Aucun élément de preuve ne permet pour le moment de confirmer les déclarations de ce journaliste selon lesquelles une scène filmée dans un hôpital de Douma lors de l’attaque du 7 avril 2018 aurait été simulée.

Captures d’écran du compte Twitter de l’ambassade de Russie au Royaume-Uni.

Le 14 février dernier, l’ambassade russe au Royaume-Uni a tweeté une capture d’écran d’une série de tweets de Riam Dalati. Ce dernier, producteur à la BBC, affirmait la veille dans un « thread » qu’une vidéo présentant des victimes présumées d’une attaque au gaz sarin dans un hôpital de Douma en Syrie le 7 avril 2018, était en réalité une mise en scène :

« Après presque six mois d’enquêtes, je peux prouver sans aucun doute que la scène de l’hôpital de Douma a été mise en scène. Aucun décès n’est survenu à l’hôpital ».

Ironisant sur le silence observé par la plupart des grands médias d’information occidentaux sur cette affaire, l’ambassade de Russie a très vite été rejointe par plusieurs médias conspirationnistes comme Al-Manar, Zero Hedge, Veterans Today, Infowars ou Nouvelordremondial.cc, à la suite du site russe Sputnik.

Et tant pis si Riam Dalati s’exprimait alors à titre personnel, sans engager en aucune manière la BBC.

Dès le 16 février, Vanessa Beeley, une blogueuse conspirationniste proche du régime de Bachar el-Assad, écrivait dans une tribune pour Russia Today (RT) que le groupe ayant diffusé la vidéo, les Casques blancs, une organisation de secouristes bénévoles syriens qu’elle accuse d’être affiliée aux djihadistes, avait « monté de toutes pièces [cette] mascarade obscène […] afin de criminaliser l’armée arabe syrienne ».

La palme de la manipulation revient sans nul doute au site conspirationniste Entelekheia.fr qui, le 18 février 2019, titre mensongèrement : « Un producteur de la BBC : “Je peux prouver que l’attaque chimique de Douma était une mise en scène” ».

Dalati n’a cependant jamais prononcé cette phrase. Il s’agit d’une déformation éhontée de ses propos.

Non seulement Riam Dalati n’a en aucune façon nié la réalité de l’attaque chimique de Douma du 7 avril 2018, mais les preuves d’une telle attaque sont loin de ne reposer que sur le seul et unique document vidéo auquel il fait référence.

En outre, ni l’ambassade de Russie au Royaume-Uni ni Vanessa Beeley ni Entelekheia.fr n’ont pris le temps de citer le tweet de Dalati indiquant que, selon lui, « l’ATTAQUE A BIEN EU LIEU. Il n’y a pas eu d’utilisation de gaz sarin mais nous devons attendre que l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) détermine s’il s’agissait d’une attaque au chlore ou autre ».

La notion d’« attaque chimique » ne se limite en effet en rien à l’usage de gaz neurotoxiques comme le gaz sarin. Dans un rapport provisoire d’enquête publié le 6 juillet 2018, l’OIAC indiquait que des produits chimiques chlorés avaient bien été détectés par sa mission d’établissement des faits à deux endroits à Douma sans toutefois qu’aucune trace d’un agent neurotoxique n’ait pu être retrouvée. Ces conclusions ont été confirmées le 1er mars dernier par le rapport final d’enquête de l’OIAC.

Dans la mesure où le journaliste n’a rendu public aucun élément de preuve pour appuyer ses déclarations, les tweets de Riam Dalati ne constituent, à ce stade, que l’expression d’une conviction personnelle. Il cite bien, à un moment, un docteur répondant au nom de Abu Bakr Hanan, qu’il associe au groupe Jaysh-al-Islam (un groupe armé salafiste qui contrôlait la ville de Douma au moment de l’attaque), mais sans fournir plus de détails permettant de le retrouver, se contenant d’affirmer : « on nous a raconté qu’il n’y avait pas assez de docteurs pour soigner tout le monde alors qu’Hassan en était un, mais il filmait au lieu d’aider ».

Du reste, les tweets de Dalati dont le compte a été passé en mode privé ne concernent qu’une seule et unique vidéo, celle tournée dans un hôpital. Or, d’autres documents sont disponibles en ligne telle qu’une vidéo tournée dans un immeuble de Douma et publiée sur Twitter quelques heures après l’attaque chimique. On peut y voir des corps inertes entassés les uns à côté des autres montrant des signes compatibles avec un empoisonnement.

Le New York Times a également mené une enquête avec l’aide de scientifiques, d’universitaires, d’experts en armes chimiques et de médecins. S’appuyant sur des photos et des vidéos, il concluait que du chlore avait bien été utilisé lors de l’attaque, confirmant les conclusions du site britannique Bellingcat menées à partir de sources ouvertes. A noter que le quotidien américain ne s’est pas appuyé, lors de son enquête, sur la vidéo dont parle Riam Dalati.

Aucun élément de preuve ne permet donc pour le moment de confirmer les déclarations de Riam Dalati selon lesquelles la scène filmée à l’hôpital aurait été simulée.

Réagissant vendredi 1er mars 2019 à la publication du rapport final d’enquête de l’OIAC, l’ambassade de Russie à La Haye a déclaré sur Twitter que l’attaque de Douma n’était « rien d’autre qu’une provocation mise en scène » par les Casques blancs.

Comme le soulignait le ministère français des Affaires étrangères l’été dernier, « l’OIAC a publié 17 rapports confirmant la nature chimique de plus de trente attaques en Syrie. Le mécanisme conjoint d’enquête et d’attribution des Nations unies et de l’OIAC (JIM) a déterminé la responsabilité des forces armées syriennes dans au moins quatre cas d’emploi de chlore et de sarin. »

 

Voir aussi :

Syrie : une attaque chimique « mise en scène » ? Pourquoi ça ne tient pas

Attaque chimique à Douma : le (gros) problème avec le reportage d’Uli Gack

 

(MàJ 06/03/2019 à 17h10 : modification concernant la caractérisation du groupe Jaych al-Islam)