Théories du complot : 11 questions à Pierre-André Taguieff (3/4)
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Conspiracy Watch : Les « théories du complot » sont souvent dénoncées pour leur nocivité, pour les conséquences indésirables – et parfois funestes – qu’on leur prête. Considérez-vous qu’elles sont en elles-mêmes dangereuses ?

Pierre-André Taguieff : Elles sont dangereuses d’abord parce qu’elles colportent des rumeurs et des idées fausses ou douteuses, ensuite, et c’est là leur effet le plus redoutable, parce qu’elles incitent à des mobilisations totales contre des populations-cibles, accusées de complots criminels, et ainsi transformées en ennemis à détruire. L’organisation de complots réels passe souvent par la dénonciation de complots fictifs, des complots criminels, attribués à l’adversaire combattu. Par l’usage des « théories du complot », on diabolise l’adversaire, on le transforme en ennemi absolu, contre lequel tout est permis. Les maux qui frappent les peuples ou le genre humain sont attribués à l’action de puissances maléfiques, selon le principe simpliste : le mal engendre le mal. Et le mal ne peut que venir d’ailleurs, du monde de l’ennemi, ou plutôt de l’arrière-monde où vit l’ennemi absolu.

L’opposition entre la lumière et les ténèbres joue un rôle important dans la pensée conspirationniste. Elle permet d’assimiler l’obscur au mal, ou de le désigner comme l’élément dans lequel le mal est pour ainsi dire chez lui. Dès lors, le combat contre l’ennemi prend la figure d’une lutte héroïque contre le mal, qu’il s’agit d’éliminer par tous les moyens. La destruction de l’ennemi absolu est transfigurée : elle devient l’acte par lequel un peuple, voire l’humanité tout entière, se libère enfin de ses « chaînes ». Le mythe répulsif du mégacomplot criminel s’accompagne d’un mythe positif centré sur la promesse d’une libération, d’une délivrance, d’une rédemption. La dénonciation du grand complot des méchants par les membres du parti du Bien dessine la voie du salut.

C’est ainsi que les hauts dirigeants nazis se représentaient le combat final contre « le Juif international », incarnant une menace dotée d’une dimension apocalyptique : son élimination était imaginée non seulement comme un acte de légitime défense, mais encore comme un mode de rédemption. Tel a été ce que l’historien Saul Friedländer a justement appelé l’« antisémitisme rédempteur », méthode de salut collectif dont Hitler lui-même a défini la formule dans Mein Kampf : « Je crois agir selon l’esprit du Tout-Puissant, notre créateur, car : En me défendant contre le Juif, je combats pour défendre l’œuvre du Seigneur. » Dans le cas du nazisme, la dénonciation du « complot juif mondial » a constitué un « permis de tuer » les Juifs, elle a ouvert la voie qui a conduit à l’extermination des Juifs d’Europe.

Théories du complot : 11 questions à Pierre-André Taguieff (3/4)
Mais il faut reconnaître que certaines « théories du complot » relèvent simplement du goût pour le merveilleux ou le fantastique, voire pour la science-fiction. Il en va ainsi, par exemple, de la « rumeur » de Roswell (Nouveau-Mexique) lancée le 8 juillet 1947, lorsque fut publiée l’annonce (douteuse) de la découverte des débris d’une « soucoupe volante », à partir de laquelle va se développer une proliférante littérature ufologique de facture conspirationniste qui passe à l’extrême droite au cours des années 1970 et 1980, réactivant la vieille doctrine théosophique des envahisseurs extraterrestres et mettant en cause le gouvernement fédéral américain (en tout ou en partie), l’armée, certains cercles du FBI et la CIA (en tout ou en partie).

Autre récit conspirationniste destiné aux amateurs de critique démystificatrice, sans avoir d’effets notables sur la vie politique : les rumeurs négatrices sur le programme Apollo, dont dérive une « théorie du complot » selon laquelle les vaisseaux dudit programme ne se seraient jamais posés sur la Lune, et supposant que les images de l’alunissage proviendraient d’une mise en scène réalisée et filmée sur Terre. C’est la thèse du canular lunaire (« moon hoax »), qui s’est développée à partir des années 1970 sur la base d’une critique des images fournies par la NASA. Dans la nouvelle culture mondiale diffusée sur le Web, ces « théories du complot » inoffensives se reproduisent à grande vitesse, à côté des récits conspirationnistes s’accompagnant de menaces visant des groupes précis.

C. W. : Quelles sont les motivations de ceux qui diffusent ces « théories du complot » ? Ne faut-il pas distinguer entre les prescripteurs – des « entrepreneurs du complot » comme propose de les appeler l’historien américain Robert A. Goldberg – et les suiveurs ?

P-A T. : Cette distinction est basique, et on la trouve sous d’autres formulations (producteurs/diffuseurs/consommateurs, etc.). Pour répondre à la question sur les motivations, il faut commencer par distinguer, parmi les complots imaginaires, les complots subversifs attribués à des minorités actives des complots attribués aux puissants ou aux dominants pour tromper et exploiter les peuples. Les gouvernements installés dénoncent les complots subversifs censés menacer l’ordre social, tandis que les opposants dénoncent les complots des autorités en place, visant à manipuler les esprits ou à faire diversion. Les « théories du complot » peuvent donc être utilisées autant par des groupes contestataires ou révolutionnaires que par les autorités en place défendant l’ordre établi : celles-ci dénoncent les complots « d’en bas » (ou « de l’étranger »), ceux-là les complots « d’en haut » (des « puissants », des États, etc.). Et, dans le champ des minorités actives ou subversives, l’arme complotiste est utilisée par les extrémistes des deux bords, la différence n’étant que d’accent : l’extrême gauche dénonce plutôt le complot capitaliste ou « néo-libéral » (attribué aux puissances financières cyniques), l’extrême droite le complot « mondialiste » (attribué aux partisans du « cosmopolitisme » ou du « gouvernement mondial »).

Deux types de « théoriciens » du complot doivent être distingués : ceux qui y croient, et qui, en militants sincères d’une cause, s’emploient à convaincre leurs contemporains des menaces supposées peser sur eux, et ceux qui, en stratèges cyniques, élaborent des systèmes d’accusation visant des groupes diabolisés ou criminalisés en tant que comploteurs, inventent à des fins manipulatoires de faux complots, et font circuler des rumeurs sur les prétendus agents du complot dénoncé.

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héories du complot : 11 questions à Pierre-André Taguieff (3/4)
Face aux faussaires et aux stratèges cyniques, on peut retourner la question complotiste par excellence : « À qui profite la diffusion de tel ou tel récit conspirationniste ? » Quels sont les intérêts rationnels des faussaires et des diffuseurs ? À quelle demande sociale se proposent-ils de répondre ? Quels sont leurs objectifs ? On ne peut répondre correctement à ces questions qu’en étudiant de près le contexte et les acteurs : chaque « affaire » complotiste est singulière.

C. W. : Comment expliquez-vous l’attraction exercée sur le grand public par les « théories du complot » ? Quels sont les mécanismes de séduction, voire de fascination, qu’elles mettent en jeu ?

P-A T. : Les récits conspirationnistes, aussi délirants soient-ils, présentent l’avantage de donner du sens aux événements ou aux enchaînements événementiels. Ils les rendent lisibles. Ils permettent ainsi d’échapper au spectacle terrifiant d’un monde déchiré, chaotique, instable, voire absurde, dans lequel tout semble possible, à commencer par le pire. D’où le succès public de ces récits, dont on retrouve les schèmes constitutifs dans la littérature journalistique à tout propos.

Ces récits répondent également au désir, très répandu, de voir « l’envers du décor », de « percer les rideaux de fumée » des versions officielles de tout événement sélectionné par le système médiatique. C’est ce qui explique le grand nombre d’articles fabriqués sur la base du repérage plus ou moins douteux de « zones d’ombre » et de « faces cachées » dans les événements mondiaux.

Ce qui fait la séduction du schème du complot, et plus spécialement du mégacomplot, du complot mondial, c’est l’omnipotence explicative qu’on lui prête, une fois identifiés ses responsables cachés : tout s’explique enfin. D’où le recours, dans le langage ordinaire, à des formules telles que « comme par hasard » (avec ironie) ou « ce n’est pas un hasard si », censées introduire la révélation d’un lien caché. C’est cet « effet de dévoilement » qui rend le « produit » complotiste si attractif, comme l’a montré le sociologue Gérald Bronner. Car l’une des caractéristiques des croyances conspirationnistes, c’est qu’elles sont des croyances à la fois non officielles et populaires. Leur dimension contestataire et critico-démystificatrice est vraisemblablement l’un des principaux facteurs de leur popularité dans le monde occidental. Elle s’inscrit en effet dans l’une des traditions culturelles les plus prestigieuses de la modernité : la tradition de l’esprit critique, celle de l’examen critique sans limites a priori. Si l’époque moderne peut être considérée comme l’âge d’or des croyances conspirationnistes, c’est aussi, apparent paradoxe, parce qu’elle représente tout autant l’âge d’or de la pensée critique qui prétend s’appliquer à tous les dogmes, au nom de la recherche de la vérité. La quête de sources non officielles représente le premier acte du basculement dans le conspirationnisme des « chercheurs de vérité » saisis par l’idéologie anti-gouvernementale, anti-Système, anti-officielle, etc. Leur postulat est simple : « Ils nous mentent. » « Ils » : ceux d’en haut. Ou leurs experts attitrés. Le raisonnement conspirationniste se développe comme suit : si l’on veut nous cacher le « secret » X, c’est qu’on veut nous cacher d’autres secrets, pires que X. L’anonymat du « on » ou de l’entité « ils » fait partie du tableau paranoïaque.

L’attractivité des récits conspirationnistes tient enfin à ce qu’ils permettent à ceux qui y croient de reprendre espoir. Prenons un exemple : la dénonciation d’un complot des puissants ou des dominants pour expliquer une crise économique et financière. Le gain symbolique résultant de cette désignation des responsables enfin démasqués de « la crise » est loin d’être négligeable : les malheurs du peuple sont explicables, ils redeviennent intelligibles, ils échappent au règne du non-sens, et, puisqu’on connaît leurs causes, il devient possible d’agir pour éliminer ces dernières. La fatalité n’a donc pas le dernier mot. Non sans paradoxe, les récits conspirationnistes redonnent confiance à ceux qui y croient. Ils leur donnent des raisons d’agir.

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