Politologue et opposant à Bachar el-Assad, Firas Kontar met en regard la négation de la réalité de la Shoah et le révisionnisme complotiste auquel s’adonnent le régime syrien et ses alliés.

Musée national Auschwitz-Birkeneau (Pologne, janvier 2022).

Il y a des choses qui doivent être dites, et l’anniversaire de la libération d’Auschwitz me fait repenser à une époque de ma vie où je ne comprenais pas le militantisme de certains contre les négationnistes. Non pas que j’avais un doute sur la Shoah mais c’est l’acte militant contre le négationnisme qui m’interrogeait : « Pourquoi s’en prendre à ces négationnistes qui sont minoritaires et ne représentent qu’eux ? »

J’ai fait mes études à Lyon et cette question se posait car un de mes amis menait cette bataille de la mémoire au sein de l’université Lyon 3. Je pense qu’à l’époque j’étais sous l’emprise de mes années de jeunesse passées en Syrie : sous le régime Assad toute forme de commémoration est interdite sauf quand il s’agit de parler de la gloire imaginaire et des fausses victoires des Assad. L’individu ne compte pas, la disparition d’un Syrien dans les prisons du régime et sa mort sont des non-sujets qu’il est interdit d’aborder.

Dans l’état de barbarie d’Assad, la règle est le silence même quand les moukhabarates [les services de sécurité – ndlr] vous arrachent un enfant ou un père. Le massacre de 30 000 Syriens par l’armée d’Hafez El Assad à Hama en 1982 n’était jamais évoqué, comme si ces Syriens n’avaient jamais existé. Dans un tel environnement, le rapport des Syriens à la mort n’est pas celui d’une société apaisée où chaque vie compte, et il n’est pas étonnant de voir que l’empathie face aux massacres passés ou en cours est quasi inexistante. Quand il n’y a pas d’espace et de possibilité pour pleurer ses propres morts, il n’y a pas de place pour les morts des autres.

Aujourd’hui, alors que j’essaye de sensibiliser comme je peux sur la tragédie syrienne, je suis confronté quotidiennement au révisionnisme de certains. C’est comme un coup de poignard quand j’entends parler de « complot anti Assad » malgré toutes les preuves et les images des évènements en Syrie.

Depuis les premiers jours de mars 2011, je vis au rythme de la révolution et des massacres commis par Assad. Mais comment réagir face à des gens qui nient l’évidence et trouvent une justification à l’industrialisation de la torture et du viol jusqu’à la mort dans les prisons d’Assad où même femmes et enfants ne sont pas épargnés des pires traitements ?

Comment ne pas sortir de ses gonds face à la joie de certains qui vous expliquent qu’Assad a gagné la guerre, alors que cette guerre a été gagnée en détruisant un pays et en anéantissant une population qui avait manifesté pacifiquement pour vivre libre, et que les images des bombes barils larguées sur les civils sur les hôpitaux et écoles ne me quittent jamais ?

Comment certains peuvent hurler à la propagande quand on met en évidence les crimes d’Assad et que des rescapés témoignent : des femmes et enfants égorgés au couteau à Houla ou Karam el-Zeitoun ou Baida… Comment certains êtres humains en arrivent à vous traiter de menteur quand vous évoquez le massacre de Qoweiq à Alep où le régime a exécuté, en une journée, 87 civils qu’il détenait en otage et dont les corps ont été repêchés dans la rivière qui porte le nom de ce massacre ?

Le révisionnisme c’est la double peine des victimes, c’est survivre aux pires crimes et lutter pour la vérité. Et aujourd’hui cette peine que je ressens à chaque fois que certains viennent balancer leur contre-vérité haineuse sur la Syrie, je la ressens face aux négationnistes de l’Holocauste.

 

Voir aussi :

Le massacre chimique de la Ghouta, cas d’école du conspirationnisme pro-Assad