Dans son dernier ouvrage, Pierre Vidal-Naquet, une vie, François Dosse retrace l’itinéraire de celui qu’il considère comme « l’un des plus grands historiens français ». De longues pages sont consacrées à la lutte de l’intellectuel contre les négationnistes et leurs compagnons de route.

Pierre Vidal-Naquet, une vie, de François Dosse (La Découverte, 2020, 672 pages).

« En une époque où la porosité progresse entre le vrai et le faux, entre les informations authentiques et les fake news, il importe de réaffirmer l’ambition de quête de vérité sans laquelle l’être-ensemble risque fort de se dissoudre ». Les tous premiers mots du dernier livre de l’historien des idées François Dosse donnent le ton de la biographie inspirée qu’il consacre à Pierre Vidal-Naquet (1930-2006).

Le 15 mai 1944, les parents de cet historien spécialiste de la Grèce antique, qui fut probablement aussi le « dernier grand intellectuel dreyfusard du XXe siècle », sont arrêtés par la Gestapo, déportés et assassinés à Auschwitz. Ce « drame fondateur » déterminera le combat de Vidal-Naquet contre le négationnisme. Pas seulement.

Engagé contre la torture en Algérie (il initiera la formation d’un comité Maurice-Audin) et contre la guerre du Vietnam, signataire du « Manifeste des 121 », Pierre Vidal-Naquet ne voit pas de contradiction à mener de front un intense activisme politique et son métier d’historien, de « témoin de la vérité » :

« À jamais atteint par la disparition de ses parents […] il vivra avec ce traumatisme dont il fera aussi le moteur de son travail. Se sentant porteur de la responsabilité du survivant qui doit témoigner, c’est dans le travail de mémoire que Pierre Vidal-Naquet puise le ressort de sa vocation d’historien. Il la vivra de manière très singulière, en brisant les murs qui séparent les diverses périodes et en devenant autant un spécialiste de l’Antiquité grecque que de l’histoire du temps présent ».

Ses nombreux travaux et interventions contre le négationnisme, dont le « mythe du complot juif mondial » constitue le point nodal, et les porteurs de cette propagande représentent un des chapitres majeurs de sa vie. C’est en septembre 1980, avec la publication dans la revue Esprit d’un texte intitulé « Un Eichmann de papier », qui se veut une « réponse à Faurisson et à quelques autres », que Pierre Vidal-Naquet inaugure son action contre ceux qu’il appelle les « assassins de la mémoire », titre de son ouvrage paru en 1987.

Un engagement qui lui vaudra de devenir, dans les années 1980, la « cible privilégiée » des négationnistes. Le « flot de haine antisémite » déversé sur ce fils de déportés est l’un des aspects inhérents à la lutte contre le négationnisme. Vidal-Naquet connait alors, écrit son biographe, « de pénibles moments de persécution qui lui rappellent les heures les plus chaudes de la guerre d’Algérie au cours desquelles il ne cessait d’être insulté et menacé ».

Parce qu’il considère qu’« elle risque de nous ramener aux vérités d’État et de transformer des zéros intellectuels en martyrs », Vidal-Naquet est – avec Pierre Nora et Madeleine Rebérioux – de ceux qui prennent position, en 1990, contre la loi Gayssot punissant la contestation de l’existence des crimes contre l’humanité jugés par le Tribunal de Nuremberg. Ce qui ne l’empêche pas de s’investir sur le front judiciaire contre divers propagandistes, de son ancien compagnon de khâgne à Henry IV Robert Faurisson (qu’il qualifie de « clown antisémite ») à Jean-Marie Le Pen en passant par Roger Garaudy.

Pierre Vidal-Naquet a participé à de nombreux colloques sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Il a assuré à maintes reprises des conférences en milieu scolaire, a écrit et préfacé plusieurs ouvrages sur la Solution finale. Une manière pour lui de « conjurer le danger négationniste » ; une dimension de son combat « pour faire valoir à jamais la vérité historique de l’horreur ».

En ces journées de commémoration du 75ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, la publication de Pierre Vidal-Naquet, une vie s’inscrit dans un contexte où l’antisémitisme et le négationnisme demeurent ô combien prégnants. Une récente étude commandée par la Jewish Claim Conference montre qu’un Français sur 6 n’a jamais entendu parler du génocide des Juifs et que 10% des sondés pensent que « soit l’Holocauste est un mythe, soit le nombre de juifs assassinés pendant l’Holocauste a été largement exagéré ». Ils seraient 23% chez les moins de 38 ans.

 

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