Pierre-André Taguieff

Propos recueillis par Nicolas Monier.

Nicolas Monier : Pourquoi la théorie du complot peut-elle se fixer aussi bien sur les attentats du 11-Septembre, de Charlie Hebdo, du Bataclan que, par exemple, sur la prétendue « mort » de Beyoncé ou la maladie supposée d’Isabelle Adjani, obligée de venir sur le plateau d’un journal télévisé pour se justifier ?

Pierre-André Taguieff : Il ne faut pas chercher des traits communs dans les contenus des récits complotistes, qui peuvent porter sur n’importe quel événement ou n’importe quelle série d’événements. Il faut privilégier les producteurs de complotisme, qui en sont souvent aussi des diffuseurs, et se demander quels sont les bénéfices cognitifs, émotionnels et culturels qu’ils tirent de leurs activités sur le Web. Rappelons que la pensée complotiste consiste avant tout à attribuer des intentions conscientes et des intérêts réels aux sujets supposés conspirer, afin d’expliquer certains événements troublants, lesquels peuvent être inventés de toutes pièces.

Ce qu’il y a de commun, en premier lieu, entre les producteurs de ces récits complotistes, c’est la passion du dévoilement, le goût des révélations, le plaisir pris à diffuser des informations fausses ou douteuses qui expriment une forme de transgression ou marquent un écart par rapport au discours médiatique « normal », supposé mensonger. Leur posture commune est celle du contestataire, de l’insoumis, du rebelle, qui ose éclairer l’envers caché des événements troublants, qu’ils soient réels ou chimériques. À cet égard, sur le plan cognitif, les acteurs complotistes jouent le rôle d’alter-experts ou d’anti-experts (en ce qu’ils mettent en cause les experts officiels), ce qui les fait exister sur le Web et par là nourrit leur narcissisme. Ils se présentent comme des esprits critiques et des chercheurs de vérité, voire des messagers de « la vérité ». Ils peuvent devenir ainsi, pour leur public captif, des héros. C’est, en deuxième lieu, la passion de l’accusation, de la dénonciation et de la condamnation morale, qui leur permet de prendre la figure de juges et de justiciers exerçant leur devoir civique, ce qui leur confère un statut moral, proche de celui des « lanceurs d’alerte ». C’est, en troisième lieu,  l’exploitation massive de la crédulité des Internautes, qui est devenue un business à part entière. Autrement dit, l’offre complotiste rencontre une demande, et elle la  satisfait. Cette demande est centrée sur des « secrets » inavouables que les médias officiels sont censés protéger. Bien entendu, la grande différence entre le traitement complotiste du 11-Septembre et le bobard de la mort de Beyoncé tient à ce que celui-ci est dénué de motivations politiques, contrairement à celui-là, qui s’inscrit dans diverses formes de propagande, relevant par exemple de l’anti-américanisme ou de l’antisionisme.

N. M. : Quelles explications voyez-vous à ces théories ? Certains parlent de raisons sociologiques, psychologiques, philosophiques ? Est-ce un peu tout cela à la fois ?

P.-A. Taguieff : Depuis les années 1990, les tentatives d’explication du phénomène complotiste se sont multipliées, mobilisant toutes les sciences sociales ainsi que l’histoire et la philosophie. Mais il n’existe pas de théorie générale qui fasse consensus. Partons d’une définition générale. On entend par « théories du complot » (conspiracy theories) les explications naïves – ou supposées telles –, s’opposant en général aux thèses officiellement soutenues, qui mettent en scène un groupe ou plusieurs groupes agissant dans l’ombre ou en secret pour réaliser un projet de domination, d’exploitation ou d’extermination. Les conspirateurs imaginés sont accusés d’être à l’origine des événements négatifs, perturbateurs, troublants ou traumatisants dotés d’une signification sociale. Il s’agit d’interprétations paranoïaques de tout ce qui arrive dans le monde, d’interprétations prenant une forme narrative, transmises comme des légendes ou des rumeurs, et se présentant comme dotées d’une valeur explicative. La posture du soupçon, lorsqu’elle se constitue en habitude, engendre une « paranoïa routinisée ». La passion motrice de ceux qui croient à des complots fictifs est la peur, laquelle peut se transformer en angoisse face à des signes annonciateurs d’une catastrophe, ce qui confère à la vision complotiste un horizon apocalyptique.

Il n’est pas de pensée conspirationniste sans événements déclencheurs, qui, perçus à la fois comme importants et ambigus, appellent des investigations de la part de journalistes, de « chercheurs de vérité » (truthers) ou de citoyens-enquêteurs faisant surgir de véritables communautés interprétatives, lesquelles se traduisent depuis les années 1990 par des sites et des blogs plus ou moins spécialisés, où l’on observe le phénomène de « polarisation de groupe ».

Une hypothèse explicative me semble féconde : elle consiste à supposer que les récits complotistes répondent au besoin psychologique d’ordre ou de structure stable dans la perception des séries événementielles, l’impératif étant d’échapper à tout prix à l’anxiété liée au sentiment de la marche chaotique du monde. Le moteur des raisonnements complotistes  est l’insatisfaction face aux explications données des événements. C’est de cette insatisfaction cognitive porteuse de suspicion que dérive le principal topos du discours complotiste contemporain, qui met l’accent sur le doute : « On a le droit de se poser des questions ». Et ce doute inscrit celui qui l’assume dans une sorte d’aristocratie de l’esprit, ce qui renforce ou restaure son estime de soi.

Plusieurs travaux ont établi que les personnes qui croient à une « théorie du complot » sont plus susceptibles de croire aussi à d’autres « théories du complot », et que la croyance aux récits complotistes est significativement corrélée avec l’anomie (notamment avec le sentiment d’aliénation), le manque de confiance interpersonnelle et l’insécurité professionnelle. D’autres études ont établi que les « théories du complot » sont plus susceptibles d’être crues par des individus qui sont eux-mêmes disposés à comploter ou à participer à des conspirations. De tels individus projettent donc sur les autres leurs propres désirs de conspirer. Autrement dit, lorsqu’un individu pense « ils conspirent », c’est notamment et souvent parce qu’il pense « je conspirerais » (à leur place). Le mécanisme de la projection permet de comprendre pourquoi le machiavélisme (exploiter ou instrumentaliser cyniquement les autres pour un profit personnel) et l’absence de sens moral (refuser toute action altruiste) constituent des facteurs complémentaires de l’adhésion aux théories du complot.

Parmi les fonctions psycho-sociales remplies par les récits conspirationnistes, les principales sont celles qui relèvent du besoin d’expliquer et de comprendre et celles qui relèvent du besoin de se défendre contre la menace. Il s’agit, d’une part, d’expliquer (de croire pouvoir expliquer) la marche obscure du monde en la simplifiant par l’identification des puissances occultes incarnant des ennemis impitoyables, réduits à un ennemi unique, tel le Juif, à la fois franc-maçon, bolchevik, démocrate, capitaliste, mondialiste et sioniste. C’est là désigner l’ennemi absolu, dans une perspective manichéenne, en croyant posséder la clé de l’Histoire, laquelle permet de supprimer l’une des grandes sources d’anxiété : le sentiment que les événements sont inexplicables.

Il s’agit, d’autre part, de se défendre contre la menace, ou plutôt de croire pouvoir le faire, en dévoilant les secrets des ennemis cachés. Publier ou diffuser les Protocoles des Sages de Sion (ou des textes sur le « Gouvernement mondial occulte », les Illuminati, etc.), c’est révéler ce qu’on pense être la vraie nature de l’ennemi, lui arracher ses masques, percer à jour ses projets et ses stratégies. La force des croyances conspirationnistes vient donc de ce qu’elles produisent deux illusions rassurantes : expliquer l’inexplicable et maîtriser l’immaîtrisable.

Isabelle Adjani invitée au JT de TF1 le 18 janvier 1987. En pleine épidémie de sida, l’actrice fait l’objet d’une fausse rumeur selon laquelle elle serait séropositive.

N. M. : Dans le cas d’Isabelle Adjani, des études ont montré que son intervention a renforcé la rumeur : les gens ne la croyaient pas ! Avez-vous une explication ? Que faut-il faire ?

P.-A. Taguieff : Les effets pervers des démentis ont été depuis longtemps mis en évidence par les sociologues qui ont étudié les rumeurs. Les victimes de rumeurs malveillantes doivent ainsi éviter de monter au créneau, car l’indignation affichée renforce le soupçon (« il n’y a que la vérité qui blesse ») et renforce l’intoxication. Intervenir publiquement pour récuser une rumeur sans fondement empirique a pour premier effet de contribuer à la diffuser en lui donnant ainsi une existence médiatique. La règle du silence médiatique est plus efficace. Mais il est vrai qu’il est difficile, pour une victime, de s’abstenir de réagir.

N. M. : À partir de quand sont nées ces fameuses théories du complot ? Quel est d’après vous le premier faux complot ? On a l’impression que ce sont toujours les mêmes ennemis ! Les Juifs, les françs-maçons, la CIA, les « forces de l’argent » ? Pourquoi d’après vous ?

P.-A. Taguieff : L’esprit complotiste n’est nullement une invention récente. Mais il serait hasardeux de dater historiquement l’apparition des complots imaginaires ou des récits complotistes. Donnons cependant quelques repères. Le motif du complot juif contre la société chrétienne se constitue historiquement autour de l’accusation d’empoisonnement des fontaines et des puits, qui surgit en 1321 en Aquitaine sous la forme de la fiction d’un complot judéo-lépreux. Durant l’hiver 1321, cette  accusation de complot valut aux lépreux d’être massacrés avec l’aval de Philippe V le Long, roi de France. La chronique du monastère de Sainte-Catherine (Mont-Saint-Aignan) rapporte les faits en caractérisant, sur la base des aveux des lépreux, les deux thèmes d’accusation visant ces derniers : s’ils ont comploté, c’est à la fois pour tuer les non-lépreux et pour dominer le monde. La croyance au grand complot jésuite apparaît au début du XVIIe siècle et a conservé des défenseurs jusqu’au milieu du XXe. La thèse du complot maçonnique ou maçonnico-philosophique pour expliquer la Révolution française est une invention de l’abbé Lefranc, en 1791-92, reprise et développée par l’abbé Barruel en 1797-99 dans ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme. Sa thèse centrale est que la Révolution française a été préparée par une conspiration associant les Encyclopédistes, les Francs-Maçons et les Illuminés de Bavière, en supposant que les Francs-Maçons, héritiers des Templiers, ont été  les « instruments inconscients du complot ourdi par les Templiers ». D’où la légende complotiste qui ne cesse de refaire surface : celle des « Illuminati ». Le complot juif se transforme, au cours du XIXe siècle, en un complot international, sur le mode d’une refonte du complot maçonnique dénoncé par les théoriciens contre-révolutionnaires (d’où l’invention du « complot judéo-maçonnique ») ou sur celui du complot ploutocratique ou capitaliste illustré par la figure des Rothschild (ce qui donnera le « complot judéo-capitaliste »). Au XXe siècle, la vision du grand complot mondial trouve son principal vecteur dans le célèbre faux antijuif connu sous le titre Protocoles des Sages de Sion, document publié pour la première fois en Russie en 1903.

L’avènement des sociétés démocratiques a aiguisé le goût du démasquage, face à un pouvoir devenu énigmatique, celui du peuple. Nombre de théoriciens sociaux, révolutionnaires ou contre-révolutionnaires, ont été saisis par le démon du soupçon, et se sont montrés obsédés par la question du type « Qu’y a-t-il derrière ? » Ils ne pouvaient pas croire que la démocratie était telle qu’elle semblait être. Et ce doute était porteur d’anxiété. Ils s’interrogeaient sur ce que pouvaient dissimuler les apparences du pouvoir démocratique,  postulant que l’essentiel se trouvait derrière la scène visible et le décor, dans les coulisses. Ils ont émis l’hypothèse que, derrière l’apparent pouvoir du peuple, se cachait le pouvoir réel de groupes agissant secrètement. Derrière la souveraineté du peuple, ils discernaient l’existence de puissances occultes exerçant réellement le pouvoir : sociétés secrètes imaginées sur le modèle de la franc-maçonnerie et fantasmées comme « judéo-maçonniques », financiers cosmopolites (souvent assimilés aux Juifs), etc. L’anxiété des démystificateurs s’est dès lors colorée d’indignation et de colère.

Pour comprendre la persistance des croyances complotistes, il faut supposer qu’elles répondent à une demande de sens et de cohérence : pour les adeptes du complotisme, l’ennemi invisible et diabolique explique tous les malheurs des humains et, en même temps, réenchante le monde, serait-ce en le peuplant de démons. Il est difficile de dissiper des illusions lorsqu’elles fonctionnent comme des nourritures psychiques.

 

L’auteur : Directeur de recherche au CNRS, Pierre-André Taguieff a publié plusieurs ouvrages sur les théories du complot : La Foire aux « Illuminés ». Ésotérisme, théorie du complot, extrémisme, Paris, Fayard/Mille et une nuits, 2005 ;  L’Imaginaire du complot mondial. Aspects d’un mythe moderne, Paris, Fayard/Mille et une nuits, 2006 ; Court Traité de complotologie, suivi de Le « complot judéo-maçonnique » : fabrication d’un mythe apocalyptique moderne, Paris, Fayard/Mille et une nuits, 2013 ; Pensée conspirationniste et « théories du complot ». Une introduction critique, Toulouse, Uppr Éditions, e-book, 2015.

(Interview réalisée par échange de courriers électroniques début juillet 2017.)