“La Causalité diabolique”, de Léon Poliakov (Calmann-Lévy/Mémorial de la Shoah, 2006).

Avec la publication, en 1980, du premier tome de La Causalité diabolique, Poliakov s’engage dans un champ de recherches dont l’objet principal est l’étude historique des mythes politiques modernes (parmi lesquels celui du « complot mondial » retient particulièrement son attention), tout en s’interrogeant en anthropologue et en psychologue, voire en philosophe, sur les fondements et les fonctions des croyances aux complots sataniques, croyances dont l’efficacité symbolique est attestée notamment par les dictatures totalitaires du XXe siècle. […] On doit enfin à Poliakov d’avoir ouvert la voie à des recherches comparatives auxquelles il a lui-même fortement contribué : d’abord sur les nationalismes et les formes du racisme comme phénomènes idéologico-politiques modernes, étudiés à travers la formation et les passages au politique du « mythe aryen », ensuite sur les persécutions et les exterminations de masse dans l’histoire, et plus particulièrement à l’âge des totalitarismes, enfin sur la « théorie du complot » dans ses rapports avec les persécutions et ce qu’on pourrait appeler les « politiques de la haine ». C’est dans cette dernière perspective que Poliakov a magistralement élaboré la catégorie de « diabolisation », au point d’en faire un concept opératoire et un instrument d’analyse critique dont les sciences sociales ne peuvent guère se passer aujourd’hui. C’est ainsi que l’étude du « mythe aryen » l’a conduit à se faire l’historien et le « cryptanalyste » d’autres mythes politiques modernes. À vrai dire, Poliakov a souvent rencontré dans ses recherches des années 1950 aux années 1970, en particulier sur l’antisémitisme, le mythe moderne du grand complot, le mythe répulsif du complot mondial ou de la conspiration internationale, censé pouvoir expliquer tous les malheurs des hommes. Les guerres modernes et les révolutions sont des moments de rupture de l’ordre social où l’incertitude et l’inquiétude paraissent aiguiser l’esprit du soupçon et impulser la quête des causes cachées comme des forces occultes ou des sociétés secrètes auxquelles on impute la responsabilité des événements malheureux. Époques favorables au retour du diable. En prenant l’initiative, en 1967, de traduire en français chez Gallimard l’ouvrage important de son ami et collègue britannique Norman Cohn, Warrant for Genocide, qui venait de paraître en Grande-Bretagne : Histoire d’un mythe. La « Conspiration » juive et les Protocoles des Sages de Sion, Poliakov a voulu attirer l’attention du public français sur la centralité de « l’antisémitisme démonologique » dont Cohn, s’inscrivant dans la tradition historiographique fondée par Joshua Trachtenberg, retrace la généalogie en remontant à ses origines chrétiennes. Selon Cohn et Poliakov, la judéophobie « démonologique » ou « paranoïde » a pour noyau « l’idée que le judaïsme est une organisation conspirative, placée au service du mal, cherchant à déjouer le plan divin, complotant sans trêve la ruine du genre humain ». Une autre de leurs thèses communes est que « l’antisémitisme démonologique fut ranimé et modernisé aux XIXe et XXe siècles par une poignée de chrétiens excentriques et réactionnaires, (…) et repris ensuite, sous une forme dûment modifiée, par les racistes, notamment par Hitler et ses partisans ». […]

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Source : Léon Poliakov, La Causalité diabolique, Calmann-Lévy/Mémorial de la Shoah, 2006.