C’est l’un des grands scandales de la Troisième République. Le 8 janvier 1934, Alexandre Stavisky, alias Serge Alexandre, un affairiste compromis dans une vaste escroquerie à l’épargne publique, est retrouvé par la police agonisant dans un chalet de Chamonix où il vient de se tirer une balle de revolver dans la tête. Il expire peu après. Immédiatement, on se demande à qui la disparition de Stavisky profite. Le Canard enchaîné titre : « Stavisky se suicide d’un coup de revolver qui lui a été tiré à bout portant ». Le Populaire – organe de la SFIO – écrit : « La police affirme qu’il s’est suicidé au moment d’être arrêté…Mais cette explication ne trompera personne ». La mort, le mois suivant, du magistrat Albert Prince, qui avait enquêté sur Stavisky, achève de semer le trouble. En 2000, l’historien Paul Jankowski a publié les résultats de ses travaux sur l’affaire Stavisky, menés à partir d’archives souvent inédites. En partenariat avec le magazine L’Histoire, nous reproduisons ici le texte qu’il y avait publié en février 2001.

L’étude que j’ai consacrée à l’affaire Stavisky (Cette vilaine affaire Stavisky. Histoire d’un scandale politique, Fayard, 2000) s’appuie sur des archives inédites.

Pour les archives judiciaires, non consultables pendant une période de cent ans selon la loi de 1979, j’ai sollicité des Archives de France des dérogations qui m’ont été très généreusement accordées. Au total, soixante-dix cartons renfermant les dossiers de l’instruction du procès qui s’est déroulé un an et demi après la mort de Stavisky. Pour les archives de police, en principe protégées pendant soixante ans, elles étaient accessibles depuis peu seulement. J’ai pu dépouiller des rapports intéressants sur des personnalités en vue.

Tout avait commencé par l’escroquerie du Crédit municipal d’Orléans. Stavisky faisait mettre en gage des fausses émeraudes, en échange de quoi des bons étaient émis qu’il faisait encaisser par des banques et des compagnies d’assurances, rassérénées par la garantie offerte par le Crédit municipal, donc par l’État.

Puis, à Bayonne, il créa, à la demande du député-maire Garat, impressionné par la faconde et le charme de ce financier de Paris qui lui avait été présenté sous le faux nom de Serge Alexandre, le Crédit municipal de la ville. Avec une poignée de complices, il fabriqua de faux bons, gagés sur rien, pour des sommes très importantes.

S’agit-il là d’un scandale plus considérable que ceux qui lui sont contemporains ? Il reste que, politiquement, c’est l’affaire Stavisky qui a eu un effet dévastateur. Elle ravive l’antiparlementarisme qui se déchaîne lors des émeutes du 6 février 1934 menées par les ligues d’extrême droite.

Il existe des raisons matérielles, objectives, à l’impunité dont a longtemps bénéficié Stavisky. La justice était engorgée, faute de moyens budgétaires, particulièrement la section financière du tribunal de Paris. Il n’y a là rien de diabolique, aucune main occulte détournant des dossiers. Si l’on a préféré sur le moment s’en tenir à la thèse du complot, c’est que l’on voulait qu’il y eût scandale. Il ne faut pas mésestimer la dimension imaginaire de cette affaire.

“Cette vilaine affaire Stavisky. Histoire d’un scandale politique”, de Paul Jankowski (Fayard, 2000, traduit de l’anglais par Patrick Hersant).

Ultime fantasme : celui du meurtre de Stavisky, retrouvé mort d’une balle de revolver. Or, pour que celui-ci ait effectivement été assassiné, c’est une énorme entreprise conspiratrice qu’il aurait fallu mettre sur pied.

De plus, Stavisky avait annoncé à plusieurs reprises qu’il se supprimerait plutôt que de revenir en prison il avait été incarcéré en 1918 et 1926 pour différentes escroqueries, dont il avait gardé une peur panique.

Autre mort suspecte, celle du conseiller Prince, qui, en tant que chef de la section financière en 1930-1931, avait eu entre les mains le dossier de la Compagnie foncière, une fausse société montée par Stavisky. Les circonstances de sa mort — Prince fut écrasé par un train près de Dijon, six semaines après le décès de Stavisky — sont trop abracadabrantes pour un assassinat dans les règles.

Surtout, Prince n’avait pratiquement rien à se reprocher. Il n’avait pas, à l’époque, mesuré l’importance de l’affaire, mais comment lui en faire grief ? Il était surchargé de besogne, il avait peut-être été impressionné par la qualité des personnages siégeant au conseil d’administration de la Compagnie foncière et Pressard, le procureur de la République, lui avait conseillé la discrétion. Mais, le scandale éclatant, ce magistrat très respectable n’a pas supporté la pression qui montait.

Monsieur Alexandre n’avait pas les accointances que l’on s’imaginait. Il a su se créer des amitiés de circonstance, avec tel ancien sénateur désargenté, tel avocat avide d’honoraires, tel journaliste aux fins de mois difficiles, tel comptable sans scrupule, tel notaire prêt à trafiquer les statuts d’une société, tel médecin délivrant des certificats de complaisance.

Grâce à certains d’entre eux, il a pu atteindre le ministre de l’Intérieur, Camille Chautemps. Mais ce dernier n’était pas mouillé dans l’affaire. Les complicités de Stavisky sont au total plutôt issues des professions libérales. Les politiques n’ont donc pas été aussi impliqués qu’on se l’est imaginé et les élites de la IIIe République, si elles ont été négligentes et ont commis des erreurs, n’ont pas particulièrement failli.

Propos recueillis par Daniel Bermond.

 

[Cet article a été publié initialement dans le numéro 251 de L’Histoire, février 2001.]

 

Voir aussi :

Comment Grossouvre n’a pas été assassiné

Bérégovoy : France 3 continue à faire la promotion de la théorie du complot