Fake news et théories du complot sont utilisées comme autant d’armes tournées contre la cohésion des démocraties libérales. Selon Jakub Kalenský, il est nécessaire de nommer et de faire honte à ceux qui participent aux campagnes de désinformation pro-Kremlin. Le texte qui suit est la transcription de son audition devant la Commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants américaine le 16 juillet 2019.

Cathédrale de l’Intercession-de-la-Vierge sur la Place rouge, à Moscou (DR).

Il existe au moins quatre approches différentes pour contrer les opérations hostiles du Kremlin en matière de désinformation :

1. Documenter la menace, mieux comprendre ce qui se passe.

2. Sensibiliser – c’est-à-dire dénoncer la menace, communiquer auprès du public dans une démarche de prévention et s’attirer le soutien d’autres acteurs qui pourront à leur tour aider à sensibiliser de nouveaux publics.

3. Atténuer les faiblesses que l’agresseur exploite.

4. Défier les agresseurs et les sanctionner en leur faisant payer au prix fort leurs tentatives de saper les bases de nos sociétés démocratiques. C’est peut-être le domaine le plus sensible et le plus souvent négligé, mais aussi, contrairement à tous les autres, le plus prometteur pour mettre fin aux manœuvres informationnelles hostiles.

Chacun de ces quatre axes peut être décliné en un éventail de mesures d’ordre tactique. Certaines de ces mesures relèvent de l’action des États, qui peuvent engager des efforts financiers importants, se concentrer sur un sujet même lorsque les médias ont cessé de s’y intéresser, et coordonner des actions à une échelle nationale. D’autres mesures sont davantage du ressort de la société civile, qui ne fonctionne pas avec les contraintes de l’État et peut communiquer de manière plus souple et plus volontariste auprès d’un public donné. Certaines mesures, encore, doivent être entreprises de manière privilégiée par les médias, tandis que d’autres doivent l’être par des entreprises privées, y compris les plateformes de réseaux sociaux. Et, évidemment, des sociétés différentes adopteront des approches différentes, en fonction de leurs environnements juridiques, de leurs sensibilités, de leurs niveaux d’éducation, etc.

Il est nécessaire de poursuivre tous ces axes en même temps et de manière coordonnée. Ne choisir que quelques-unes de ces solutions tout en ignorant complètement les autres présente des garanties de succès assez faibles.

1. Documenter la menace et mieux la comprendre

C’est une tâche à laquelle se consacre l’équipe de Bruxelles, où je travaillais auparavant. Le groupe de travail East Stratcom de l’Union européenne (« Stratcom » pour « communication stratégique » – ndlr) recueille et documente les cas de désinformation pro-Kremlin provenant de médias d’État russes et d’autres médias gravitant dans l’écosystème pro-Kremlin. Dans plusieurs pays européens, différents départements et agences sont concernés par cette menace – généralement les services de renseignement, mais aussi diverses équipes Stratcom, qui peuvent être situées au sein des ministères des Affaires étrangères, des ministères de la Défense ou des ministères de l’Intérieur.

Documenter la menace est une première étape nécessaire sans laquelle il est presque impossible de faire quoi que ce soit d’autre avec efficacité.

Le résultat idéal de cette activité est d’apprendre combien de canaux diffusent la désinformation, combien de messages par jour ils diffusent, combien de personnes ils ciblent et combien de personnes ils persuadent. Pour cela, nous aurions besoin d’une structure de surveillance extraordinairement robuste pour les médias traditionnels et nouveaux, et nous aurions besoin de mener des sondages d’opinion réguliers pour mesurer l’attrait des messages de désinformation.

Disposer d’un système de surveillance approprié capable de repérer l’apparition des messages de désinformation en temps réel nous permettrait également de créer un système d’alerte précoce pour faire face à de nouvelles attaques informationnelles.

Jusqu’à présent, l’Union européenne (UE) n’a toujours pas de réponses à des questions telles que celles concernant le nombre de canaux de désinformation et le nombre de messages qu’ils diffusent. Pour le dire simplement : il n’y a pas suffisamment de ressources pour un suivi complet.

Il est probablement préférable que les tâches de surveillance complètes soient effectuées par un organisme gouvernemental ou une agence financée par le gouvernement. Les entreprises privées ne disposent pas du financement ou de la portée nécessaires, et cette tâche est étroitement liée aux problèmes de sécurité.

2. Sensibiliser à la menace

C’est également quelque chose auquel le groupe de travail East Stratcom participe : publier des documents sur la désinformation pro-Kremlin, prononcer des discours lors de conférences, organiser des formations pour les États et informer les journalistes et autres publics critiques. Le Centre d’excellence de l’OTAN pour la communication stratégique (Stratcom) à Riga participe à des activités de ce genre.

Plusieurs organismes en Europe sont actifs dans ce domaine. Un des meilleurs exemples se trouve en Suède, où le Service de sécurité et l’Agence pour les urgences civiles ont formé des responsables politiques, des médias et d’autres acteurs du système national au problème de la désinformation hostile. Le Centre tchèque contre le terrorisme et les menaces hybrides se concentre également sur la sensibilisation au sein de son propre gouvernement.

Un autre exemple est le Département Stratcom des Forces armées lituaniennes. Certains d’entre vous ont peut-être entendu parler de l’affaire Lisa en Allemagne : début 2016, des milliers de personnes ont manifesté dans la rue contre la politique d’Angela Merkel concernant les réfugiés. L’histoire, un mensonge amplifié par les médias et les responsables du Kremlin, impliquait une jeune fille qui prétendait à tort avoir été violée par des hommes qui semblaient être des immigrés. Une histoire de désinformation similaire est apparue en Lituanie un an plus tard, mais elle n’a reçu pratiquement aucune traction parce que les autorités ont été correctement formées pour gérer de telles situations et parce que l’équipe Stratcom a anticipé la situation, en combattant rapidement la fausse allégation. Ils ont alerté les parties prenantes dès la première apparition de cette fausse information et, en conséquence, l’événement traité en premier dans les médias n’a pas été qu’une jeune fille aurait été violée, mais qu’il y avait eu une autre attaque informationnelle contre la Lituanie. Ce cas est un brillant exemple de neutralisation de la désinformation avant qu’elle n’ait le temps de se propager.

Cependant, pour que cela se produise, un niveau de sensibilisation très élevé est nécessaire, ainsi qu’une excellente surveillance en temps réel de l’espace informationnel et une expertise sur la désinformation. Tout cela ne se réalise pas du jour au lendemain. Pour que d’autres pays s’améliorent dans ce domaine, ils doivent travailler avec diligence pour élever et maintenir un niveau élevé de sensibilisation sur une longue durée afin d’arriver au point où leur système soit capable de répondre de manière exemplaire comme l’ont fait les Lituaniens.

Je crains que l’UE, dans son ensemble, ne se situe pas à un niveau de sensibilisation aussi élevé que celui de certains de ses États membres comme la Lituanie. Il serait nécessaire de mener une campagne beaucoup plus vaste et beaucoup mieux financée que ce n’est le cas aujourd’hui. Les communications actuelles de l’UE sur cette question, y compris celles du groupe de travail East Stratcom, offrent souvent un contenu d’excellente qualité, mais n’ont pas encore une portée suffisante.

Il faut également garder à l’esprit qu’il ne suffit pas de se concentrer uniquement sur les efforts du gouvernement. Il est également important de dialoguer avec d’autres publics jouant un rôle essentiel dans la lutte contre la désinformation, notamment les responsables politiques, les journalistes et les universitaires.

Il est crucial de rechercher des acteurs extérieurs à l’État, car tout le monde n’a pas confiance dans la parole étatique. Nous avons besoin que d’autres leaders d’opinion agissent comme des messagers de confiance sur ces questions auprès de leur propre public, ce dont l’État n’est souvent pas capable.

Un autre bon exemple est, encore une fois, la Lituanie, où il existe une émission de télévision similaire à Last Week Tonight with John Oliver, qui se moque de la propagande russe. Autre exemple : celui d’un jeune et influent Youtubeur tchèque qui éduque des centaines de milliers de ses followers sur l’éducation aux médias et les fausses informations.  Ces acteurs peuvent s’adresser à des publics que les gouvernements et les autres hommes en costume atteignent à peine. Il est nécessaire de sensibiliser très largement l’ensemble de la société à ce problème et, pour cela, une variété d’acteurs est nécessaire.

Cependant, les États peuvent également appuyer ces autres acteurs qui font un travail similaire en soutenant des médias de qualité et des journalistes indépendants couvrant ces sujets, ainsi que les ONG qui travaillent dans ce domaine. Il est inquiétant d’entendre les professionnels de la lutte contre la désinformation en Europe se plaindre du manque de financement de leurs activités.

Et il est important de se concentrer non seulement sur son propre pays, mais aussi de faire prendre conscience de ce qui se passe ailleurs. Comme mentionné dans le récent rapport du Conseil de l’Atlantique sur les attaques de désinformation entourant les élections de 2017 en France, ce pays a réussi à se protéger de la désinformation car, outre les raisons d’ordre structurel et de la chance, il avait été capable d’apprendre des autres. Cela a sensibilisé au risque de la désinformation et a permis que les imprévus soient anticipés. Ainsi, lorsqu’une opération de piratage et de fuite similaire à celle des États-Unis en 2016 est apparue à la veille des élections, l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron était très bien préparée.

Ce cas nous rappelle également l’adaptabilité des désinformateurs. Si l’opération de piratage et de fuite a réussi aux États-Unis, elle a échoué en France. Par conséquent, les désinformateurs ont renoncé à tenter la même stratégie en Allemagne lors des élections au Bundestag en 2017, en dépit du fait que la Russie disposait déjà du contenu piraté qui pouvait être utilisé à cette fin.

3. Remédier aux faiblesses systémiques, renforcer notre défense

La désinformation russe cherche rarement à créer de nouvelles divisions et faiblesses dans la société. Elle préfère exploiter les divisions et les faiblesses qui existent déjà. Essayer d’atténuer ces faiblesses est l’un des moyens de rendre nos sociétés moins vulnérables.

Une grande partie de la construction de nos défenses se fait en sensibilisant à la menace. Pour résoudre un problème, vous devez en avoir une bonne connaissance. Par conséquent, une bonne campagne de communication sur la menace que représente la désinformation peut constituer une très bonne entrée en matière pour remédier à certaines des faiblesses de nos sociétés et de nos systèmes d’information.

Cependant, nous ne pouvons pas compter uniquement sur des experts en communication. Les faiblesses structurelles nécessitent la participation de professionnels plus spécialisés.

L’« éducation aux médias » est souvent mentionnée comme un moyen de se protéger contre la désinformation. Dans les pays nordiques, qui sont fréquemment cités comme exemples de sociétés très douées pour les médias, les versions locales du site de désinformation russe Sputnik ont dû fermer en assez peu de temps car elles n’attiraient pas suffisamment de lecteurs. En particulier, la Finlande est souvent citée comme l’un des meilleurs exemples d’une société hautement spécialisée dans les médias qui résiste aux fausses informations.

>>> Lire, sur Conspiracy WatchDésinformation : pourquoi la Finlande résiste mieux que les autres pays aux fake news (29/06/2019)

Cependant, les résultats que l’on peut attendre d’une intensification des efforts en matière d’éducation aux médias et à l’information sont souvent surestimés. Tout d’abord, cela nécessitera des campagnes concertées à travers les nombreux systèmes éducatifs ; campagnes qui devront durer des décennies pour obtenir l’effet souhaité. Cela représente un effort considérable avec des délais de réalisation très longs. Or, nous avons besoin de solutions à beaucoup plus court terme.

De plus, ce que nous avons observé en Europe, c’est que si les agresseurs informationnels ne peuvent pas exploiter une faiblesse, ils cherchent simplement à en exploiter d’autres. Dans le cas des États nordiques, il peut s’agir de cyberattaques ou de trolling. Le pire cas d’intimidation en ligne personnalisée que nous connaissions dans toute l’UE est celui qui a été dirigé contre la journaliste finlandaise Jessikka Aro, qui dénonçait les opérations d’influence du Kremlin en Finlande. Cette affaire a déjà eu des conséquences pénales.

Essayer d’élever le niveau d’éducation aux médias dans la société s’avère de toute évidence utile dans la lutte contre la désinformation. Mais c’est une tâche à très long terme, qui ne devrait pas être entreprise par des équipes de communication, mais par des experts de l’éducation, des universités et des ministères de l’éducation.

Une autre faiblesse à atténuer est l’environnement des réseaux sociaux. Bien que n’étant pas le seul canal responsable de la diffusion de la désinformation, les plateformes de réseaux sociaux permettent à la désinformation de se propager de manière virale. Cependant, ces plateformes ne peuvent pas résoudre tout le problème de la désinformation en ligne. Elles ne produisent pas de contenus malveillants. Elles sont simplement utilisées pour les propager. Les réseaux sociaux peuvent être une arme très puissante, mais ce ne sont pas les plateformes qui appuient sur la détente.

Les plateformes de réseaux sociaux peuvent être poussées à déclasser et à étiqueter clairement le contenu des médias connus pour diffuser de la désinformation. Une approche similaire a été utilisée contre le tabac – le fumeur peut toujours continuer à fumer mais il est clairement averti qu’il consomme une substance nocive pour sa santé. De la même manière, les fake news et les théories du complot pourraient être étiquetées comme nocives pour la santé mentale.

Quand les dirigeants des réseaux sociaux plaident que leurs plateformes ne sont pas là pour déterminer quelles informations sont vraies ou fausses, c’est une piètre excuse. Si les entreprises ne savent pas identifier la désinformation, elles peuvent se tourner vers les multiples organisations qui ont travaillé sur ce sujet ces dernières années. C’est une honte qu’en 2019 certaines plateformes continuent de recommander du contenu de désinformation bien identifié dans les premiers résultats de recherche proposés.

Cependant, je suis d’accord avec une récente déclaration du PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, selon laquelle les prestataires de réseaux sociaux ne peuvent pas gérer seuls cette crise et qu’ils ne devraient pas avoir le dernier mot. Ils ne peuvent pas forcer les agresseurs informationnels à stopper leurs agressions. Cela dépend d’autres acteurs.

L’UE travaille avec l’industrie par le biais d’un Code des bonnes pratiques contre la désinformation. Plusieurs plateformes comme Google, Facebook et Twitter ont accepté des normes d’autorégulation pour lutter contre la désinformation. Soulignons cependant que les commissaires de l’UE ne sont toujours pas pleinement satisfaits des progrès réalisés jusqu’à présent et ont menacé d’avoir recours à la réglementation.

Et bien que Facebook ait fermé plus de deux milliards de faux comptes, le nombre de cas de désinformation identifiés par l’East Stratcom a doublé en 2019 par rapport à la même période en 2018. Cela pourrait indiquer que les désinformateurs se sont adaptés au nouvel environnement, par exemple en utilisant de vraies personnes pour diffuser la désinformation au lieu de faux comptes.

Les médias traditionnels peuvent également faire plus pour corriger leurs propres faiblesses. Il y a cinq ans, Peter Pomerantsev et Michael Weiss ont proposé qu’une charte sur la désinformation pour les médias et les blogueurs soit formulée afin d’identifier quel comportement est acceptable et lequel ne l’est pas. Ils ont également recommandé que les médias embauchent des rédacteurs spécialisés en désinformation qui pourraient empêcher les médias de devenir un pourvoyeur de désinformation par inadvertance. Pour autant que je sache, il n’y a eu aucun progrès à ce sujet au cours des cinq dernières années.

Une autre mesure à prendre consiste à se concentrer sur les groupes les plus vulnérables aux campagnes de désinformation. Nous devons savoir combien de personnes sont influencées par diverses campagnes de désinformation et qui elles sont. Une fois que nous savons cela, nous savons où sont les plus gros problèmes. Si nous concluons que les personnes retraitées diffusent de la désinformation en partie parce qu’elles se sentent seules, nous pouvons essayer de résoudre ce problème. Si les partis politiques remarquent que d’anciens responsables politiques de haut niveau aspirent à être reconnus et célébrés – les désinformateurs sont souvent les premiers à exploiter ces envies –, nous pouvons essayer d’impliquer davantage ces responsables politiques ou haut fonctionnaires à la retraite et ainsi empêcher qu’ils soient instrumentalisés pour répéter et amplifier des messages en provenance de l’écosystème de désinformation du Kremlin.

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Autre faiblesse souvent exploitée : les tensions entre les différents groupes socioéconomiques : entre la jeune génération et la génération plus âgée ; entre citadins et ruraux ; entre tranches de revenus supérieurs et inférieurs ; entre le groupe majoritaire et les différentes minorités religieuses, ethniques, nationales ou sexuelles. Surmonter ces tensions doit faire partie d’une politique sensée dans toute société, quel que soit le danger en matière de désinformation. Mais cela contribuera également à réduire les vulnérabilités que les désinformateurs peuvent exploiter. Et l’inverse est tout aussi vrai : l’aggravation de ces tensions et de ces divisions fournira aux désinformateurs un terrain plus fertile pour mener leurs opérations.

Dans le domaine de l’atténuation des faiblesses susceptibles d’être exploitées par la désinformation, presque toutes les composantes de notre société pourraient faire plus : gouvernements, ONG, médias (traditionnels et nouveaux), politiciens, leaders d’opinion et influenceurs, entreprises technologiques, universités, écoles, etc.

4. Punir l’agresseur

Les trois domaines énoncés ci-dessus sont nécessaires, mais ils ne sont pas suffisants pour mettre fin à une agression informationnelle. Nous pouvons documenter les attaques informationnelles, mais cela ne les empêchera pas de continuer. Nous pouvons essayer de préparer nos populations aux attaques informationnelles et faire de notre mieux pour atténuer les faiblesses qui peuvent être exploitées, mais il y aura toujours des faiblesses et des fissures dans chaque société. De plus, la désinformation, comme un virus, mute et s’adapte à de nouveaux environnements, et trouvera toujours de nouvelles faiblesses et de nouvelles cibles.

Jakub Kalenský (Commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants américaine, 16 juillet 2019).

Il est dans la nature de l’agresseur d’être agressif. Si nous voulons mettre fin à l’agression, nous devons le punir et faire de notre mieux pour dissuader toute nouvelle offensive. Il ne s’agit pas ici d’appeler à l’adoption de nouvelles règles ou de nouvelles lois. Dans de nombreux cas, nous avons juste besoin d’utiliser la législation déjà en vigueur.

Il est nécessaire de nommer et de faire honte à ceux qui participent aux campagnes de désinformation pro-Kremlin, consciemment ou non. Il ne devrait pas être perçu comme normal ou acceptable de répéter les mensonges du Kremlin sur l’Ukraine, la Syrie, le MH-17 ou sur la Russie présentée comme le prétendu protecteur des valeurs traditionnelles face à un Occident qui serait en décomposition. Les personnes qui aident le Kremlin à répandre ces mensonges devraient être nommées et couvertes de honte – par les médias, les politiciens, les ONG, les universitaires et les autres. Certaines ONG européennes le font, mais, malheureusement, les médias traditionnels n’y accordent que peu d’attention, et il en va de même pour les gouvernements ou les responsables de la fonction publique.

Les propagandistes les plus agressifs et les plus visibles devraient être sanctionnés. Il est dommage que, à ce jour, seul Dmitri Kisselev, qui est un peu le Joseph Goebbels de Vladimir Poutine, a été sanctionné par l’UE. Un autre journaliste pro-Poutine, Vladimir Soloviev, utilise son émission pour répandre plusieurs fois par semaine la haine contre l’Occident, tout en profitant librement des plaisirs des villas de luxe du lac de Côme en Italie. Et il y en a des dizaines d’autres qui méritent d’être inscrits sur la liste des sanctions. Punir les propagandistes les plus visibles et ajouter périodiquement de nouveaux individus qui participent à la désinformation du Kremlin enverrait un signal clair indiquant que l’Occident ne tolère pas la propagation du mensonge et de la haine. Ceux qui propagent des mensonges et de la haine à propos de notre monde afin de le briser ne devraient tout simplement pas profiter de tous les avantages que notre système et nos valeurs offrent.

De même, les entreprises occidentales devraient retirer leurs annonces des médias de désinformation, à la fois en Russie et dans les médias russes qui publient à l’étranger. Il est fou de voir des entreprises occidentales parmi les meilleurs annonceurs de la télévision russe. Il y a une citation célèbre de Lénine : « Les capitalistes nous vendront la corde avec laquelle nous les pendrons. » C’est exactement ce que font les entreprises occidentales qui achètent du temps publicitaire dans les médias russes servant d’arme contre l’Occident. Sanctionner non seulement les personnes mais aussi les entreprises impliquées dans la diffusion de la désinformation contribuerait sans aucun doute à atteindre notre objectif.

Les pays occidentaux et les responsables politiques devraient limiter l’accès aux médias axés sur la désinformation et leur refuser accréditation et accès aux conférences de presse, s’interdire toute déclaration à leur intention et ne pas répondre à leurs questions. Ces restrictions indiqueraient clairement qu’il ne s’agit pas de médias, comme ils l’admettent eux-mêmes, mais d’armes dans une guerre de l’information, comme indiqué ci-dessus. L’Estonie a pris la bonne décision en refusant à des pseudo-reporters russes l’accès à une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’UE en 2017, et je trouve horrible que l’OSCE et la Fédération européenne des journalistes aient reproché aux Estoniens de le faire. C’est comme lorsque des médecins professionnels défendent le droit des charlatans et des imposteurs de nuire à la santé des gens avec de faux traitements.

Heureusement, le ministère des Affaires étrangères du Royaume-Uni a suivi l’exemple de l’Estonie très récemment et a également refusé l’accréditation à RT et Sputnik, leur interdisant ainsi effectivement de participer à une conférence sur la liberté des médias. Les pays européens devraient également s’inspirer de l’exemple américain et faire enregistrer ces médias comme agents étrangers.

Dans de nombreux pays, il est possible d’utiliser les lois et réglementations existantes pour forcer les pseudo-médias pro-Kremlin à adhérer aux normes de l’industrie. En 2016, les autorités lituaniennes ont puni une chaîne de télévision russe pour incitation à la haine fondée sur la nationalité. Au début de cette année, un régulateur audiovisuel letton a temporairement restreint une chaîne de télévision russe en raison de discours de haine et d’incitation à la guerre. En mai, la Lituanie a expulsé le chef du Sputnik lituanien car il est considéré comme une menace pour la sécurité nationale. Le régulateur britannique des médias, Ofcom, a déjà puni RT à plusieurs reprises, principalement pour ne pas avoir respecté l’impartialité des médias. L’écosystème de désinformation pro-Kremlin propage régulièrement des mensonges, des diffamations, des fausses accusations et des fausses alertes – je pense qu’il existe de nombreux cas où l’on pourrait montrer qu’ils violent les lois ou règlements de plusieurs pays.

Afin de pouvoir identifier ceux qui méritent d’être punis, il est également nécessaire de mener des enquêtes officielles, similaires à celle conduite par le procureur spécial Robert Mueller. C’est un domaine où les États-Unis ont pris beaucoup d’avance sur l’Europe – les Américains enquêtent sur l’attaque de leur démocratie et une enquête appropriée est le prélude nécessaire à une juste punition. Malgré la longue liste d’élections européennes et de référendums ciblés par la désinformation du Kremlin au cours des cinq dernières années, je n’ai connaissance d’aucune enquête similaire en Europe (le cas le plus proche est probablement l’enquête du Parlement britannique sur la désinformation et les fake news, mais qui n’a pas de conséquence pénale). C’est ainsi que, en tant qu’Européens, nous disons hélas essentiellement que peu nous importe que quelqu’un attaque notre démocratie, nous ne réagirons pas. De telle sorte que, logiquement, nous invitons ainsi à de nouvelles agressions.

Punir les agresseurs de l’information aura un autre effet souhaitable : cela dissuadera d’autres agresseurs potentiels. Nous voyons déjà que d’autres acteurs étatiques et non étatiques adoptent le manuel du Kremlin, apparemment parce qu’ils ont calculé que la réaction des sociétés occidentales est suffisamment faible pour ne pas les en dissuader. Selon certains rapports, c’est surtout la Chine qui est active à cet égard.

Une punition résolue du criminel numéro un en matière de désinformation enverrait un signal clair à d’autres criminels potentiels.

 

Source : Disinfoportal.org, 17 juillet 2019.