À force d’être brandi à tort et à travers, le mot « négationnisme » risque de perdre sa signification historique et sa charge morale. L’historien Henry Rousso explique pourquoi son extension polémique pose un problème de fond.

Le 21 février dernier, France Info TV a été le théâtre d’une passe d’armes entre la députée LFI Danièle Obono et la journaliste Brigitte Boucher sur la proposition de loi de Caroline Yadan (Renaissance) visant à lutter contre « les formes renouvelées de l’antisémitisme ».
Tandis que l’élue mélenchoniste reproche à cette initiative d’instrumentaliser « de manière ignoble » (sic) la lutte contre l’antisémitisme pour empêcher toute critique d l’État d’Israël et défendre le « génocide » qui serait actuellement en cours à Gaza, la journaliste lui rappelle qu’« on ne peut pas parler de "génocide" [dans la mesure où] c’est un terme qui n’est pas reconnu par la communauté internationale ». Danièle Obono lui rétorque alors : « Je vous laisse la responsabilité de votre négationnisme de ce qui se passe en ce moment à Gaza. » La séquence a valu à Brigitte Boucher d'être violemment harcelée sur les réseaux sociaux.
Le mot « négationniste » est-il devenu la nouvelle insulte à la mode ? Pour le savoir, nous avons interrogé l’historien Henry Rousso* qui a forgé ce néologisme dans les années quatre-vingt afin de désigner précisément ceux qui contestaient la réalité des chambres à gaz et, plus largement, du génocide des Juifs par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.
Conspiracy Watch : Récemment, une députée a accusé une journaliste du service public de « négationnisme » au motif que celle-ci se bornait à constater que la communauté internationale ne reconnaissait pas l’existence d’un « génocide » perpétré par Israël à Gaza. Quel regard portez-vous sur cette manière d’utiliser ce mot ?
Henry Rousso : Il faut d’abord distinguer le constat de la matérialité des faits et leur qualification, notamment juridique. Le négationnisme à l’origine, c’est l’affirmation selon laquelle il n’y a pas eu de crime de masse contre les Juifs par les nazis et leurs collaborateurs, qu’il n’y a pas eu de chambres à gaz, que la Shoah serait le résultat d’un grand mensonge, « juif » bien entendu. C’est la négation d’un fait parmi les plus massivement documentés de l’histoire récente. La discussion actuelle à l’échelle internationale sur ce qu’a fait Israël à Gaza porte essentiellement sur la qualification de ses actes : est-ce un génocide, c’est-à-dire l’intention délibérée et préméditée d’exterminer tout un peuple ? Est-ce un « autre » crime contre l’humanité – dans le code pénal français, le génocide est une catégorie de crime contre l’humanité (articles 211.1 et 211.2) ? Est-ce un crime de guerre ? Ou est-ce le résultat d’actions de guerre légitimes ? Contester une qualification, ce n’est pas contester le crime.
Ensuite, lorsque j’emploie pour la première fois le terme de négationnisme, ce n’est pas simplement pour désigner un déni : « non, il n’y a pas eu de crime » ou « non, ce n’est pas moi », ce qu’ont fait la plupart des accusés devant les tribunaux d’après-guerre. C’est pour désigner un discours construit, élaboré après coup, de manière systématique et se prétendant comme une analyse d’histoire « scientifique » pour nier l’existence d’un fait massif : 5 à 6 millions de morts, un système industriel de mise à mort, des rafles et déportations à l’échelle d’un continent, etc. Robert Faurisson a publié des centaines de pages pour faire croire à ses insanités. Le négationnisme des années 1970-1980 émerge comme une véritable construction idéologique, qui a structuré l’antisémitisme contemporain en reprenant certains des codes de l’antisémitisme ancestral, accusant une nouvelle fois les Juifs de mensonge, de complot ou de victimisation illégitime, notamment – c’est la nouveauté – pour justifier la création d’un État.
Enfin, le négationnisme originel – celui du Front national des débuts par exemple, dont l’un des fondateurs, François Duprat, a joué un rôle moteur dans sa diffusion – avait pour objectif de blanchir l’extrême droite nationaliste et néo-fasciste, et de lui permettre de relever la tête pour exister politiquement. Il a eu par la suite une autre fonction, celle de délégitimer la création de l’État d’Israël : s’il n’y a pas eu la Shoah, alors la prétendue justification première de cet État tombe. Or, c’est un mensonge : celui sur le crime lui-même. Et c’est un déni : celui de l’existence avant-guerre d’une communauté juive et même d’un proto-État dans la région.
CW : Doit-on réserver la qualification de « négationnisme » à la contestation de l’extermination des juifs par les nazis ?
HR : Le débat n’est plus d’actualité. Cette notion a été utilisée pour la contestation d’autres crimes comparables, notamment le génocide des Tutsi au Rwanda, et je ne vois rien à y redire. Cela montre que le négationnisme n’est pas une idéologie circonstancielle, celle de l’après-nazisme, mais un fait récurrent dans la plupart des crimes de masse et la définition des responsabilités après-coup. Elle est d’ailleurs désormais dans le code pénal puisque la « contestation de crimes contre l’humanité », la définition juridique du négationnisme, s’applique non seulement à la contestation des crimes perpétrés durant la Seconde guerre mondiale mais aussi à la contestation d’autres crimes contre l’humanité, dont les génocides (article 24 bis) – à la condition que ces crimes aient été reconnus comme tels par une instance judiciaire, une condition implicite qui a posé problème dans le cas de la contestation du génocide des Arméniens. Il y a là une autre difficulté : la différence entre un usage juridique du terme de « génocide », qui obéit à des critères très précis, et un usage du sens commun qui relève du débat de libre expression, y compris le droit de dire n’importe quoi, ce qui a pour effet pervers de considérer les crimes de guerre ou les autres crimes contre l’humanité comme des actes sans importance dès lors que ce ne sont pas des génocides.
CW : Le terme de négationnisme vous paraît-il devoir s’appliquer aux discours qui remettent en cause des massacres qui, à proprement parler, ne constituent pas des génocides ? On peut penser au massacre d’Oradour-sur-Glane ou aux exactions infligées par l’armée russe aux habitants de la ville de Boutcha, en Ukraine, il y a quatre ans...
HR : Oui, d’ailleurs la loi française réprimant la contestation s’applique également à la contestation des crimes de guerre, mais son application effective est une autre histoire. D’une manière plus générale, les crimes de masse donnent toujours lieu à des récits justificatifs ou à des récits niant leur dimension criminelle qu’ils soient commis ou non dans le cadre d’une guerre. C’est en quelque sorte l’hommage que le vice rend à la vertu car rares sont les États ou les groupes non-étatiques qui revendiquent le caractère criminel de leurs actes.
CW : Les termes de « négationnisme climatique » ou de « négationnisme économique » ont pu être utilisés pour parler, ici de la contestation du réchauffement climatique, là de la contestation des grands enseignements de la science économique par exemple. Cet usage vous paraît-il problématique ?
HR : Oui, totalement. Le négationnisme, ce n’est pas nier tout et rien, c’est nier un crime de masse qui a eu lieu pour des raisons idéologiques. Nier le réchauffement climatique, c’est nier des évidences scientifiques, ce n’est pas du même registre et c’est même contre-productif à force d’être emphatique. Quant à accuser tous ceux qui ne partagent pas mes idées de « négationnistes », c’est le meilleur moyen de vider le terme de sa substance.
* Directeur de recherche émérite au CNRS (Institut d'Histoire du Temps Présent), Henry Rousso est l'auteur de Le Syndrome de Vichy (Le Seuil, 1987). Il préside la Mission de préfiguration du Musée-mémorial du terrorisme.
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