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Je rédige ce texte un an après avoir apporté les ultimes corrections aux épreuves de L’Opium des imbéciles. Rien de ce que j’ai écrit alors ne me paraît devoir être amendé. Je crois pouvoir affirmer que les tendances les plus inquiétantes décrites dans ce volume se sont vérifiées de la manière la plus spectaculaire qui soit avec la pandémie de Covid-19 qui a frappé notre planète et la crise « infodémique » [1] qui l’a accompagnée.
Il était prévisible qu’à l’instar de celles qui l’ont précédée, cette épidémie mondiale suscite des explications relevant de la pensée magique. Assaillis par l’inquiétude, pour notre santé et celle de nos proches, nous avons cherché, c’est humain, à réduire l’incertitude. Or c’est précisément l’une des fonctions du complotisme que de nous donner l'impression de maîtriser, même partiellement, le cours des choses, par nature immaîtrisable. En accusant un ennemi imaginaire, la théorie du complot nous permet de circonscrire la menace et de nous bercer dans l'illusion lénifiante qu’il suffirait de neutraliser une poignée d'individus malveillants pour nous débarrasser définitivement des problèmes auxquels nous sommes confrontés.
La théorie du complot nous rassure. Elle nous apaise aussi, intellectuellement parlant. Être en permanence prêt à accueillir de nouvelles informations venant potentiellement bouleverser tout ce que l'on tenait jusque-là pour établi peut rapidement devenir épuisant. Nombreux sont ceux qui ont éprouvé cette fatigue lorsque, dès les tous premiers jours du confinement, un déluge de contenus à la fiabilité plus ou moins douteuse se partagèrent avec une frénésie rarement observée en temps normal.
En clôturant le champ du questionnement, la croyance nous libère d'une véritable « charge mentale ».
Croire que ce nouveau coronavirus est une arme biologique fabriquée en laboratoire, un châtiment divin ou une vengeance de la Nature permet de stabiliser au moins temporairement la représentation que nous nous faisons de la réalité et, partant, de laisser un répit à notre esprit.
Si le complotisme préexiste à l’apparition des moyens modernes de communication, il a pris, avec l’émergence d’Internet, des réseaux sociaux et des plateformes de vidéos en ligne, une dimension nouvelle. Par commodité, nous nous sommes habitués à envisager séparément les « théoriciens du complot » et ceux qu’ils intoxiquent ; les manipulateurs d’un côté, les dupes de l’autre. Mais à supposer que l’économie de la désinformation ait jamais reposé sur une « division du travail » aussi nette, la frontière entre fournisseurs et consommateurs de contenus complotistes tend à s’estomper.
Armé d’un simple smartphone, chaque citoyen devient, en puissance, un producteur de contenus capable de témoigner en direct de ce qu’il voit, mais aussi de forger, lancer et relayer en quelques fractions de secondes la moindre rumeur. Ainsi le complotisme a-t-il démultiplié d’une façon inédite ses possibilités de se répandre et d’influencer notre imaginaire collectif.
La distorsion de l’information, sa manipulation et tout ce qui, en général, est de nature à brouiller les messages émanant des grandes instances d’autorité et à hypothéquer leur capacité à maintenir la possibilité d’existence d’un « monde commun », doivent désormais être envisagés comme des risques systémiques. Et il y a urgence. À l’heure où les fausses informations circulent « plus vite, plus loin, plus profondément et plus largement que les vraies » [2], où elles sont complaisamment amplifiées par des médias d’État dont la mission expresse est de déstabiliser nos démocraties, la question qui se pose, après chaque nouvel événement susceptible de revêtir une dimension politique, n’est plus tant de savoir si des théories du complot vont se faire jour mais quand.
Paris, le 30 juillet 2020.
Notes :
[1] Pour une critique de cette notion, voir Mathias Girel, « Petit retour sur l’idée d’infodémie », mathiasgirel.com, 19 mai 2020.
[2] Sylvestre Huet, « Sur Twitter, le faux plus fort que le vrai », {Sciences²} (blog Lemonde.fr), 8 mars 2018.
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