Né il y a six ans, le site de fact-checking égyptien DaBegad.com est emblématique des initiatives qui ont émergé dans le monde arabe pour contrer rumeurs, fausses informations et images manipulées sur les réseaux sociaux.

Page d’accueil du site Dabegad.com (capture d’écran)

En Égypte, les réseaux sociaux sont, comme ailleurs, une plaque tournante des fake news allant de la déformation délibérée des faits aux rumeurs les plus insidieuses, en passant par les allégations infondées et les théories du complot. Essayer de tout passer au crible est une tâche herculéenne ; c’est pourtant ce que s’efforce de faire le site web égyptien « Da Begad ? » (« C’est vrai ça ? ») auquel le site d’information Al-Monitor a consacré une enquête le 25 juin dernier.

« Da Begad ? » (DaBegad.com) peut être considéré comme pionnier en matière de vérification des faits au pays des pharaons. Avec plus d’un million d’abonnés sur Facebook, il est le service de fact-checking le plus largement utilisé, en raison du large choix de questions qu’il traite mais aussi de sa réactivité. Le site, qui s’attache à critiquer « les fake news diffusées sur les réseaux sociaux ou sur Internet en général », se présente comme « une initiative visant à découvrir la vérité ». « Notre objectif est de sensibiliser les gens et leur faire comprendre que toutes les histoires ou les nouvelles [en circulation] ne sont pas vraies, en particulier si elles sont publiées sans source », peut-on lire sur le site. Qui souligne que les membres de son équipe « n’appartiennent à aucune tendance politique ni ne sont affiliés à un organisme officiel ou autre. Tous sont des bénévoles. »

L’initiative a été lancée en avril 2013, quand Hani Bahgat, un ingénieur en informatique, s’est réveillé un matin en découvrant sur sa page Facebook de multiples rumeurs relayées par ses amis. Bahgat explique qu’il a alors décidé de lancer une page Facebook de fact-checking pour que l’on puisse y vérifier des informations.

Passionné par ce travail de vérification, Bahgat s’est mis au travail, effectuant des recherches des heures durant afin de pouvoir montrer à ses amis quelles rumeurs contenaient des éléments de vérité et quelles autres s’avéraient de pures constructions. Ses cinq premiers articles ont été appréciés et commentés au-delà de son cercle d’amis. Rami Kalash, ingénieur en informatique et ami de Bahgat, a rejoint le projet le jour où ce dernier a publié son premier message. Kalash l’a contacté pour lui faire part de ses commentaires et partager des idées sur la manière de présenter les contenus.

De nombreux partisans des Frères musulmans ont très vite attaqué le site, estimant que la devise de la page, « Ashan Ma Tebkash Kharouf » (« Pour ne pas être un mouton ») les ciblait tout particulièrement. En 2013, de nombreux hashtags et campagnes sur les réseaux sociaux des opposants des Frères musulmans avaient en effet dépeint ces derniers comme des moutons. En fait, expliquent Bahgat et Kalash, la référence aux moutons renvoyait à la mentalité grégaire des gens qui « relaient des messages sans réfléchir », et non à une allusion aux Frères musulmans ou à toute autre organisation.

Le succès de la neutralité

Les utilisateurs de réseaux sociaux ont fini par se rendre compte que « Da Begad ? » n’était pas orienté pour ou contre un parti politique, une faction ou une idéologie. Cette attitude a permis au site de gagner la confiance du grand public. Il s’est intéressé à des fausses nouvelles et à des photographies en lien avec Mohammed Morsi et les Frères musulmans et à d’autres concernant leurs détracteurs, à des rumeurs portant sur des responsables gouvernementaux – notamment sur le président Abdel Fattah al-Sissi –, mais aussi sur des opposants au gouvernement égyptien.

Selon Bahgat et Kalash, la plupart des fausses informations ont une motivation politique. Certaines histoires ou affirmations sont de pures mystifications, tandis que d’autres tordent les informations scientifiques et les statistiques. Certaines fake news sont diffusées par des trolls et des comptes robots tandis que d’autres débutent par une plaisanterie ou s’efforcent d’attirer l’attention. Tenter de mettre en évidence de fausses relations par la manipulation de photographies et des légendes fait partie des problèmes traités par « Da Begad ? ».

Le 11 mai 2013, par exemple, des activistes égyptiens ont partagé une photo censée montrer le président Mohammed Morsi en train de regarder une danse du ventre au Brésil en compagnie de dirigeants de ce pays. « Da Begad ? » a révélé par la suite que l’image de la danseuse avait été ajoutée à une photo d’une réunion de Morsi avec des étudiants égyptiens au Caire.

Dans un autre cas, juste après la mort de 70 personnes dans un accident de train en mars 2019, des utilisateurs des réseaux sociaux ont partagé une vidéo du maréchal Sissi censé refuser, en 2017, un financement de 10 milliards de livres égyptiennes (environ 530 000 euros) pour l’amélioration des chemins de fer. « Da Begad ? » a retrouvé la vidéo originale et a révélé que Sissi avait en réalité déjà alloué plus que le montant cité et avait parlé de la nécessité de couvrir les coûts grâce à une réorganisation du système et à la révision du prix des services.

Une apparition de Sissi le 6 janvier 2019 dans « 60 Minutes », une émission de CBS News, a donné lieu à diverses rumeurs sur ce que le président égyptien avait dit et n’avait pas dit au cours de l’interview. « Da Begad ? » a été l’une des premières sources à présenter les questions et les réponses.

Les risques d’une institutionnalisation du fact-checking

Dans une interview accordée au journal El-Watan le 9 juin 2019, Bassam Ghannam, membre de « Da Begad ? », a déclaré que l’équipe comprenait désormais quinze bénévoles. Chacun consacre deux heures par jour à analyser la validité d’une histoire, d’une rumeur ou d’une image. « Da Begad ? » compte plus d’un million d’abonnés sur Facebook et des archives abondantes. Les initiateurs de ce projet disent vouloir le faire reconnaître officiellement comme un service de presse.

Le succès de « Da Begad ? » a inspiré d’autres initiatives du même type, principalement initiées par des jeunes, telles que « Matsda2sh » (« Ne crois pas »), qui compte près de 250 000 abonnés, et « Falsoo » (« Faux »), avec 100 000 followers. Le site jordanien « Fatabyyano » (« Enquête ») en compte plus d’un demi-million. Ce n’est apparemment pas le travail qui manque… Dans un discours prononcé en juillet dernier, le président Sissi a déclaré que son gouvernement avait été confronté à quelque 21 000 fausses rumeurs au cours des trois mois précédents et a souligné la nécessité de les combattre.

Le chemin pour obtenir la reconnaissance de « Da Begad ? » comme une agence de presse pourrait être long. D’après un ancien membre du Conseil des syndicats de journalistes, qui s’est confié à Al-Monitor sous couvert d’anonymat, les lois et règlements syndicaux en vigueur interdisent aux sites web et aux pages des médias sociaux d’être désignés comme des agences de presse.

Hisham al-Abd, maître de conférences en communication à l’Université du Caire, a déclaré à Al-Monitor que l’État et le Syndicat des journalistes devraient modifier les lois pour accueillir de nouvelles initiatives telles que « Da Begad ? ». L’enjeu est en effet d’importance. Le fact-checking facilite le travail des journalistes. Certains font d’ores et déjà directement référence à ces sites web sans vérifier eux-mêmes les informations, comme s’il s’agissait d’agences de presse accréditées.

D’aucuns, souligne Al-Monitor, s’inquiètent toutefois des effets potentiellement négatifs sur la réputation des journalistes si les sites de fact-checking venaient à être reconnus officiellement comme des agences de presse et se mettaient à critiquer des informations issues de médias concurrents.