Conspiracy Watch a recensé dans une carte interactive les profils complotistes de plus d'une cinquantaine de têtes de liste Rassemblement national aux élections municipales qui auront lieu les 15 et 22 mars 2026.

« Chez nous, ceux qui ne respectent pas nos valeurs sont immédiatement sanctionnés. » Mi-janvier, Julien Odoul, député de l’Yonne et porte-parole du Rassemblement national (RN), annonce la couleur pour les municipales. Après le fiasco des élections législatives anticipées de 2024 et les révélations sur les profils racistes, antisémites, sexistes et homophobes de dizaines de candidats, l’objectif proclamé par le parti est sans ambiguïté : éradiquer les « brebis galeuses ». Plus question non plus d’associer ses couleurs à celles des négationnistes, des antivax ou des climatosceptiques. En théorie.
Les 15 et 22 mars prochains, la formation de Marine Le Pen – qui a investi plus de 600 listes, un record – a mis toutes les chances de son côté. « Chaque personne est vérifiée, survérifiée », assure l’eurodéputé Aleksandar Nikolic, chargé de faire le ménage au sein du troupeau. Le traumatisme est tel que le mouvement a même développé un « algorithme de recherche » chargé de scanner les publications des futurs édiles sur les réseaux sociaux pour repérer les propos discriminatoires. « Ce n’est pas que de la com : on ne peut pas avoir de pensée raciste ou complotiste et être membre du parti », insiste Aleksandar Nikolic auprès du Monde. Dont acte.
L’examen approfondi des déclarations et des profils des têtes de listes du RN, couplé aux nombreuses enquêtes de la presse – à commencer par Les Jours, Mediapart, Libération ou StreetPress – révèle une autre réalité. Plus d’une cinquantaine de candidats partagent en effet une vision du monde conspirationniste sur l’immigration, la justice, la crise sanitaire, les élections, la guerre en Ukraine ou le dérèglement climatique. Parfois, leurs prises de position font écho à une rhétorique antisémite, raciste ou LGBTphobe. Face aux polémiques, le parti a – tant bien que mal – procédé au retrait de quelques rares candidatures.
En collaboration avec les développeurs d’EtaminStudio, Conspiracy Watch a entrepris de cartographier ce nouveau cheptel. Le résultat est disponible ici.
Principalement des hommes, ils n’ont pas fini leurs études ou frôlent les 70 ans, sont encartés au FN depuis l’ère Jean-Marie Le Pen ou ont été séduits par les promesses de sa fille, se présentent dans de petites communes ou des villes majeures, ont un usage compulsif des réseaux sociaux ou soignent leur image. Certaines têtes sont familières, à l’instar de la figure antivax Virginie Joron et du proche du Kremlin Thierry Mariani. D’autres restent méconnues du grand public.
C’est le cas de Philippe de Beauregard, candidat à Camaret-sur-Aigues (84), qui assure que le « Grand Remplacement n’est pas seulement démographique » mais « également culturel » ; de Sébastien Burdeau, tête de liste à Saint-Soupplets (77), qui préfère évoquer un « génocide du peuple français » ; de Valéry Elophe (Brive-la-Gaillarde), qui décrit George Soros comme un « obsédé de l’immigration », un « marchand de chaos » et un « fossoyeur des nations souveraines » ; de Gilles Lebreton (Montivilliers), qui dénonce l’influence néfaste du « puissant lobby LGBT [qui] continue de pousser ses pions à Bruxelles » ; de René Lioret (Beaune), qui recommande la lecture du livre du climatosceptique Christian Gérondeau, Les 12 mensonges du GIEC, ou juge « passionnante » une vidéo du complotiste Idriss Aberkane sur la « dictature climatique » ; de Julien Leonardelli (Toulouse), qui accuse les démocrates américains d’avoir voulu « voler la victoire » à Donald Trump en 2020 ; de Philippe Schreck (Draguignan), qui s’attaque aux « juges talibans » ayant condamné Marine Le Pen et dénonce une « dictature des juges » ainsi qu’un « coup d’État par anticipation » ; ou encore de Joris Hébrard, maire du Pontet (84), qui s’interroge : « Est-ce que tous les décès du Covid annoncés sont vraiment dus au Covid ? Ou est-ce que la case a été cochée parce qu’on avait bien envie de la cocher ? »

Et cette liste est loin d’être exhaustive. Précisons que le RN n’est pas le seul parti à avoir investi des candidats compromis avec le complotisme. Pour conquérir la mairie du 7ème arrondissement parisien, La France insoumise (LFI) a par exemple accordé sa confiance à Bruno Gaccio, co-créateur des Guignols de l'info, proche de Dieudonné et épinglé à de multiples reprises pour son penchant conspi-friendly. Précisons également que notre travail ne porte que sur les têtes de liste officiellement soutenues par le RN. Exit donc le cas de Thibaut de La Tocnaye, conseiller régional depuis 1992 sous la bannière lepéniste, désormais candidat à la mairie de Préaux (Indre) sous une étiquette divers droite, et pourfendeur, à ses heures perdues, d’un prétendu « lobby juif ». Exit aussi les profils de ces colistiers du candidat RN à Saint-Dié-des-Vosges, épinglés par Libération pour leur complotisme débridé. Exit, enfin, les cas de Nicolas Dupont-Aignan (Yerres), candidat pour Debout la France (DLF), ou de Pierre Gentillet (Argenton-sur-Creuse), qui se présente sur une liste « citoyenne et sans étiquette », tous deux cultivant des liens avec la formation nationale-populiste.
Régulièrement pointé du doigt pour les sorties racistes de ses membres, ses liens avec les sphères identitaires ou sa compromission originelle avec des nostalgiques de Vichy et de l’OAS, le FN-RN est aussi historiquement lié au complotisme. Durant sa très longue carrière politique, Jean-Marie Le Pen a, tour à tour, sympathisé avec les sphères négationnistes, douté de la « thèse officielle » sur les attentats du 11-Septembre ou ceux visant la rédaction de Charlie Hebdo, et s’est acoquiné avec Alain Soral et Dieudonné. Dans les dernières années de sa vie, le patriarche est allé jusqu’à remettre en cause la véracité de l’alunissage ou à se vautrer dans les méandres du climato-scepticisme.
En digne héritière, Marine Le Pen a, elle aussi, par moments, succombé à la tentation conspirationniste. C’est le cas lorsqu’elle attaque, dans Pour que vive la France (2012), le « Léviathan mondialiste », qu’elle dépeint comme « une sorte de conglomérat, de gouvernement global hors sol, qui dirigerait le monde, l’Union européenne et la France » ; lorsqu’elle se complaît, deux ans plus tard, à alimenter la « rumeur du 93 », croyant avoir trouvé des preuves supplémentaires d’un transfert massif et organisé d’immigrés de Paris vers la province ; ou encore lorsqu’elle accuse, en pleine campagne pour les présidentielles de 2017, Emmanuel Macron d’être « entre les mains » des Frères musulmans.
Plus récemment, après sa condamnation dans l’affaire des assistants parlementaires, l’ancienne avocate charge le « Système [qui] a sorti la bombe nucléaire ». Puis poursuit, faisant sienne l’hypothèse d’une machination judiciaro-politique : « Et s’il utilise une arme aussi puissante contre nous, c’est évidemment parce que nous sommes sur le point de gagner les élections. » Une petite musique reprise à l'unisson par l'ensemble des cadres du RN.
Le constat est clair : le premier parti de France est loin d’avoir rompu avec le complotisme. Et cela, malgré une tentative apparente de normalisation et un travail de filtrage. Déjà, à l’occasion des Législatives de 2024, nous montrions que le RN continuait d’investir des candidats climatosceptiques, adeptes de la théorie du « Grand Remplacement » ou compromis avec l’antisémitisme. Notre cartographie interactive confirme cette tendance.
Plus d'une trentaine de têtes de liste RN aux Municipales font ainsi, explicitement ou de manière détournée, référence au « Grand Remplacement ». Une expression que Louis Aliot, maire de Perpignan et incontournable du parti à la flamme, jugeait pourtant en 2022 « d'une grande ambiguïté » car « il fait plaisir aux éléments les plus radicaux ou folkloriques, mais installe dans l'esprit de beaucoup un malaise ». Constat qui semble partagé par Marine Le Pen lorsqu’elle déclare en 2014 qu’elle « ne participe pas de cette vision complotiste ».

Mi-février, sur le plateau de RMC, le député RN Jean-Philippe Tanguy, interrogé sur la présence des éternelles brebis galeuses du RN, affirmait : « Quand il y a des erreurs qui peuvent passer à travers les mailles du filet, eh bien on les corrige immédiatement, sans délai, contrairement aux autres partis. » Vraiment ? Contacté, le RN n’a pourtant pas souhaité répondre à nos questions. Ni débrancher les candidats épinglés…
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