Il était peu probable que l’affaire Benalla, du nom de ce chargé de mission à l’Élysée muni d’un casque de policier et filmé, le 1er mai dernier, en train de frapper un manifestant à Paris, ne se prête pas à plusieurs théories complotistes. Conspiracy Watch en a recensé au moins trois :

Alexandre Benalla à Paris, le 1er mai 2018 (crédits : Taha Bouhafs)

1/ Des « barbouzes » chargés de prélever l’ADN des manifestants à leur insu ?

C’est ce que suggère Gaspard Glanz, animateur du site Taranis News, spécialisé dans la couverture des mouvements sociaux. Faisant allusion à Alexandre Benalla et à Vincent Crase – le gendarme réserviste qui accompagnait le premier –, Glanz publie jeudi matin sur son compte Twitter :

« On a donc deux barbouzes de l’Elysée déguisés en flics, armés, talkie-walkés, qui accompagnent les prélèvements d’artifices de la police scientifique lors de la manif du 1er Mai ».

Rien ne vient étayer la thèse selon laquelle Alexandre Benalla se serait vu confier une inavouable mission de fichage génétique des opposants d’Emmanuel Macron. Elle est pourtant relayée et développée le même jour par l’avocate et élue EELV Caroline Mécary sur France Info (de 10’47” à 11’50”) :

« Cela renforce la suspicion que M. Benalla faisait autre chose ou en tout cas était chargé d’une mission sur place dont on n’a pas forcément envie de parler. Et dont la rumeur dit qu’il s’agirait en réalité de collecter un certain nombre d’éléments permettant d’identifier, au travers des ADN, les personnes opposantes à Emmanuel Macron. […] Quand vous avez des manifestants qui fument des cigarettes, vous ramassez des tas de détritus que vous pouvez utiliser le cas échéant. […] C’est surprenant mais l’information vient notamment d’un Twittos qui, chaque fois qu’il a révélé quelque chose sur Twitter, s’est révélé être exact ».

Problème : le prélèvement et la conservation d’empreintes génétiques sont strictement encadrés par la loi et l’on voit mal comment un collaborateur du président de la République pourrait se voir confier une telle mission secrète qui supposerait, au minimum, l’existence d’un fichier d’empreintes ADN clandestin et le court-circuitage de la justice. Au demeurant, jusqu’à preuve du contraire, c’est de sa propre initiative qu’Alexandre Benalla s’est retrouvé aux côtés des forces de police le 1er mai dernier, agissant dans le cadre de l’un de ses jours de congés. C’est parce qu’il a outrepassé le rôle d’observateur qui lui avait été assigné qu’il a été mis à pied pendant deux semaines par le directeur de cabinet d’Emmanuel Macron, Patrick Strzoda. Sanction peut-être trop clémente mais sanction tout de même, qui paraît peu compatible avec une opération secrète orchestrée depuis le plus haut sommet de l’Etat.

2/ Une manipulation mélenchoniste pour casser l’effet « Coupe du monde » ?

C’est ce que voudraient croire certains Twittos pour qui Taha Bouhafs, le militant de la France insoumise (LFI) qui a filmé Alexandre Benalla le 1er mai dernier, aurait sorti ces images au moment opportun pour priver Emmanuel Macron d’un état de grâce post-Coupe du monde (voir ici, et encore ).

Le profil de ce militant mélenchoniste, que l’on a vu témoigner cette semaine sur Russia Today (RT), peut légitimement déconcerter. Ami de Leïla, la jeune fille qui avait joué un rôle actif dans la diffusion de la rumeur sur un prétendu blessé grave lors de l’évacuation des étudiants bloqueurs de Tolbiac, cet ancien candidat LFI aux élections législatives a suscité les commentaires acerbes de certains internautes pour avoir refusé à une journaliste du Times d’utiliser ses images sans contrepartie financière.

Toutefois, la thèse d’une manipulation médiatico-politique organisée par LFI ne tient pas. Non seulement Taha Bouhafs ignorait qu’il filmait un collaborateur de l’Elysée, mais il a diffusé ses images sur les réseaux sociaux le jour même de la manifestation du 1er Mai. Ce n’est que plus tard qu’Alexandre Benalla a été identifié. Taha Bouhafs n’a en rien été en mesure de maîtriser un tel calendrier médiatique. Du reste, il eut fallu des dons surnaturels pour programmer le déclenchement de l’affaire Benalla en pariant sur la victoire de l’équipe de France de football et son effet consécutif sur la côte de popularité d’Emmanuel Macron. D’autant que le président de la République ne semble pas avoir réellement bénéficié d’un quelconque « effet Coupe du monde » comme le suggèrent les résultats d’un sondage Odoxa-Dentsu Consulting publié le 17 juillet dernier.

3/ Une manœuvre de l’oligarchie contre Macron ?

Les choses n’étant jamais, dans la vision complotiste du monde, ce qu’elles paraissent être, certains voient dans l’affaire Benalla une occasion de broder sur le thème du pouvoir caché, le « vrai » pouvoir, celui qui agit depuis les coulisses. C’est le cas de l’ancien eurodéputé d’extrême droite Jean-Yves Le Gallou. Selon lui, l’affaire Benalla est révélatrice d’un tournant dans l’alliance tacite qui unirait Emmanuel Macron, les « oligarques » et des médias comme Le Monde. Sur Twitter, il écrit :

« C’est Le Monde qui a sorti l’affaire Benalla, pourquoi ? Comment Macron est-il passé si vite du léchage au lâchage sinon au lynchage ? Quelles sont les vraies raisons de cette évolution brutale ? Que lui reprochent les oligarques qui l’ont fait élire ? Matière à réflexion ! »

… Où l’on retrouve la vision complotiste – circulant aussi bien à l’extrême droite que dans les rangs de la gauche radicale – d’un Emmanuel Macron « marionnette du Capital » (version Michel Onfray), agent servile d’un « pouvoir caché » (version « Osons Causer ») dont l’élection ne serait rien d’autre qu’un « putsch du CAC 40 » (version Aude Lancelin).