réseaux de passeurs. Le projet a donné lieu à des rumeurs, à commencer par celle qui le présente comme une sorte de loi mondiale devant conduire les États à abandonner le contrôle de leur politique migratoire et à accepter une immigration massive. Ces rumeurs ont reçu un accueil favorable au sein du mouvement des Gilets jaunes. Les Décodeurs (Le Monde) analysent un texte qui affirme pourtant très clairement son caractère non contraignant juridiquement ainsi que le principe directeur de souveraineté nationale dans les politiques migratoires (source : Les Décodeurs, 6 décembre 2018).