De l’Atlantique à l’Oural, le Cablegate n’a pas laissé indifférente la complosphère “antisioniste”…

Au Moyen-Orient, les dernières révélations de Wikileaks ont suscité des réactions officielles marquées au coin du conspirationnisme le plus pavlovien. 24 heures après la publication des quelques 251.000 télégrammes diplomatiques américains, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad dénonçait une manipulation. Selon lui, « ces documents ont été préparés et diffusés par le gouvernement américain selon un plan et dans un objectif précis. Ils font partie d’une campagne de guerre d’information [contre l’Iran] ».

Le lendemain, le président turc Abdullah Gül, embarrassé par certaines révélations contenues dans les cables diplomatiques américains, se disait persuadé que les fuites étaient le résultat d’un « travail systématique ». Mais c’est à Hüseyin Celik, vice-président et porte parole de l’AKP (le parti du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, issu de la mouvance islamiste), qu’est revenue la charge de distraire l’attention du public vers… l’Etat d’Israël. Lors d’une conférence de presse mercredi 1er décembre, celui-ci a déclaré :

Wikileaks : comment la théorie du complot ''sioniste'' se répand sur le web

« Il faut regarder quels sont les pays qui sont satisfaits de ces fuites. (…) Israël est très satisfait. (…) Les documents ont été diffusés et ils [les Israéliens] ont immédiatement dit qu’ “Israël ne sera pas touché par ça”. Comment savaient-ils cela ?»

Jeudi, le ministre turc de l’Intérieur, Besir Atalay, a enfoncé le clou : « Il faut analyser pourquoi cela s’est produit, qui l’a fait et pourquoi, qui en a tiré profit et qui en a été la victime. (…) Il nous semble que le pays (…) que ce développement semble favoriser est Israël (…). C’est comme cela que je le perçois, quand je regarde le contexte, qui profite et qui est victime ».

La thèse de la manipulation “sioniste” n’a pourtant pas attendu les insinuations du gouvernement turc pour faire son apparition. Le 29 novembre, le conspirationniste Wayne Madsen a été interviewé sur Russia Today, la chaîne de télévision du Kremlin (lire : « Wikileaks manipulé par la CIA » : décryptage d’une théorie du complot), pour y expliquer qu’Israël était naturellement impliqué. La vidéo de l’interview a ainsi été postée sur YouTube sous le titre : « The Wiki (Israël) Leaks ».

Les fantasmes de complot israélien se sont répandus à vive allure sur le web conspirationniste francophone. Le site de Mireille Delamarre, PlanèteNonViolence.org, en fournit une illustration parfaite avec ce post du 29 novembre intitulé : « A qui profitent les bombes médiatiques de Wikileaks ? A nous !!! jubilent les Israéliens ». Trois jours plus tard, on peut déjà lire, sur le même site, que toute l’affaire a été montée par le Mossad…

Le 30 novembre, le site français Oumma.com suggère pesamment (sans oser pourtant le dire franchement) qu’Israël n’est pas pour rien dans l’affaire, avec un article intitulé « A qui profitent les révélations de WikiLeaks ? » et repris le lendemain sur ReOpen911.info. Le site des conspirationnistes du 11-Septembre confirme, une fois de plus, qu’il est loin de ne s’intéresser qu’à la vitesse de la chute des tours du World Trade Center.

Un autre texte, intitulé « Wikileaks – The Tel Aviv Connection », connaît un succès immédiat sur toute la Toile complotiste. Il essaime notamment sur le site de l’association “We Are Change” (qui entend lutter contre le “Nouvel Ordre Mondial”), sur celui de David Icke (le théoricien de la conspiration “reptilienne”) ou encore sur le site d’Al-Manar, la chaîne de télévision de l’oraganisation chiite libanaise Hezbollah. Sa traduction en français est rapidement assurée puisqu’on le retrouve le jour même de sa publication sur le site ouvertement antijuif de Nicole Guihaumé (« les-attentats-du-11-Septembre-vus-par-une-conspirationniste »), puis, quelques jours plus tard, sur palestine-solidarité.org, traduit par Marcel Charbonnier (1).

Wikileaks : comment la théorie du complot ''sioniste'' se répand sur le web

Le texte est signé Jeff Gates. Ce dernier est l’auteur d’un pamphlet publié il y a deux ans (Guilt by Association), dans lequel il définit « le Sionisme », non comme un mouvement national, mais comme « une stratégie ciblant la pensée et les émotions en tant que moyens permettant d’influencer les comportements » (sic). A l’époque, le livre a été chaudement recommandé par Cynthia McKinney ou encore par l’ex-congressiste républicain Paul Findley (2). Collaborateur du journal d’extrême droite American Free Press (qui assure la promotion et la vente par correspondance de son livre), Jeff Gates est l’un des principaux théoriciens américains de la puissance occulte du « Lobby sioniste ». L’un de ses articles (« Comment le lobby israélien contrôle les Etats-Unis ») est par exemple repris par le négationniste David Duke (3) sur son site. Les textes de Gates, qui assimilent par exemple les « Juifs Sionistes » à des « marchands de haine » sont également relayés sur plusieurs sites d’extrême droite comme celui de John Stadtmiller (4).

Le 1er décembre, le site de Michel Schneider, Tout Sauf Sarkozy.com (sur ce sujet, lire l’article de Jean-Yves Camus), met en ligne la traduction d’un autre article en anglais publié il y a plus d’un mois sous le titre « Wikileaks Is Zionist poison ». Son auteur est le créateur d’un site (Mask of Zion.com) entièrement dédié à la détestation paranoïaque du “Sionisme”, dont il croit savoir qu’il est à l’origine des attentats du 11 septembre 2001.

Une personne est suspectée d’être à l’origine des fuites publiées par Wikileaks. Il s’agirait d’un soldat américain de 23 ans du nom de Bradley Manning. Alors en poste en Irak, ce dernier avait accès à la base de données sécurisée utilisée par les militaires et les diplomates américains. En juin dernier, le site d’information Wired.com a publié des extraits de discussions en ligne dans lesquelles Manning confessait avoir fait des copies de documents secrets et les avoir transmis à Wikileaks (5).

Notes :
(1) Gravitant dans l’orbite des négationnistes, Marcel Charbonnier est notamment un proche de Maria Poumier, Ginette Skandrani, Israël Shamir, Mondher Sfar ou Serge Thion.
(2) Représentant républicain de l’Illinois vaincu aux élections de 1982 après avoir siégé vingt-deux ans au Congrès, Paul Findley a alimenté la théorie du complot en imputant sa défaite aux tractations du « lobby juif ». Dans un livre intitulé They Dare Speak Out: People and Institutions Confront Israel’s Lobby, il mettait en garde contre un prétendu contrôle du Capitole par « le Lobby ».
(3) David Duke est un ancien Grand Sorcier du mouvement suprématiste blanc du Ku Klux Klan.
(4) Issu du mouvement des milices patriotiques, John Stadtmiller est le fondateur de Republic Broadcasting Network (RBN) où il anime une émission de radio (“The National Intel Report”) faisant la promotion de thèses conspirationnistes et antisémites. Il s’est notamment fait connaître en développant l’idée que les autorités fédérales américaines avaient commandité l’attentat d’Oklahoma City en 1995. Pour aller plus loin, lire “ Meet the ‘Patriots’ ”, Intelligence Report, SPLC, n°138.
(5) Kevin Poulsen & Kim Zetter, ” ‘I Can’t Believe What I’m Confessing to You’: The Wikileaks Chats “, Wired.com, 10 juin 2010.

Voir aussi :
* « Wikileaks manipulé par la CIA » : décryptage d’une théorie du complot

Dernière mise à jour le 11/12/2010 : modifications sur la traduction en français du texte de Jeff Gates.