Dans une vidéo de 5 minutes postée sur son compte Facebook le 13 mars dernier au sujet de la Marche pour la Justice et la Dignité organisée demain à Paris, l’islamologue Tariq Ramadan explique que les bavures policières illustrées par les affaires Adama Traoré et, plus récemment, Théo L., sont le résultat d’une politique d’insécurité « entretenue » de longue date par les pouvoirs publics :

« La tentation serait grande de stigmatiser la police en disant : "de toutes façons c’est la police qui est au premier rang, c’est elle et ces policiers eux-mêmes dans leurs insultes qui sont responsables ". Le problème est beaucoup plus profond que ça. (…) Le vrai problème, c’est une politique d’Etat, et cela gauche ou droite confondues n’ont pas répondu aux exigences ou entretiennent un même climat ».

En d’autres termes, le pouvoir entretiendrait sciemment un climat d’insécurité dans le pays. Dans quel but ? Pour dissimuler leurs échecs sur le terrain économique et social, soupçonne Tariq Ramadan, mais aussi pour que «certains» (le secteur privé proposant des prestations de sécurité) puissent «faire de l’argent» ! L’islamologue ne soutient pas que les politiques de sécurité mises en oeuvre successivement au cours des dernières années sont critiquables ou même contre-productives – jugement qui ne relève en rien d’une approche complotiste. Il envisage sérieusement que les responsables politiques et des intérêts privés organisent l’entretien de cette situation. Une contribution originale à la question très polémique des causes de l’insécurité qui n’avait jusqu’alors été risquée par aucun criminologue ou chercheur en sciences sociales spécialisé dans les phénomènes de délinquance ou de violences urbaines.

Et pour être sûrs que chacun comprenne bien que l’insécurité n’est pas autre chose qu’un phénomène entretenu intentionnellement, Tariq Ramadan va le répéter… cinq fois. Verbatim :

« Il y a trois axes importants dans cette affaire. Le premier axe est un axe politique : quand on parle de la cité, quand on parle de la banlieue, on s’aperçoit qu’il n’y a pas de politique sociale, pas de politique éducative, pas de politique sociale d’encadrement, pas de lutte contre le chômage (…). Et donc cette absence de politique sociale va mettre la police comme étant le rempart au manque de sécurité. C’est la police qui va répondre à cela et même parfois les militaires comme ça se passe à Marseille. (…) C’est la politique d’Etat, gauche et droite encore une fois.

Deuxième des choses, c’est que comme on n’a pas réussi – ou on entretient d’ailleurs, parce que la politique de sécurité donne parfois l’impression d’être une politique "entretenue" d’insécurité –, on va déplacer le problème sur un problème culturel et idéologique : "En fait, le problème, c’est parce qu’ils sont Noirs, c’est parce qu’ils sont Arabes, c’est parce qu’ils sont musulmans"… Et donc on ethnicise, on "islamise" la question parce que on n’a pas véritablement travaillé sur ce qui devait être une véritable politique sociale. Et donc on va instrumentaliser ceci jusqu’à la laïcité (…). Le vrai problème n’est pas là. Mais on en fait une question devenue idéologique de confrontations de valeurs parce qu’il n’y a pas de politique sociale. Et on va faire un clivage dans la société entre "eux" et "nous", une certaine citoyenneté et un autre type de citoyenneté.

Et puis le troisième volet c’est que l’insécurité est le fait de la police, est le fait de l’entretien de toute cette politique-là, elle est le fait de l’argent ! C’est-à-dire que l’insécurité, ça produit de l’argent. Sur la question de la police, sur la question des prisons et même de la privatisation des prisons. (…) Malheureusement, il faut se rendre compte qu’il y a un volet économique à cet entretien de l’insécurité où certains font de l’argent sur le dos de la paix sociale. (…) Comment on répond à ça ? (…) En se posant la question que l’Etat arrête d’envoyer des jeunes qui ne sont pas formés soit dans les écoles, soit dans la police et qu’il les expose à des situations qui deviennent proprement inhumaines. Et donc, il n’y a pas à "excuser" le mauvais comportement de certains policiers, mais on ne peut pas prendre ceux-ci et les condamner eux sans se poser la question de savoir quel est l’Etat qui les envoie dans cette situation-là et pourquoi ceci est entretenu depuis si longtemps. Voilà des questions qui sont essentielles, sur lesquelles nous devons nous mobiliser. »

Voir aussi :
* Conspirationnisme : Tariq Ramadan assume
* Tariq Ramadan, les Coptes et le complot médiatique contre les Frères musulmans