« Héroïne environnementale » selon le Time, « icône écolo » pour L’Obs, la militante anti-OGM Vandana Shiva s’attaque dans une récente vidéo à ce qu’elle appelle le « cartel du poison ». Selon elle, des multinationales telles que Monsanto s’enrichissent en vendant des médicaments pour soigner des maladies qu’elles ont elles-mêmes provoquées. Qu’en est-il réellement ?

Vandana Shiva (capture d’écran Brut, 23 février 2019)

Issue d’une famille aisée, Vandana Shiva naît en 1952 dans le nord de l’Inde. Son combat pour l’environnement commence, confie-t-elle, lorsqu’elle réalise qu’une forêt où elle aimait se balader étant enfant a totalement disparu pour faire place à des rangées de pommiers. Depuis, cette « Social Justice Warrior » qui n’hésite pas à se faire passer pour une docteure en physique quantique – elle a bien une licence en physique mais son doctorat porte sur la philosophie des sciences comme le relève Yann Kindo sur le site de l’Association française pour l’information scientifique et sur son blog – voyage aux quatre coins du globe pour développer un argumentaire anti-OGM mâtiné de complotisme lors de conférences grassement rémunérées : en 2014, Forbes évoquait le chiffre de 40 000 dollars pour que Vandana Shiva donne une conférence dans une université américaine.

Brut, un média spécialisé dans la mise en ligne de vidéos courtes diffusées sur les réseaux sociaux et dont l’approche repose sur le principe de la carte blanche accordée à un expert, une personnalité ou un militant, avec un accompagnement éditorial minimaliste, a consacré depuis un peu plus d’un an pas moins de trois vidéos à l’activiste indienne (voir ici et ), cumulant plusieurs millions de vues. Dans la dernière en date, publiée le 23 février 2019 et déjà vue 1,5 millions de fois, Vandana Shiva s’en prend à Monsanto-Bayer, DuPont-Dow Chemical et Syngenta-ChemChina. Selon elle, ces entreprises respectivement allemandes, américaines et chinoises, qui contrôleraient plus de la moitié du marché mondial des semences et des produits phytosanitaires, s’enrichissent en vendant des médicaments pour des maladies qu’elles ont elles-mêmes créées :

« Ce petit groupe de compagnies a inventé les produits chimiques toxiques qui poussent nos insectes, nos papillons et nos abeilles à l’extinction. Ces entreprises ont inventé le glyphosate qui décime la biodiversité des plantes et nous donne le cancer et de l’insuffisance rénale. Et ces mêmes entreprises tirent profit des maladies qu’elles propagent car elles vendent également des produits anti-cancéreux ».

Une accusation grave, qui mérite assurément plus qu’une vidéo de 4 minutes. Au point qu’Olivier Hertel, journaliste à Sciences et Avenir et biologiste de formation, s’en est ému hier soir sur Twitter :

Sur quels arguments ce complot contre la santé dénoncé par Vandana Shiva repose-t-il ?

D’abord, sur une opération de démonisation. Selon la militante anti-OGM en effet, l’histoire montrerait la nature essentiellement maléfique de ce « cartel du poison » qu’elle décrit comme « un petit groupe de sociétés mobilisées pendant la guerre qui […] en Allemagne ont tué des gens dans les camps de concentration en créant des gaz conçus pour tuer, comme le Zyklon B [le pesticide utilisé dans les chambres à gaz nazies – ndlr] ». Elle fait ici référence à la société Bayer, une société pharmaceutique allemande qui, de 1925 à 1945, a fait partie d’un cartel nommé IG Farben dont plusieurs dirigeants ont été jugés à Nuremberg après la Seconde Guerre mondiale pour leur complicité dans les crimes du Troisième Reich, IG Farben produisant notamment le Zyklon B. IG Farben, qui était né de la fusion de BASF, Bayer et Agfa, a été démantelé après la guerre et les dirigeants de Bayer ont présenté en 1995 des excuses pour cette page sombre du passé de leur entreprise. Mais pour Vandana Shiva, cet épisode constitue la vérité profonde de Bayer, même plus de 70 ans après la chute du régime hitlérien.

Sans l’once d’une preuve scientifique, Vandana Shiva affirme que le glyphosate – un herbicide notamment commercialisé par Monsanto – serait à l’origine de maladies telles que le cancer ou l’insuffisance rénale. Par le passé, elle a également affirmé un lien entre ce produit et l’autisme. Dans un article pour le New Yorker, le journaliste Michael Specter montrait il y a plus de quatre ans que, pour étayer ce propos, l’activiste se fonde sur un article de USA Today qui détaille une étude de la principale agence américaine en matière de santé publique, le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC). En 2014, le CDC montrait qu’en deux ans, le nombre d’enfants de 8 ans atteint d’autisme avait bondi, passant de 1 sur 88 à 1 sur 68. Shiva n’hésitait pas à y voir, non seulement une corrélation avec l’utilisation du glyphosate et des OGM, mais également un lien de cause à effet, comme elle l’expliquait lors d’une conférence à Winnipeg, au Canada, toujours en 2014 :

« Ils disent que cette augmentation montre que quelque chose ne va pas. […] On connaît la réponse. Si on regarde la courbe d’utilisation des OGM et du glyphosate, cela correspond parfaitement. Et on pourrait faire la même chose avec l’insuffisance rénale, le diabète ou même la maladie d’Alzheimer ».

Evidemment, les choses sont loin d’être aussi simples : on trouve également une corrélation entre la vente de produits bios et la prévalence de l’autisme. Pourtant, personne – et probablement pas Vandana Shiva – ne se risquerait à y voir le moindre lien de causalité.

De plus, l’article de USA Today d’où Shiva tire ses conclusions explique clairement que la plupart des experts estiment que cette augmentation est due avant tout « à une meilleure prise de conscience et à un meilleur diagnostic plutôt qu’à une augmentation réelle du nombre d’enfants atteints par la maladie »… Une circonstance totalement passée sous silence par Vandana Shiva.

« Génocide »

Il faut dire que Shiva, qui a pu être comparée à Mère Teresa, n’hésite pas à clamer que Monsanto « contrôle toute la littérature scientifique du monde ». Des revues de vulgarisation scientifique réputées comme Nature, Science ou Scientific American seraient devenues rien moins que des « extensions de la propagande [de Monsanto] ». Selon elle, « il n’y a plus aucune science indépendante dans le monde ». Des propos qui, une nouvelle fois, ne s’appuient sur aucune démonstration convaincante.

Mais qu’importe. Car la cause de Vandana Shiva vaut bien une distorsion des faits. La  « Ghandi de la graine » comme elle a parfois été appelée, doit sa notoriété à sa croisade contre Monsanto, et notamment contre le coton Bt, une variété de coton génétiquement modifié pour résister aux insectes qu’elle accuse d’être responsable des suicides des agriculteurs indiens – elle va jusqu’à parler de « génocide ». Selon elle, « 284 000 agriculteurs indiens se sont suicidés. Ils étaient principalement dans les zones de cultures de coton. 95% du coton est maintenant génétiquement modifié, il appartient et est contrôlé par Monsanto. Les agriculteurs meurent parce que Monsanto fait du profit ». Une théorie déjà balayée plusieurs fois comme l’a montré en 2008 une étude de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI), mais pourtant reprise assez souvent dans certains médias anglophones – ainsi que par le Prince Charles !

Comparant l’agriculture mondialisée à l’esclavage (« il fut un temps où les Noirs étaient capturés en Afrique pour devenir des esclaves. Aujourd’hui c’est toute la biodiversité, toutes les espèces qui deviennent des esclaves » soutient Shiva lors d’une conférence aux Pays-Bas), l’engrais à une « arme de destruction massive » (« l’engrais n’aurait jamais dû être autorisé dans l’agriculture. Il est temps de la bannir. C’est une arme de destruction massive. Son utilisation ressemble à une guerre, car c’est un produit qui vient de la guerre » explique-t-elle lors d’un discours en 2011), la virulence du discours anti-OGM de Vandana Shiva semble n’avoir aucune limite. En 2013, après que Mark Lynas, un militant écologiste passé par GreenPeace, s’avise de prendre position en faveur de la culture des OGM, elle réagit dans un tweet en comparant les OGM… au viol !

« Mark Lynas qui dit que les agriculteurs devraient être libres de cultiver des OGM qui peuvent contaminer les cultures bios, c’est comme dire que les violeurs devraient avoir la liberté de violer. »

Et lorsque qu’on lui fait remarquer que son analogie n’est pas la plus judicieuse, Shiva ne rétro-pédale pas, estimant que « les plantes ont également une intégrité [et que] nous devons passer d’une vision du monde patriarcale et anthropocentrique vers une autre fondée sur la Earth Democracy », un concept forgé par elle et auquel elle a consacré un ouvrage en 2005.

Un personnage haut en couleur donc qui se targuait, en 2014, lors d’une interview donnée au magazine Elle, d’avoir pu assurer une conférence aux côtés du « merveilleux poète et philosophe Pierre Rabhi », autre figure de l’agriculture écologique aux prises de positions controversées.

Reste à comprendre comment Brut peut cautionner des thèses aussi caricaturalement anti-scientifiques. Comme le remarque le compte Twitter Evidence Based Bonne Humeur, Brut a supprimé le premier tweet qu’il a consacré à cette vidéo de Vandana Shiva en le remplaçant par un second marquant une légère prise de distance avec les propos de l’activiste.

 

Voir aussi :

Glyphosate : « De l’obscurantisme naît la théorie du complot »

Gabriel Rabhi, jusqu’aux confins du négationnisme

MàJ (15/03/2019, 1h34) : Jeudi 14 mars en fin d’après-midi, quelques heures après la publication du présent article, la rédaction de Brut a réagi sur Facebook et sur Twitter en précisant à ses abonnés que les propos de Vandana Shiva étaient contestés.