Conspiracy Watch | l'Observatoire du conspirationnisme
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Pieuvres, araignées, serpents… petite plongée dans la ménagerie conspirationniste

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Du poulpe tentaculaire aux reptiles humanoïdes en passant par les moutons qui suivent le troupeau et les aigles qui voient de loin, la complosphère mobilise depuis des décennies un bestiaire fantasmatique... Tour d'horizon.

Montage CW.

Un ennemi monstrueux et omnipotent : jeudi 12 février dernier, dans un tweet, le dessinateur Plantu illustrait l'affaire Jeffrey Epstein, du nom de ce multi-millionnaire pédocriminel et juif, sous les traits d'un homme-pieuvre fait de tentacules de dollars et de jeunes femmes. Un dessin dont certains internautes ont dénoncé la dimension conspirationniste.

À chaque polémique, à chaque grande séquence d'actualité, ces caricatures animalisantes prolifèrent sur les réseaux sociaux. Sont-elles pour autant toutes complotistes ? Dans la rhétorique conspirationniste, le zoomorphisme dessine les contours d’un bouc émissaire déshumanisé et lui prête, par là même, un pouvoir surhumain.

Le 24 juin dernier par exemple, l'essayiste Rachel Khan dénonçait dans un tweet l’emprise de « la preuve islamiste » sur l’Organisation des Nations unies (ONU). En guise d’illustration, l’image stylisée d’un céphalopode tenant dans l’un de ses bras le logo de l’ONU. Un message épinglé par Mathilde Panot, présidente du groupe La France insoumise (LFI) à l’Assemblée nationale, qui a voulu y voir du « complotisme islamophobe » (sic) et du « racisme ». Un message qui ne manque pas d’ironie lorsqu'on se souvient que l’image de la pieuvre avait été mobilisé par LFI sur son matériel électoral lors des élections européennes de mai 2019... et qu'elle s'était attirée en retour l'accusation d'antisémitisme. Rachel Khan, elle, supprimera le tweet le lendemain de sa publication.

En juin dernier également, le journaliste et grand reporter Emmanuel Razavi publiait La Pieuvre de Téhéran (éditions du Cerf), une enquête qui documente les relais d’influence de la République islamique d’Iran. « J’ai rencontré, il y a deux ans, Mohsen Sazegara, le Fondateur des Gardiens de la Révolution. Pour décrire cette organisation, il m’a dit : “c’est une pieuvre” », relate l’auteur. Selon lui, « les Gardiens se sont constitués comme une pieuvre mafieuse qui a déployé ses tentacules dans le monde entier grâce à la Force Al-Qods, cette unité d’élite spécialisée dans les renseignements. Et de là, j’ai documenté les services et les départements de cette force qui sont au nombre de huit, comme les tentacules d’un céphalopode ».

Historien des cultures visuelles et contributeur du site Arrêt sur images, André Gunthert ne pense pas que l’image de la pieuvre soit nécessairement antisémite. Dans une note de blog datée de 2008 (« De quoi la pieuvre est-elle la figure ? »), il écrit :

« Si l'on ne peut nier que l'image de la pieuvre géante ait été associée à l'antisémitisme, cet usage est loin d'épuiser sa signification. C'est parce qu'elle est une représentation par excellence de la conspiration qu'elle a été utilisée dans le cadre antisémite, et non l'inverse. »

Une analyse développée par Kak, dessinateur au journal L'Opinion et président de l'association Cartooning for Peace. Le 26 janvier dernier, il utilisait le motif de la pieuvre pour illustrer un article sur les soupçons d'ingérences américaines sur les élections en Europe. « Il faut tout de suite que cela parle au lecteur. Moi, je me suis inspiré du logo de Spectre dans James Bond pour parler de l’impact du réseau MAGA. Comment faire pour ne pas être réducteur alors que l'exercice te demande justement de caricaturer pour faire réagir ? » Un exercice particulièrement complexe aujourd'hui, poursuit-il : « Cela fait cinq ou six ans que j’essaye d’expliquer cela : on a aujourd'hui des profils comme Donald Trump ou Javier Milei qui sont des caricatures vivantes. Et on doit continuer de dessiner tout en apportant de la nuance au débat. » Contacté, Plantu se défend, de son côté, de toute intention complotiste et récuse cette lecture qu'il qualifie de « n'importe quoi ».

Le fait est que la représentation de la pieuvre est aussi récurrente dans la propagande antisioniste et antisémite, qu’elle provienne jadis de l’Allemagne nazie, de l’Union soviétique ou, aujourd’hui, du régime islamiste de Téhéran. En septembre 2024, le porte-parole de la diplomatie iranienne, Nasser Kanaani, dénonçait ainsi « le monstre du sionisme » avec une caricature de pieuvre parée d’un casque frappé de l’étoile de David.

Source : Nasser Kanaani/X, 28/09/2024.

Associé à cette idée de toute-puissance, prolifère d'ailleurs un autre type de bestiaire qu'on pourrait qualifier de « génocidaire » : les araignées et les rats, mais aussi les souris, cafards, cancrelats, insectes, vermines et autres nuisibles grouillants qui viendraient corrompre et pervertir une société saine. L'ennemi est à la fois caché et indétrônable. Son pouvoir menaçant implique un seul et unique remède : son élimination.

Officiellement « antisioniste », la propagande de la République islamique d'Iran à l’encontre d’Israël reprend en réalité tous les codes de l’iconographie antijuive. Cette iconographie animalisante issue de l’antisémitisme européen tient le Juif pour l'origine du Mal. Les éditions successives des Protocoles des Sages de Sion (1906), sans doute le plus célèbre de tous les faux antisémites de l’Histoire, présentent des couvertures ornées d’une pieuvre, d’un serpent ou d’une araignée encerclant le globe terrestre.

La propagande nazie et collaborationniste, très inspirée par ses pages, en a repris tous les éléments. L’exposition « Le Juif et la France », inaugurée en 1941 à Paris par les autorités d’occupation allemandes, croquait les Juifs aussi bien sous les traits d'une araignée menaçante que comme un rat perfide. En 1972, à Moscou, l’image de l’araignée sera reprise pour symboliser le « sionisme, arme de l'impérialisme ».

À gauche, visuel antisémite généré par IA dans le cadre d'un emballement médiatique complotiste en janvier 2024 (capture d'écran X, 09/01/2024) ; à droite, un article sponsorisé de Courrier International relatif à l'affaire Epstein (capture d'écran Facebook, 05/12/2025).

En 2016, un autre dessinateur, le français Zéon remportait un concours de caricatures sur l’Holocauste organisé par Téhéran. Son coup de crayon a de quoi plaire au régime : proche du polémiste antisémite Dieudonné, Zéon est notamment à l’origine de l’affiche du film complotiste « L’Oligarchie et le Sionisme » (2013). Pour l’illustrer : une faucheuse à la tête de squelette et au corps d’araignée qui siège sur le monde.

Ce film de Béatrice Pignède prétend révéler les intentions d’une élite mondiale incarnée, cette fois, par des individus : Jacques Attali, Bernard-Henri Lévy, Barack Obama… Tous des têtes de Turcs de la complosphère. Eux aussi sont défigurés, comme en témoignent les caricatures du site soralien Égalité & Réconciliation. Associés aux États-Unis, à Israël, aux Juifs ou plus généralement aux « mondialistes », ils sont de ces personnalités qui suscitent les pires fantasmes de pouvoir « caché ».

À gauche, illustration issue de Le Péril juif. Texte intégral des Protocoles des Sages d'Israël (1938) ; à droite, affiche du film de Béatrice Pignède (2013).

Dans les années 1990, c’est le fabulateur britannique David Icke qui a largement propagé le mythe des reptiles humanoïdes, aujourd’hui très répandu dans la complosphère. Pour lui, des extra-terrestres à silhouette de serpents, des « reptiliens », se cacheraient parmi les puissants. L’animal n’est pas choisi par hasard : dans les cultures de tradition monothéiste, le serpent est associé à Satan, au Diable tentateur qui pousse Adam et Eve à commettre le péché originel et précipite leur chute hors du Jardin d’Eden. Sur fond de références bibliques et de délire de science-fiction, Icke accuse la reine Elizabeth II, Barack Obama (encore lui) mais aussi les familles Rockefeller et Rothschild d’en faire partie.

Le milliardaire George Soros est, lui aussi, croqué sous les mêmes écailles. Mais pas seulement. Pour soutenir activement via l’Open Society Foundation, l’accueil des migrants, la lutte contre les discriminations et la défense des principes démocratiques dans le monde, le milliardaire américain d’origine hongroise est devenu la bête noire − la pieuvre en fait − des extrêmes droites du monde entier. Depuis une dizaine d’années au moins, un montage grossier de sa tête avec un corps de céphalopode bleu et rose trônant sur le monde circule en ligne. Une parmi tant d’autres.

George Soros sous les traits d'une pieuvre (source : X, décembre 2025).

Plus récemment, en 2022, c’est l’économiste Klaus Schwab, fondateur du Forum économique mondial de Davos, qui était caricaturé en poulpe rose dégoulinant sur un globe terrestre. Nous sommes alors en pleine pandémie et la complosphère l’accuse, sinon d'y avoir pris une part active, du moins de chercher à en profiter pour instaurer la domination d'un pouvoir mondialiste totalitaire.

En mai 2025, trois chercheurs américains de l’université de Northeastern (Boston) expliquaient dans un article que l’utilisation du motif de la pieuvre sur des mappemondes (« des cartes de pieuvre ») renforçait la pensée complotiste. « C'est à vous de choisir la nature de cette force sinistre, mais il s'agit généralement d'un autre pays, d'une autre idéologie, parfois d'une religion, d'une entreprise, d'une corporation ou d’un individu » explique l’un des chercheurs, Michael Correll, au Northeastern Global News.

Une force sinistre qui, selon les époques, les régions et les visions du monde a aussi bien pu prendre les traits du nazisme que du communisme ou ceux de l'empire britannique, des États-Unis d'Amérique, de l'expansionnisme japonais, du capitalisme, du « complot juif » ou de la franc-maçonnerie. « Il y a cette influence dominante qui s'étend partout, et il y a aussi cet argument implicite selon lequel il ne suffit pas de s'attaquer à une seule menace » poursuit le chercheur de l’université de Boston.

Des coccinelles et des « mougeons »

On l'a vu, la pieuvre, le poulpe et les autres mollusques à tentacules ne sont pas les seuls animaux à peupler l'imaginaire conspirationniste. En ligne, des animaux spécifiques à certaines théories du complot font leur apparition comme autant de dog whistles (en français, sifflets pour chien). Il peut s’agir d’un mot ou d’un emoji complètement anodin pour le grand public mais porteur d’un message crypté pour un groupe d’initiés – en l'occurrence la complosphère.

Prenons le cas de Brigitte Macron. Accusée de mentir sur son sexe par les tenants de la « transvestigation », elle n'est pas toujours citée explicitement sur les réseaux sociaux. Mais l’emoji coccinelle (ladybug en anglais) est quant à lui devenu récurrent pour la désigner de manière codée. Une référence à Coccinelle, une meneuse de revue, née homme, et célèbre pour avoir procédé à une opération de réassignation sexuelle dans les années 1950 ? Ou une manière de jouer à la fois sur l'allusion à un « bug » (au sens de bug informatique)  et sur le terme anglais « lady boy » (utilisé pour parler des femmes transgenres) ?

Image générée par IA et postée par le compte complotiste « Zoé Sagan » (source : X, 24/12/2023).

La réalité peut s'avérer insuffisante : sur les réseaux sociaux, des néologismes comme mougeon (contraction de « mouton » et « pigeon ») ou moutruche (pour « mouton » et « autruche ») ont été utilisés dans la complosphère pour dénigrer le troupeau de ceux qui seraient dupés, volontairement ou non, par « le Système ». Popularisées pendant la pandémie, ces chimères servent à vilipender la naïveté et la docilité de citoyens panurgiques face aux terribles plans cachés orchestrés par les élites.

Par opposition, « les éveillés » se présentent comme des lions voire des aigles. Une position surplombante, flatteuse, mais qui dissimule mal le degré de déconnexion de certains d’avec la réalité...

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à propos de l'auteur
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Perla Msika
Fondatrice de La Perle, web media d'actualité artistique et culturelle, Perla Msika est journaliste. Passée par RFI, parfois sur BFM, elle écrit dans Elle, dans Franc-Tireur et dans Conspiracy Watch. Elle est aussi chargée de « La mise au point ».
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