Conspiracy Watch : les faits contre le complotisme

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« Forces occultes »

Publié le 13 mars 2016 par 
La Rédaction
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Affiche du film (1943).

« Forces occultes » est un film de propagande antimaçonnique et antisémite sorti à Paris le 9 mars 1943, sous l'Occupation.

Son réalisateur, Jean Mamy, le signe du pseudonyme de Paul Riche. Le scénario est de Jean Marquès-Rivière, la production de Robert Muzard pour la société Nova-Films, la musique de Jean Martinon. Le film dure une cinquantaine de minutes selon les copies. Son sous-titre promet « les mystères de la franc-maçonnerie dévoilés pour la première fois à l'écran ».

La Propaganda-Abteilung, service de propagande de l'armée allemande en zone occupée, commande le film en 1942. « Forces occultes » prolonge au cinéma la campagne antimaçonnique menée depuis 1940 par Vichy et par l'Occupant : dissolution des obédiences en août 1940, publication des listes de dignitaires au Journal officiel, exposition « La franc-maçonnerie dévoilée » au Petit Palais en octobre 1940. Le scénariste, Jean Marquès-Rivière, ancien franc-maçon devenu l'une des figures de cette campagne, collabore alors au Service des sociétés secrètes et rédige des brochures antimaçonniques.

Le récit

Le film suit Pierre Avenel, jeune député de la IIIe République, qui adhère au Grand Orient de France pour servir sa carrière. La longue séquence d'initiation, reconstituée avec un luxe de détails censé faire œuvre de révélation, occupe près du quart du film. Avenel découvre ensuite que la loge dicte les votes au Parlement, couvre les affaires de corruption et tient les leviers de l'État. Le scénario met en scène l'affaire Stavisky et les émeutes du 6 février 1934. Dans les dernières scènes, Avenel comprend que les francs-maçons, liés à des financiers juifs et aux puissances anglo-américaines, poussent la France à la guerre contre l'Allemagne. Il tente de s'y opposer, trop tard.

Tous les ingrédients du mythe du « complot judéo-maçonnique » s'y trouvent : une société secrète qui manipule les institutions, des Juifs présentés comme les vrais maîtres des loges, une guerre voulue en coulisses contre l'intérêt du pays. Ce mythe, forgé à la fin du XVIIIe siècle après la Révolution française et remis en circulation par les Protocoles des Sages de Sion, ne repose sur aucun fait établi. Les historiens qui ont étudié la franc-maçonnerie sous la IIIe République (notamment Pierre Chevallier et André Combes) décrivent un réseau de sociabilité politique influent, traversé de rivalités, sans rien d'un gouvernement occulte. Quant aux responsabilités dans l'entrée en guerre de 1939, elles incombent à l'agression allemande contre la Pologne.

Jean Mamy (1902-1949) vient de la gauche cinématographique de l'entre-deux-guerres. Il participe aux activités du cinéma militant du Front populaire. Lui-même franc-maçon, il préside la loge Renan du Grand Orient de France de 1931 à 1939. Après la défaite, il rompt avec la maçonnerie et choisit la Collaboration. Il écrit dans L'Appel de Pierre Costantini et dans l'hebdomadaire antisémite Au pilori, où il exerce des responsabilités de rédaction. Son parcours d'initié passé à l'ennemi explique le ton de « témoignage de l'intérieur » que revendique le film.

Après la Libération, les trois responsables du film comparaissent devant la justice. Robert Muzard écope de trois ans de prison le 25 novembre 1945. Jean Marquès-Rivière, réfugié à l'étranger, reçoit par contumace une condamnation à mort et à la dégradation nationale. Jean Mamy, incarcéré en septembre 1944, reçoit une condamnation à mort le 25 décembre 1948. Les juges retiennent surtout ses articles, dont certains valaient dénonciation, plus que le film lui-même. Il est fusillé au fort de Montrouge le 29 mars 1949. L'acteur principal, Maurice Rémy, part pour l'Argentine pendant plusieurs années.

Une seconde vie en ligne

Forces occultes est aujourd'hui l'un des films de propagande de l'Occupation les plus faciles à trouver. Des copies complètes circulent sur YouTube et sur Internet Archive, souvent sous-titrées en anglais, parfois présentées comme un « documentaire » sur la franc-maçonnerie. Le site Égalité & Réconciliation d'Alain Soral l'a mis en ligne sous le titre « Forces occultes : un film sur la franc-maçonnerie de 1943 », sans autre contextualisation. Le film sert ainsi, sur les sites complotistes et antisémites, d'argument d'autorité. Il constituerait une « preuve » filmée des rites et des intentions supposées des loges.

À l'inverse, des obédiences et des revues maçonniques le republient pour le démonter. La revue La Chaîne d'union lui a consacré en 2007 un article intitulé « Un film français antimaçon en 1943 : Forces occultes. Comment ont-ils pu ? ». La Bibliothèque du cinéma François-Truffaut (Paris) conserve une édition en DVD accompagnée d'un livret d'analyse, Forces occultes : le complot judéo-maçonnique au cinéma, qui présente le film comme un moyen métrage « visant à accuser les francs-maçons, alliés aux juifs et souvent juifs eux-mêmes, d'être responsables de la guerre ».

 

(Dernière mise à jour le 22/08/2026)

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