La ressortissante iranienne est jugée avec quatre autres prévenus, dont le polémiste antisémite Alain Soral, pour avoir déployé un canal Telegram faisant l'apologie du terrorisme. Son sort, son réseau politique, ainsi que son complotisme modelé par la propagande, font d'elle un très possible agent d'influence de la République islamique.
Mahdieh Esfandiari a l’allure modeste. Pour seule fantaisie, un sac à motif floral et un voile blanc et mauve. Un avocat en robe lui tend la main, elle ne la saisit pas. Difficile d’imaginer que cette Iranienne menue et gracieuse puisse être à l’initiative d’une chaîne Telegram glorifiant des actes sanglants. Elle est en tout cas jugée du 13 au 17 janvier 2025 à Paris pour « apologie du terrorisme », « provocation au terrorisme », « injure à caractère racial » et « association de malfaiteurs ».
Le nom du canal : « Axe de la Résistance ». Sur ce groupe de 12 000 abonnés est propagée la propagande de divers groupes terroristes : des images de civils et de soldats assassinés le 7 octobre 2023 en Israël, les communiqués du Hezbollah, du Djihad islamique et du Hamas, comme ce message d’un chef de brigade armée s’adressant aux musulmans du monde : « Ô fils de notre peuple, vous devez sortir vos fusils aujourd'hui, et celui qui n'a pas de fusil doit sortir un couteau ou un hachoir ». Sont également publiés des messages personnels faits d’emojis et de hashtags commentant les images du massacre du 7-Octobre : « Décès parmi les occupants usurpateurs et les colons suite à l'entrée des #Brigades Qassam dans les colonies entourant la bande de #Gaza ».
Étoiles de David en queue de rat, en toile d’araignée… Plusieurs caricatures antisémites sont aussi publiées. « Axe de la Résistance » prétend lutter contre « l’axe américano-sioniste et takfiri ». À ses côtés, Maurizio Busson, conjoint de la prévenue et administrateur principal de la chaîne. On lui connaît une émission intitulée, comme le canal Telegram, « Axe de la Résistance » mais cette fois sur ERFM, la webradio du site complotiste d'extrême droite Égalité & Réconciliation (E&R). Les trois autres prévenus, Alain Soral (patron d'E&R), Yoan Rocamora et Arnaud Azimzadeh ne se sont pas présentés devant la justice.
Maurizio Busson dit « Aïssa » n’a jamais montré son visage. Aujourd’hui, il s’installe en retrait, sur un banc au fond de la salle. Mahdieh Esfandiari, elle, se montre, bien droite, au premier plan. Tous les regards sont tournés vers elle, en particulier celui de la République islamique d’Iran, qui suit son sort de près. La traductrice a été libérée en octobre dernier dans un contexte diplomatique tendu. En jeu, un échange contre le rapatriement des otages français toujours retenus en Iran, Jacques Paris et Cécile Kohler.
En détention, la jeune femme de 38 ans a reçu la visite de l’ambassadeur d’Iran en France alors que le régime islamiste traverse actuellement l'une des pires crises de son histoire. « Le régime a besoin de multiplier les signaux envers ses derniers soutiens », analyse Emmanuel Razavi, journaliste spécialiste de l’Iran.
À l’évidence, Mahdieh Esfandiari en est un, précieux, « sinon ils ne se mobiliseraient pas pour elle », poursuit-il. Cette professeure enseignante à l’université Lumière Lyon 2, est arrivée en France en 2018. Elle relate son parcours depuis Téhéran jusqu'à son arrivée en France : « Ce qui m’intéressait, c’était la traduction du persan en français et non pas l’inverse. Mais je devais apprendre la culture française et la mentalité. » L’ancienne journaliste parle aussi anglais, arabe, turc et kurde.
Une compétence essentielle pour un canal qui diffuse des communiqués étrangers. Elle a d’ailleurs été payée par la maison d’édition du Guide suprême Ali Khamenei pour traduire ses ouvrages en français. Elle dément pourtant sa participation, en tant que traductrice ou administratrice, à la chaîne « Axe de la Résistance » qu’elle aurait quitté avant le 7 octobre 2023. Tout au plus, elle relaie ses contenus sur le compte X associé. Aujourd’hui, elle déplore certaines publications, notamment les caricatures antisémites (qu’elle a pourtant relayées) ainsi que la mort des victimes innocentes… « mais je me demande dans quelles circonstances ils ont été tués le 7 octobre », prend-elle la peine de préciser.
En matière d’analyse géopolitique, Mahdieh Esfandiari assène, imperturbable : « L’armée israélienne préfère tuer sa propre population, avec la directive Hannibal qui a bien été appliquée » pendant l’attaque. Au sujet de la tuerie du festival Nova : « Est-ce que les combattants [palestiniens] ont fait ces choses-là ? C’est ce que l’enquête [internationale] devra déterminer. [...] Ça peut être l’armée israélienne aussi. »
Le témoin venu plaider pour elle n’est autre que Christophe Oberlin. Habitué des médias complotistes (comme Oulala.info ou AlohaNews), ce chirurgien français a été le colistier de Dieudonné aux élections européennes de 2004 sur la liste EuroPalestine. Il a voyagé plusieurs dizaines de fois à Gaza et estime que le Hamas − pourtant responsable de dizaines d'attentats visant majoritairement des civils − n'est pas une organisation terroriste. Il a d'ailleurs consacré l'année dernière une biographie apologétique au Cheikh Ahmed Yassine, le fondateur du Hamas.
Le tropisme complotiste de Mahdieh Esfandiari ne s’arrête pas là. Cette admiratrice d’Ali Khamenei, un homme qu'elle décrit comme « sage et clairvoyant », considère que les mobilisations actuelles en Iran sont organisées par « des gens qui sont manipulés et des groupes terroristes qui se nichent dans la foule ». Par qui sont tués les manifestants ? « Des agents infiltrés », répond-elle.
« Il y a des thèses auxquelles elle adhère qu’elle ne pense pas être complotistes. Je ne peux pas faire de jugement de valeur sur ses propos, mais ce qu’on va plaider, c’est qu’il faut se placer de son point de vue à elle », promet Me Nabil Boudi, son avocat.
Son point de vue, c’est celui de la République islamique d’Iran, que Mahdieh Esfandiari reprend mot pour mot. C’est aussi l’ombre qui pèse sur son cas. Son implication dans « Axe de la Résistance » est-elle dictée, voire rémunérée, par le régime ? Mahdieh Esfandiari refuse catégoriquement de donner l’origine de ses revenus. Quels sont-ils alors ? « Sur ça, il y a beaucoup de fantasmes », tranche Nabil Boudi. Pourquoi est-ce qu'elle ne veut pas en parler ? « Parce qu'elle est gênée, elle a fait des métiers alimentaires un peu ingrats qui ont porté atteinte à sa dignité et qu’elle préfère ne pas rendre publics ».
Elle révèle volontiers avoir été baby-sitter à son arrivée en France, ainsi que son engagement pour « Axe de la Résistance » dès 2021. Plusieurs réunions organisées avec Maurizio Busson ainsi qu'une liste manuscrite en dessinent d’ailleurs les principaux axes. Parmi les idéologies à promouvoir : « l’islam authentique et la résistance palestinienne ». Parmi les ennemis à dénoncer : l’impérialisme américain, le sionisme et le « takfirisme », c’est-à-dire, selon la terminologie utilisée par Téhéran, « les organisations comme Daesh ou Al-Qaïda, issues du sionisme wahhabite » (sic). Il n'existe évidemment pas de « sionisme wahhabite ». Cet oxymore ne peut être compris que s'il est replacé dans la vision complotiste, promue incessamment par le régime iranien, de groupes terroristes djihadistes pilotés en sous-main par l'État d'Israël.
« En 1980, dans les mois qui ont suivi la révolution islamique, un système est mis en place pour permettre à des étudiants iraniens de venir en Occident, rappelle Emmanuel Razavi, auteur de La Pieuvre de Téhéran (éd. du Cerf, 2025). Les leaders de la révolution formés là-bas ont demandé d’activer leurs réseaux dans les universités, via les étudiants et les groupes étudiants. Mahdieh Esfandiari pourrait être le portrait type de ces profils qui sont envoyés en France pour faire de l’influence dans les universités. » Son essai documente les manœuvres d’Al-Qods, l’unité d’élite des Gardiens de la Révolution en charge de la guerre extérieure, qui dispose notamment d'une branche en cyber-influence.
Mahdieh Esfandiari voulait rester le plus discrète possible. L’enquête rapporte des cartes SIM achetées anonymement, des connexions internet par VPN ainsi qu’un intérêt tout particulier pour les transactions en cryptomonnaie. Pourquoi ? « L’utilisation des cartes et de VPN n’est pas interdite en France que je sache ».
L’audience s’étire jusqu’en milieu de soirée. Mais la jeune femme reste entourée et soutenue, principalement par des hommes. Parmi eux, un autre jeune fidèle du régime : Shahin Hazamy. Depuis le 7-Octobre, ce militant franco-iranien a, lui, opéré un virage à 180 degrés : de l’indignation pour les violences policières à Cergy, il est passé à la dénonciation active et continue de « l’entité sioniste » sur plusieurs canaux.
Désinvolte, caméra à la main, son attitude incarne une nouvelle manière d’influencer l’opinion. « L’année 2020 a marqué un tournant : on est en plein procès des attentats et Ali Khamenei diffuse sur X une lettre qui s’adresse aux “Jeunes Français” en leur disant “Réveillez-vous !” et qui tente de les amener à son idéologie en nourrissant l’antisémitisme. Je pense que Shahin Hazamy fait partie de ces jeunes influencés passés dans son giron », analyse Iris Farkondeh, doctorante et militante pour la démocratie en Iran.
« Venue en France dans un but précis », Mahdieh Esfandiari, elle, espère sauver sa peau et retourner vivre en Iran. Mission achevée ? « Elle n’a pas renié ses engagements politiques, reconnaît Nabil Boudi. Elle est honnête et sincère. C’est une de ses caractéristiques ». L'enseignante a, en effet, tenu à saluer la « résistance » armée du Hamas. Pendant ce temps, Maurizio Busson, à l’aise, prend note de ses réponses. Maillon de cette propagande iranienne, figure de l’ultra-droite, il en aura besoin ces prochains jours.
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