Au Kansas, une mère sous l’influence des théories du complot et des fake news médicales a administré à deux de ses fils autistes une solution proche de l’eau de Javel qui peut endommager gravement le système digestif et les reins.

Au premier plan, un flacon de MMS. A l’arrière-plan, la conférencière Kerri Rivera (capture d’écran YouTube, 2015)

Laurel Austin, 51 ans, habite à Lenexa, au Kansas. Photographe, elle est la mère de six enfants dont quatre, adultes, sont atteints d’autisme. Après avoir expérimenté sur eux différents « remèdes » découverts sur Facebook, tels que des traitements contre l’intoxication par les métaux lourds, de la coriandre ou encore des algues, elle a fini par opter pour une autre solution : depuis un an, rapporte le site de NBC News, elle administre à deux de ses fils, Jeremy (27 ans) et Joshua (28 ans), des doses de dioxyde de chlore, une substance similaire à l’eau de Javel. Le corps médical et les autorités sanitaires n’ont pourtant pas manqué d’alerter sur les risques que font courir l’ingestion de ce produit pour la santé. Au cours des dernières années, elle aurait fait huit morts aux Etats-Unis.

En janvier 2019, quand il a découvert la pratique de son ex-femme, qui s’est vu confier la garde des enfants, Bradley Austin a tenté de la stopper. Ni la police ni les services de protection des adultes du Kansas n’ont toutefois considéré la situation comme suffisamment grave pour intervenir. Voyage au cœur de la désinformation sanitaire.

Traitement « miracle »

Le dioxyde de chlore a été présenté pour la première fois comme un remède miracle dans la deuxième moitié des années 1990 par un ancien scientologue, Jim Humble, et commercialisé au prix de 27 dollars le flacon sous la forme d’une solution de chlorite de sodium portant le nom de « MMS » (pour « Supplément minéral miraculeux »). Ce faux remède, contre lequel l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé et d’autres agences sanitaires ont explicitement mis en garde en 2010, est vendu comme un traitement contre le sida, le cancer et à peu près toutes les maladies connues.

A partir de 2012, une ex-agent immobilier de Chicago, Kerri Rivera, s’y est intéressée à son tour et l’a conseillé aux parents d’enfants autistes. Depuis, elle a publié un livre intitulé « Guérir l’autisme » et participe régulièrement à des séminaires et à des vidéos diffusées sur des chaînes complotistes sur YouTube.

Problème : le MMS, qui doit être mélangé à de l’acide citrique, vendu séparément, produit du dioxyde de chlore. Cette substance sert normalement à la désinfection de l’eau courante. En cas d’ingestion, elle peut avoir de graves effets toxiques : vomissements, fièvre, douleurs gastriques et thoraciques, brûlures des muqueuses de l’œsophage et de l’estomac, troubles sanguins, endommagement du système rénal…

Les avertissements de la Food and Drug Administration (l’« Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux » – ndlr) et les poursuites du ministère américain de la Justice à l’encontre des personnes commercialisant ce produit n’ont pas empêché les bonimenteurs de faire recette. Kerri Rivera prétend ainsi avoir vendu des dizaines de milliers d’exemplaires de son livre avant qu’Amazon ne l’interdise il y a deux mois. Facebook et YouTube ont suivi en supprimant des comptes affichant des milliers d’abonnés et des vidéos vues plusieurs millions de fois et qui faisaient la promotion du dioxyde de chlore. Les plateformes s’étaient vu rappeler par les autorités administratives qu’elles allaient devoir assumer leurs responsabilités en matière de désinformation médicale.

Ce type de pression peut, jusqu’à un certain point, se montrer efficace pour contrecarrer la désinformation des anti-vaccins et des promoteurs de faux traitements curatifs. Mais les vrais « croyants », parmi lesquels certains parents qui cherchent désespérément un remède pour leurs enfants, trouveront toujours un moyen d’y accéder.

Laurel Austin fait partie de ces personnes déterminées. Pendant son temps libre, elle s’intéresse aux théories du complot, co-anime ou participe comme invitée à des émissions de radio et des vidéos anti-vaccination, dont plusieurs avec Kerri Rivera elle-même. Elle apparaît aussi, sur les réseaux sociaux, comme une fervente adepte du platisme

Anatomie d’une enquête

“Healing Autism”, de Kerri Rivera (2nde édition, 2014)

Un soir de janvier 2019, la belle-mère de Joshua, Kerrie Austin, a manqué défaillir lorsqu’elle a débouché la bouteille du « traitement » qu’elle devait administrer par gouttes, toutes les deux heures. Bradley Austin a appelé le centre antipoison puis a apporté la solution au département de police de Lenexa. Joshua a été conduit à l’hôpital pour des tests sanguins dont les résultats n’ont rien révélé d’inquiétant.

Le centre antipoison a confirmé que le produit était toxique. Ses employés savaient en l’occurrence de quoi ils parlaient : au cours des cinq dernières années, les centres antipoison du pays ont eu à traiter 16 521 cas relatifs à l’ingestion de dioxyde de chlore. Cinquante personnes avaient mis leur vie en danger. Huit sont effectivement décédées.

La police s’est rendue au domicile de Laurel Austin, qui a pu expliquer aux agents qu’elle suivait le protocole de Kerri Rivera et qu’elle avait constaté une amélioration de la santé de ses enfants. La police a observé Joshua et Jeremy et a estimé qu’ils avaient l’air heureux et en bonne santé. Laurel a en outre montré à la police des articles en ligne sur le dioxyde de chlore dont un provenait de l’Autism Research Institute, une des principales organisations défendant l’idée qu’il existerait un lien entre la vaccination et l’autisme – ce qui n’est pas prouvé scientifiquement. Laurel Austin a pu également fournir un document où un médecin de la clinique de la médecine familiale MedWest de l’Université du Kansas, avait apposé son tampon et sa signature. Le médecin en question s’est rendu chez Laurel et a envoyé par la suite une lettre à la police dans laquelle il était indiqué que le dioxyde de chlore était « bénin et non toxique ».

Dans une vidéo postée sur YouTube en mars dernier, Laurel Austin a expliqué qu’elle avait trouvé sans difficulté des médecins disposés à signer le protocole sur le dioxyde de chlore en se rendant sur le site de l’Institute for Functional Medicine. Le directeur de cette association spécialisée dans la médecine alternative rejette le consensus médical concernant l’autisme, en affirmant qu’il est causé par les toxines présentes dans l’environnement et qu’il peut être guéri par des modifications de l’alimentation et des suppléments nutritionnels. Interrogé par NBC News, il a toutefois affirmé qu’il ne soutenait pas l’utilisation du dioxyde de chlore, craignant ses effets secondaires potentiels.

« Pas la preuve d’un crime »

En novembre 2018, avant que Bradley Austin ne signale les agissements de sa femme à la police, un membre du personnel d’Options Services, une organisation fournissant de l’aide aux personnes handicapées, avait, lors d’une journée d’accueil, à Merriam (Texas), appelé la police pour signaler que Laurel Austin avait donné du dioxyde de chlore à Jeremy sur un parking. En charge de Jeremy pendant la journée, les membres du personnel s’étaient refusés à administrer le « traitement ».

Laurel Austin a réagi en postant un commentaire négatif, en avril 2019, sur la page Google de l’organisation, précisant qu’elle détenait un avis médical justifiant l’utilisation du dioxyde de chlore.

Le directeur d’Options Services lui a répondu en ces termes : « Je suis désolée que vous soyez déçue que nous ayons contacté la police, conformément aux instructions du centre antipoison, parce que vous avez forcé votre fils à boire de l’eau de javel. […] Ce que vous forcez votre fils à faire sur votre temps est très certainement votre affaire, mais nous ne serons pas mis en position de nuire à qui que ce soit. »

L’enquête des Services de protection des adultes du Kansas qui s’en est suivie a conduit une assistante sociale à se rendre chez Laurel Austin. Constatant que Jeremy ne présentait pas d’effets secondaires, elle a conclu… au maintien de la garde de ses enfants par Laurel.

Devant cette convergence d’avis, la police de Lenexa a pu clôturer son enquête sur le fait qu’« il n’y avait pas d’argument légal pour déterminer [que les enfants] se trouvaient dans une situation de danger immédiat. » Selon la police, des poursuites auraient pu être engagées si Laurel Austin avait fait ingurgiter de l’essence à son fils, mais le dioxyde de chlore n’est pas considéré par elle comme « un poison extrêmement dangereux. »

Bradley Austin n’a plus de contact avec son ex-femme. Il n’a pas vu ses enfants depuis que la police a classé l’affaire en janvier. Même s’il lui verse une pension alimentaire, il ne peut, en l’absence de tutelle, faire valoir aucun droit sur ses enfants.

Une désinformation en profondeur

L’affaire Austin témoigne du degré que peut aujourd’hui atteindre la désinformation médicale sur Internet, en pesant non seulement sur les marginaux en quête de traitements alternatifs et d’explications, mais également sur les autorités, y compris les médecins et la police, pourtant chargées de protéger les populations les plus vulnérables.

« La désinformation dans le domaine de la santé a commencé à s’infiltrer en profondeur », explique le Dr Brittany Seymour, professeure adjointe à la faculté de médecine dentaire de l’Université Harvard, qui étudie ce problème de près. Rappelant l’autorité qui était accordée dans le passé aux articles scientifiques et pointant les facteurs géographiques ou techniques qui empêchaient alors la diffusion de la désinformation, le Dr Seymour souligne le rôle actuellement déterminant des réseaux sociaux. Pour elle, « les voix partageant et propageant la désinformation sont encore faibles, mais nous savons qu’il n’en faut que quelques-unes maintenant et qu’elles peuvent porter loin. Leur nombre peut être réduit, mais leur impact ne l’est pas. »

 

Voir aussi :

Amazon aiguille vers les anti-vaccins