Si les cas mis en exergue par HRW interrogent sur les moyens admissibles en matière de lutte antiterroriste, ils ne remettent pas en cause la réalité des attentats exécutés, au cours des dernières années, dans le monde et sur le sol américain.

“Illusion of Justice”, rapport de Human Rights Watch (2014).

Lundi 21 juillet 2014, l’ONG Human Rights Watch (HRW) a publié un rapport accusant le FBI et le ministère de la Justice américains d’avoir effectué des opérations d’infiltration abusives consistant à « encourager, pousser et parfois payer » des musulmans pour qu’ils préparent des actions terroristes. Ce faisant, les autorités américaines auraient « dans certains cas transformé en terroristes des individus respectueux de la loi ».

HRW ne conteste pas que ce type d’opérations sous couverture, développées pour lutter contre le crime organisé et étendues au terrorisme après les attentats du 11-Septembre, soient parfaitement licites aux Etats-Unis. Contrairement à des pays comme la France, la police fédérale américaine peut, sous le contrôle de la justice, inciter au crime afin de réunir le maximum de preuves pour confondre un suspect et le mettre hors d’état de nuire.

HRW est pleinement dans son rôle en dénonçant les abus auxquels une pratique aussi douteuse peut conduire. Ainsi, en étudiant 27 exemples concrets sélectionnés parmi les quelque 500 affaires de terrorisme passées devant les tribunaux américains depuis 2001, l’ONG a pu établir que les autorités américaines auraient ciblé des citoyens sur la base de critères confessionnels et/ou ethniques – ce dont se défendent catégoriquement le FBI et le ministère de la Justice (1) – ou bien encore des personnes vulnérables, issues de milieux défavorisés ou souffrant de troubles psychiques.

« On vous l’avait bien dit ! »

Mais si les cas mis en exergue par HRW posent une question éthique et interrogent sur les moyens admissibles en matière de lutte antiterroriste, ils ne remettent pas en cause la réalité des attentats exécutés, au cours des dernières années, dans le monde et sur le sol américain. Sur les réseaux sociaux, les conspirationnistes croient pourtant tenir, avec le rapport de HRW, la preuve que le terrorisme islamiste, est une « fabrication » des Etats occidentaux n’ayant pour autre objectif que de perpétuer l’illusion d’une menace artificielle. D’Egalité & Réconciliation à Mondialisation.ca en passant par Le Grand Soir, AlterInfo ou le Réseau Voltaire, le web complotiste abonde de textes présentant les services secrets américains ou israéliens comme les véritables marionnettistes du terrorisme international. Les démons de l’antiaméricanisme et du soupçon communient dans la même certitude triomphale : « On vous l’avait bien dit ! »

Et pourtant. Plutôt que comme un indice de la compromission des appareils d’Etat dans la fabrication d’une menace fictive, le rapport de HRW ne peut-il pas tout aussi bien être considéré comme la démonstration qu’aux Etats-Unis, les contre-pouvoirs fonctionnent correctement et sans entrave ?

L’idée selon laquelle le terrorisme est une invention étatique a une histoire. Dans son Court Traité de complotologie (2013), le politologue Pierre-André Taguieff rappelle ainsi que c’est Guy Debord qui a le premier théorisé, en France, ce modèle « démystificateur » du terrorisme, élaboré en référence aux « années de plomb ». Ce modèle conspirationniste, poursuit Taguieff, a par la suite été « appliqué par l’extrême gauche, au cours des années 1990, pour nier la réalité du terrorisme islamiste en Algérie, puis par les antiaméricains radicaux pour nier l’existence d’Al-Qaida, réduite à un épouvantail créé par les services secrets états-uniens, et, pour finir, par les dénonciateurs de la “conspiration interne” dont aurait résulté le 11-Septembre (tel Webster G. Tarpley, théoricien du “terrorisme fabriqué”) ».

 

Note :
(1) Selon Michael P. Kortan, directeur adjoint du Bureau des affaires publiques du FBI, « le FBI ne vise pas des individus ou des groupes sur des bases raciales, ethniques ou religieuses et sensibilise les diverses communautés à la lutte contre toutes les activités criminelles, y compris le terrorisme ». Marc Raimondi, porte-parole du ministère de la Justice, a déclaré quant à lui que « le Department of Justice a été un allié indéfectible des groupes de défense des droits civiques depuis des décennies. Le rapport lui-même reconnaît que le processus judiciaire utilisé dans les cas cités est non seulement légal mais aussi expressément approuvé par les juges fédéraux… Nous ne ciblons pas et ne pouvons cibler des individus sur la seule base d’activités qui sont protégées par le Premier Amendement, lesquelles comprennent la liberté d’expression et de religion » (source : The Washington Post, 21 juillet 2014).