Amazon, le plus grand marché en ligne du monde, propose des ouvrages et des films contribuant directement au financement d’un mouvement dirigé contre la santé publique.

En plein pic de recrudescence de cas de rougeole aux États-Unis, le rôle des plateformes comme Facebook ou YouTube dans la désinformation anti-vaccins est mis en cause. Mais il y a également un autre site qui diffuse largement les théories complotistes et la désinformation autour des vaccins : Amazon, le plus grand marché en ligne du monde. Interrogé par CNN, un porte-parole de la multinationale fondée par Jeff Bezos s’est contenté de déclarer : « En tant que libraire, nous offrons à nos clients la possibilité d’avoir accès à plusieurs points de vue, même des livres que certains pourraient trouver douteux. Ceci dit, nous nous réservons le droit de ne pas tout vendre comme de la pornographie par exemple ».

Le fait est que, en cherchant le mot « vaccin » sur Amazon US, la page de résultats est truffée de contenus anti-vaccination. Sur les 18 livres et films que l’on trouve en première page, il y en a 15 ! Le premier résultat est même une publicité – c’est-à-dire qu’Amazon a reçu de l’argent pour placer ce produit en haut de la liste de recherche – pour un livre nommé Vaccines on trial: truth and consequences of mandatory shots (« Le procès des vaccins : la vérité et les conséquences sur les injections ») d’un dénommé Pierre St. Clair. Amazon propose également ce livre gratuitement pour les abonnés de son service de lecture numérique Kindle Unlimited…

Alors que l’historienne Stéphanie Courouble Share a alerté récemment sur l’existence d’une centaine d’ouvrages négationnistes dans le catalogue d’Amazon France (certains étant pourtant interdits à la vente), on trouve sur Amazon des films et des livres assez transparents quant à leur orientation anti-vaccins : We don’t vaccinate! (« Nous ne vaccinons pas ! ») ou bien Shoot ‘Em Up: the truth about vaccines (« Tuez-les : la vérité sur les vaccins »). Mais d’autres, aux titres plus pernicieux, trompent volontairement la personne en quête d’informations qui peut alors penser avoir à faire à un livre ou un film neutre. C’est le cas par exemple d’ouvrages tels que Miller’s Review of Critical Vaccine Studies: 400 Important Scientific Papers Summarized for Parents and Researchers (« Etudes sur les vaccins par Miller : 400 études scientifiques importantes résumées pour les parents et les chercheurs ») et The Vaccine-Friendly Plan: Dr. Paul’s Safe and Effective Approach to Immunity and Health — from Pregnancy Through Your Child’s Teen Years (« Le plan vaccin-friendly : l’approche sûre et efficace du docteur Paul pour l’immunité et la santé, de la grossesse jusqu’à l’adolescence de votre enfant »). Ces deux livres figurent parmi les best-sellers d’Amazon.

Et la désinformation via la plateforme ne s’arrête pas là. Amazon Prime Video proposait jusqu’à récemment (les films ont depuis été retirés de la plateforme) à ses abonnés des films anti-vaccination comme Vaxxed: from cover-up to catastrophe (« Vaccins : de la dissimulation à la catastrophe »). La projection de cette vidéo avait été supprimée du festival du film de Tribeca (New York) en 2016, après que le public se soit indigné de sa présence. Son réalisateur, Andrew Wakefield, est très connu dans le mouvement anti-vaccins international. En 1998, ce Britannique fut l’auteur d’une étude falsifiée qui lui valut d’être radié du registre des médecins.

« Argent sale »

Exemples de livres anti-vaccins présents sur Amazon

Interrogé par CNN, le docteur Paul Offit, professeur de pédiatrie à l’hôpital de Philadelphie et également fervent défenseur de la vaccination s’est indigné qu’Amazon accepte de l’argent pour une publicité qui promeut ouvertement de la désinformation :

« C’est de l’argent sale. Amazon est prêt à mettre en avant de fausses informations pour de l’argent. Ils doivent être tenus pour responsables. Il n’y a pas deux vérités en science. Les vaccins ne causent pas de l’autisme, du diabète ou autres, contrairement à ce que clament les anti-vaccins. »

Et ce problème ne s’arrête pas aux États-Unis. En France, lorsque l’on recherche le mot « vaccin » sur Amazon, le site de vente en ligne nous propose, en tête de liste, un livre d’Henri Joyeux, Vaccins : Comment s’y retrouver ? Médecin parti à la retraite en 2014, Joyeux a failli être radié de l’Ordre des Médecins pour ses propos anti-vaccins, avant que cette condamnation ne soit finalement annulée en appel (l’Ordre des Médecins s’est depuis pourvu en cassation). Il a notamment déclaré lors d’une conférence que « le meilleur de tous les vaccins, c’est le lait maternel » tout en dénonçant la circonstance qu’il y aurait « des experts dans les ministères qui sont extrêmement proches des labos », insinuant une collusion entre l’exécutif et l’industrie pharmaceutique destinée à cacher au public la nocivité des vaccins.

On trouve également le livre de Christian Tal SchallerVaccins, un génocide planétaire ?. L’auteur, qui se réclame de la « médecine holistique », est ouvertement anti-vaccins, prône l’urinothérapie et affirme que le sida n’existe pas. Complotiste déclaré, il a été condamné en 2000 avec interdiction pendant 5 ans d’organiser des séminaires sur la santé.

En somme, sur les 16 premiers résultats Amazon France (il y en a 1000 au total), 11 sont anti-vaccins. Et comme aux États-Unis, certains sont immédiatement identifiables par leur titre (par exemple : Analyse scientifique de la toxicité des vaccins), tandis que d’autres affichent des titres neutres tels que Introduction générale à la médecine des vaccins.

Sur YouTube et Pinterest aussi…

Plus tôt dans le mois déjà, l’élu démocrate de Californie, Adam Schiff, a envoyé une lettre ouverte à Facebook ainsi qu’à Google, qui détient la plateforme de vidéos en ligne YouTube. Il y explicite ses inquiétudes concernant les contenus anti-vaccinations recommandés via les algorithmes de ces sites. Selon lui, ces contenus ont contribué à « un déclin de la vaccination, inversant ainsi le progrès fait sur des maladies facilement évitables grâce aux vaccins ».

Un porte-parole de Facebook a par la suite déclaré à CNN que le réseau social « prend des mesures pour limiter la propagation de fausses informations sur les sujets de santé ». Et d’ajouter : « nous avons encore beaucoup à faire, nous travaillons actuellement avec des experts et des changements seront bientôt annoncés ».

Les critiques ont également visé YouTube qui, via ses recommandations automatiques, exposent de nombreux utilisateurs à la désinformation complotiste. « La désinformation est un défi difficile, particulièrement sur les sujets de santé où elle est inquiétante. Nous avons pris des mesures pour que des vidéos sérieuses sur la vaccination apparaissent lorsque quelqu’un fait des recherches, nous avons également commencé à réduire la recommandation de certaines vidéos anti-vaccination et montré au spectateur des informations ou des sources sérieuses pour qu’il puisse fact-checker de lui-même. Ces changements d’algorithmes sont graduels mais vont devenir plus efficaces avec le temps » a confié un porte-parole de YouTube à CNN.

Pinterest de son côté, un autre réseau social qui permet aux utilisateurs de partager leurs centres d’intérêts via des photos ou des vidéos, a récemment annoncé que les recherches sur les vaccins étaient désormais bloquées sur la plateforme. De fait, la recherche « vaccination » débouche sur le message suivant :

« Les épingles sur ce thème sont souvent en infraction avec notre guide pour la communauté, nous ne sommes donc pas en mesure d’afficher des résultats de recherche pour le moment. Nous nous appuyons sur des informations provenant d’institutions de renommée internationale, telles que le CDC, l’OMS et l’AAP, pour nous aider à déterminer si le contenu enfreint ces directives. »
Aux États-Unis, 159 cas de rougeole ont été déclarés dans 10 différents États pour le seul mois de février. Selon le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), la majorité des personnes infectées n’était pas vaccinée.

Quelques jours après la publication de l’enquête de CNN Business, Amazon a annoncé avoir supprimé de son catalogue une partie des livres et vidéos pointés du doigt par la chaîne américaine. Mais selon cette dernière, tous les contenus anti-vaccins n’auraient pas été supprimés…

 

Voir aussi :

Quand Netflix et Amazon Prime Video diffusent des vidéos conspirationnistes