Menacée de dissolution administrative, l’association Nawa a instrumentalisé la critique du complotisme pour conforter une idéologie d’inspiration salafiste.

Page d’accueil du site des éditions Nawa (capture d’écran).

Vendredi 17 septembre 2021, le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin a annoncé le lancement d’une procédure de dissolution de l’association « Nawa Centre d’études orientales et de traduction », en raison de la diffusion « d’ouvrages légitimant le djihad » et « en contestation directe avec des valeurs occidentales ». La veille, par arrêté, les fonds et ressources de cette association avaient fait l’objet d’une mesure de gel pour une durée de six mois.

En effet, d’après des extraits de la lettre adressée par le ministre de l’intérieur à « Nawa », les ouvrages publiés par cette association ou par ses dirigeants légitiment « le recours à la lapidation en cas de rapports homosexuels » et « pour les femmes adultères ». D’autres publications inciteraient également au meurtre et à l’extermination des juifs. Selon ce courrier, le président de l’association, Sami Mlaiki, alias Abû Soleiman Al-Kaabi, fait en outre la promotion du djihad, allant jusqu’à reproduire au dos de plusieurs couvertures de livres le drapeau d’Al-Qaïda.

« Nawa » a, on s’en doute, récusé les accusations qui la visent, les qualifiant de « nulles et non avenues ». Elle a vitupéré des mesures « arbitraires » au nom de la liberté d’expression… non sans, à son tour, menacer de poursuites judiciaires « toute attaque diffamatoire calomnieuse », mettant en copie son avocat, Me Sefen Guez Guez, qui fut aussi celui du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) avant sa dissolution. L’islamologue François Burgat, qui s’était notamment illustré par son soutien public à Tariq Ramadan, s’est également fendu d’un tweet accusateur évoquant « une nouvelle ligne rouge franchie par la darmaninerie ».

De fait, l’association Nawa (« petite graine » en arabe), fondée en 2008, est dirigée par Abû Soleiman Al-Kaabi et Aïssam Aït Yahya (de son vrai nom Aïssam Moussadak), un Français d’origine marocaine dont les livres constituent l’essentiel du catalogue. Son ouvrage Lire et comprendre Qotb est par exemple consacré à l’un des plus importants théoriciens des Frères musulmans, l’Égyptien Sayyid Qutb (1906-1966), auteur dans les années 1950 de l’opuscule Notre combat contre les Juifs.

Quoique récusant le qualificatif de « salafistes », Abû Soleiman Al-Kaabi et Aïssam Aït Yahya puisent fortement à divers courants salafistes tels que « l’ensemble de la littérature salafiste médiévale […], du salafisme wahhabite insurrectionnel […] et essentiellement du salafisme marocain » (p. 70), ainsi que l’indique Hakim El Karoui dans La Fabrique de l’islamisme (Institut Montaigne, 2018).

Aïssam Aït Yahya souhaite notamment « une renaissance de l’islam qui doit passer d’abord par une déconstruction du mythe de l’Occident moderne postchrétien suivi d’une résistance globale et organisée par l’ensemble de la communauté musulmane refusant l’assimilation », ce qui revient à promouvoir un discours communautariste, rejetant aussi bien le modèle démocratique que la laïcité républicaine, quitte à user de thèses d’inspiration occidentale pour étoffer l’argumentaire.

Comme le souligne le rapport publié par l’Institut Montaigne, l’idéologie d’Aïssam Aït Yahya « s’apparente donc à la doctrine d’al-Qaeda : les intellectuels du djihad » (ibid., p. 71). Aïssam Aït Yahya est allé jusqu’à réduire Daech au dévoiement d’une idée juste, dans un entretien accordé le 8 mars 2017 au blog Le Nouveau Monstre : « Je pense personnellement que Daesh est exactement ce qu’a été le stalinisme pour l’idéal marxiste-léniniste : une déviation d’un projet louable au départ, une appropriation par un petit groupe d’Irakiens d’une idée globale pour leurs petits profits et intérêts personnels et immédiats. »

Théologie du complotisme musulman, d’Aïssam Aït Yahya.

Dans cette même logique, mêlant références théologiques islamiques et concepts occidentaux au service d’une idéologie séparatiste et « résistante », Aïssam Aït Yahya a entrepris de s’attaquer… au complotisme. Dans un ouvrage paru en 2014 chez Nawa, Théologie du complotisme musulman, il dénonce une « idéologie de vaincus » encourageant le fatalisme chez les musulmans. Renvoyant dos à dos conspirationnistes et « anti-conspirationnistes » occidentaux, « fils et partisans de l’universalisme français issu des Lumières et de la Révolution », il leur reproche de mépriser l’islam et, surtout, d’accroître « le contrôle politique et social d’une population qui ne devrait surtout pas avoir de conscience islamique, autonome et authentique ».

Quand le rejet du complotisme n’est qu’une manière de se faire l’apologiste du djihad

Le cœur de son ouvrage cible cependant le complotisme en milieu musulman. En fait, derrière l’objectivité auto-proclamée, Aïssam Aït Yahya ne s’attarde guère sur le sunnisme et s’en prend au conspirationnisme régnant dans « l’axe Iran-Hezbollah », celui qui nie les actes terroristes des djihadistes sunnites tels qu’Al-Qaïda.

L’auteur va même plus loin et s’efforce de démontrer que le chiisme, du moins le chiisme imamite, majoritaire en Iran et en Irak (ainsi que dans la communauté musulmane au Liban), est lui-même un complotisme (ou plutôt un « pré-complotisme ») : née de la défaite et du ressentiment, cette branche de l’islam reposerait sur une lecture conspirationniste des textes sacrés musulmans, voyant dans la victoire du sunnisme le produit d’un « complot des anges » et d’un « complot coranique ». Le chiisme aurait trouvé en Iran un terreau d’autant plus fertile que sa population aurait été hostile à la conquête musulmane, outre qu’elle serait imprégnée de plusieurs courants religieux (zoroastrisme, manichéisme et mazdéisme) nourrissant une vision « binaire » du monde, opposant le Bien au Mal – référence que l’on retrouve effectivement dans la mentalité complotiste.

Ainsi, non content de réfuter le complotisme iranien qui met en doute le djihadisme sunnite, Aissam Aït Yahya réduit tout un pan de l’islam, le chiisme (dans sa version imamite), qu’il réprouve, à un complotisme. De la sorte, les « critiques complotistes » du djihadisme sunnite sont vus, soit comme les rejetons d’un universalisme honni, soit comme les adeptes d’une théorie du complot grimée en religion musulmane.

Ce faisant, Aissam Aït Yahya s’inscrit ouvertement dans le sillage d’un Marc-Edouard Nabe, à qui il est expressément rendu hommage en avant-propos, sachant que Théologie du complotisme musulman s’inspire d’une « petite synthèse » que Aissam Aït Yahya avait rédigée à son intention.

Or, Marc-Edouard Nabe s’est, de longue date, affiché comme un fervent zélateur du terrorisme islamiste, dédiant l’un de ses livres aux « kamikazes du 11-Septembre, morts pour la Justice », au point que ses écrits avaient été relayés par la propagande de Daech. Il s’était même réjoui, le 7 janvier 2015, du massacre de la rédaction de Charlie Hebdo, regrettant que l’essayiste Caroline Fourest ne figure pas au nombre des victimes. Nabe n’en est que logiquement plus hostile aux théories du complot remettant en cause la réalité de ces attentats. Ou quand le rejet du complotisme n’est qu’une manière de se faire l’apologiste du djihad.

 

Voir aussi :

Islamisme