De passage à Paris pour la sortie en français de son livre Le Temps des décisions – 2008-2013 (Fayard, 790 p.), l’ex-chef de la diplomatie américaine Hillary Clinton a répondu aux questions de Caroline Fourest pour son émission diffusée sur France Inter "Ils changent le monde". Extraits (la traduction en français a été effectuée en simultané d’où la syntaxe approximative) :

Caroline Fourest : Vous connaissez toutes les théories du complot qui circulent en Europe et aux Etats-Unis. Beaucoup de gens disent et voient la main des Etats-Unis derrière chaque événement, que ce soit la Révolution orange, le Mouvement vert en Iran, le Printemps arabe… Donc j’aimerais comprendre, réellement, ce que vous avez vu du Printemps arabe. Est-ce que vous l’avez vu venir, est-ce que vous l’avez encouragé ou, comme le gouvernement français, vous avez été plutôt surprise ?

Hillary Clinton : Depuis des années bien évidemment nous avons poussé les pays arabes à devenir plus démocratiques, à ce que des lois passent pour ne pas condamner les opposants, offrir une plus grande liberté, développer l’économie… Évidemment. Nous avons poussé cela. Je l’ai fait comme Première dame, comme sénatrice et après comme secrétaire d’Etat. Et c’est vrai que, j’allais faire un discours à Doha – c’était une grande réunion, un sommet dans la région –, et j’allais justement les alerter que le temps pressait et que les sociétés allaient changer. Mais je n’aurais jamais pu imaginer ce qui allait se passer bien évidemment. Et c’est vrai… ce qui pour moi sont des valeurs universelles et qui comptent dans toutes les démocraties comme la mienne, comme les nôtres, et bien j’ai toujours défendu ces valeurs. Il est clair que l’une des missions des Américains dans le monde est que nous devrions tous partager cette liberté, nous pourrions défendre tous ces droits et tout ce qui va avec. Alors, lorsque ces printemps arabes ont eu lieu, nous n’avons eu aucun contrôle, nous n’avons rien fait pour que cela arrive, nous n’avons pas prévu, mais nous devions réagir d’une façon intelligente, pour aider ces gens plein d’aspirations, plein d’idéaux mais ne pas passer à des alternatives incompréhensibles.

Je me suis rendue sur la place Tahrir après la chute de Moubarak et comme je l’écris dans le livre, je me suis entretenue avec nombre des jeunes qui étaient sur la place et qui avaient lutté pour cette révolution. Et je voulais qu’ils comprennent bien qu’il fallait passer de protester à rentrer dans la politique s’ils voulaient voir les changements pour lesquels ils avaient lutté. Mais ils ont rejeté cela. Ils n’étaient pas intéressés par la politique. À l’époque, il y avait simplement deux groupes politiques. Il y avait les Frères musulmans et les militaires. Et le choix était seulement entre les deux. Et l’ironie – par exemple dans un endroit comme l’Egypte – on nous a accusé de soutenir les Frères musulmans et les militaires. Mais ce que nous essayions simplement d’obtenir, c’était de défendre ce principe fondamental et ces valeurs que sont la démocratie. Par exemple, lorsque Morsi a été élu – et l’élection était totalement juste et démocrate – nous avons dit : « L’élection est juste ». Et on a été critiqués parce qu’on a dit : « Oh, vous défendez les Frères musulmans ». Non ! On défend une élection qui est juste. Et lorsque Morsi est devenu – disons – plus intolérant et qu’il n’a pas pris les bonnes décisions, on a parlé contre ses actions. Et on nous a dit : « Ah ben vous soutenez les militaires ! ». Alors c’est vrai qu’on nous accuse nous toujours les Américains. Et on pense qu’on a un rôle beaucoup plus important dans le monde que celui que nous avons en réalité. Alors, les théories du complot sont sans fin. Et j’en ai vu de nombreuses au cours de ces dernières années.