Depuis dimanche 22 juillet, Vincent Flibustier dénonce la prétendue « censure » qui se serait abattue sur les contenus de son site, NordPresse.be, pendant quelques heures en raison, selon lui, de son traitement de l’affaire Benalla. Pour Marcel Sel, le fondateur du site parodique a définitivement dépassé les bornes : celles qui le séparaient encore récemment des sites complotistes.

Le complotisme est la fabrication de complots imaginaires sur base de fausses informations, de faits hors contexte, ou dont le sens est tronqué, et de suggestions tendancieuses. Le tout visant à  rendre ces constructions fabuleuses crédibles. Le complotiste crée ainsi un univers de « vérité » qui mélange la paranoïa, le mensonge délibéré et utilise souvent la peur du pouvoir pour s’imposer en contre-pouvoir. 

Nordpresse, de Vincent Flibustier est objectivement un site complotiste depuis deux jours. Et ça pose deux énormes problèmes. Le premier, c’est qu’il donne des cours d’anti-fake-news à nos pauvres enfants de la Fédération Wallonie-Bruxelles, sous l’égide d’enseignons.be et avec la participation de profs de l’IHECS (pu-rée !) 

Le second, c’est qu’il se trouve sur la liste bruxelloise d’Ecolo pour les communales, et que le parti ne trouve jusqu’ici rien à redire aux pratiques du pirate buzzant. Selon Ecolo, il est tout à fait conforme aux valeurs du parti. Ce qui rapprocherait Ecolo de formations comme le mouvement Cinq étoiles italien.

Ce qui rend le complotisme particulièrement pervers, c’est que pour démonter ses fabrications, il faut — en bon journaliste — revérifier chaque fait de chaque article, confronter chaque affirmation aux faits, et l’article de désintoxication que cela produit est forcément ardu, sans compter le temps qu’il prend à pondre. Depuis quelques temps, plusieurs journaux ont lancé des équipes de décodage (Les Décodeurs du Monde, Libé Désintox) dont le rôle est notamment de rendre ces déconstructions plus rapides à lire, et d’y intéresser le public. 

Mais en réponse, il suffit que le complotiste écrive « ils mentent » et invente une raison « crédible » (généralement liée au financement des journaux) pour que le travail de ces décodeurs s’effondre littéralement en deux mots. La plupart des complotistes affirment ainsi que ces équipes de décodage sont au service du pouvoir. On trouve ce type d’affirmation dans la galaxie de Michel Collon comme à l’extrême droite. On la trouve désormais aussi chez Vincent Flibustier qui accuse les deux grands décodeurs (Le Monde et Libé) d’être au service du pouvoir, et s’est fendu d’un billet « le fact-checking, c’est de la merde ».

Démonter le conspirationnisme est d’autant plus ardu si l’on ne dispose pas de preuves accablantes. Dans ce cas, le complotiste propose à ses lecteurs une explication imaginaire dont il fonde la preuve sur… l’absence de preuve. Exemple : « puisque qu’il n’y a aucune image de l’arrivée d’un avion de ligne sur la façade du Pentagone le 11 septembre 2001, c’est bien qu’il n’y a pas eu d’avion qui s’est écrasé sur le Pentagone ». Ce faisant, le complotiste instille le doute y compris sur des événements incontestables et faciles à démontrer. Son pouvoir sur les événements moins « marquants » est d’autant plus grand. Si Facebook parle d’un bug, c’est forcément qu’il cache quelque chose… Non ? Ah ben, si, hein ! Puisque Flibustier le dit !

La secte Moonpresse

Le complotiste crée aussi progressivement un cercle de croyants, s’imposant comme l’outil de la seule vérité, au détriment des médias généralistes, qu’il présente systématiquement comme manipulateurs. Ce public est rendu sectaire par la croyance que le complotiste qui le contrôle détient la vérité (le gourou), et que tous les autres sont des menteurs animés, généralement, par l’argent. Il peut aussi prétendre être haï (c’est ce que Flibustier a trouvé en ce qui me concerne — alors que je ne le connais même pas !), ou pourchassé par une horde d’horribles journalistes qui lui veulent du mal parce que, justement, il dit la vérité qu’ils veulent dissimuler ! 

Il crée ainsi un univers paranoïaque et invite les lecteurs à s’y réfugier avec lui contre un monde très méchant. Il prétend par ailleurs bien évidemment servir la démocratie et la défendre contre ses ennemis (les élites, les journalistes, le gouvernement en place, toute personne qui le contredit, etc.)

Dans une vidéo présentant son activité dans les écoles, Flibustier expliquait par exemple vouloir susciter « l’éveil du fait que les journalistes, même s’ils s’en défendent, ne sont pas parfaits du tout, et font partie souvent d’un système qui est régi par beaucoup d’intérêts financiers et qui du coup, y’a des choses à critiquer là-dedans (sic) (sic) (sic) ». Première manipulation : aucun journaliste n’a jamais affirmé être parfait ! Seconde manipulation : mêler les intérêts financiers à la question du journalisme est une manière commode de jeter le discrédit sur l’ensemble de la profession.

Typiquement, ce sont les extrêmes gauche et droite qui ont le plus naturellement recours au complotisme. Il en va ainsi aujourd’hui du Peuple de Modrikamen (qui affirme détenir la vérité jusque dans son slogan) comme d’Investig’action de Michel Collon (qui prétend corriger les « médiamensonges » de tous les autres médias, vendus pour la plupart à… Israël lorsqu’ils sont français), comme d’une flopée d’autres médias tendancieux. Tous ont en commun la haine des journalistes « mainstream ».

Depuis 48 heures, Nordpresse de Vincent Flibustier fait donc objectivement partie de cette galaxie. 

À partir de l’impossibilité de partager ses contenus de fake-news humoristiques sur Facebook par un certain nombre de ses abonnés, il a crié à la censure et a imaginé un complot ourdi contre lui par… l’Élysée (rien que ça !) Pour démontrer ce point, il a d’abord prétendu que seuls les articles concernant l’affaire Benalla par le président français Emmanuel Macron faisaient l’objet d’une telle « censure » (ce qui était faux selon plusieurs médias et non des moindres). Notez la subtilité : puisqu’il s’agit de l’affaire Benalla, c’est forcément un ordre de Macron. 

Démontage facile :

1. il ne s’agit pas uniquement de l’affaire Benalla (les autres articles de Nordpresse avaient aussi des problèmes de partage),

2. Macron ne connaît probablement pas Nordpresse,

3. aucun autre média n’a fait l’objet d’une « censure » similaire.

La probabilité que l’Élysée ait ordonné une telle limitation du partage des imbécillités facétieuses de Nordpresse est donc proche du zéro absolu. Qu’importe. Flibustier a alors affirmé que la Ligue des Droits de l’Homme avait eu le même problème. Badaboum ! 

Eh non, celle-ci a répondu qu’elle avait juste eu un problème lié à un raccourcisseur d’URL. Peu importe, l’info est lancée, elle continuera à être présentée comme argument à qui veut y croire. La LDH, rendez-vous compte ! 

Libé, Facebook, Macron, tous pourris !

Et lorsqu’une demi-douzaine de journaux français ont finalement démonté le complot, se basant notamment (mais pas uniquement) sur la réponse de Facebook (« c’est un bug »), Flibustier a cherché des preuves de la collusion entre Facebook et l’un de ces médias et a publié un article titré « Réponse à Libération qui raconte n’importe quoi pour protéger son client Facebook ». Rien que le titre vaut son pesant de complotisme ! 

Extraits de cet article :

« Il y a actuellement un Check-News de Libération qui essaye de faire croire qu’on a essayé de mener en bateau les gens, qu’on a crié sans raison à une action humaine pour nous virer. Check-News de Libération est rémunéré par Facebook en tant que média vérificateur à hauteur de près de 800 euros par information vérifiée pour le compte de Facebook (selon leurs propres chiffres) et font ici totalement confiance à Facebook dans leurs explications, sûrement encore un hasard. »

Notez ici la suggestion : Flibustier n’a aucune preuve que Facebook ment, alors, il insinue…

« Facebook finance donc Libération pour plusieurs dizaines de milliers d’euros » Euh non, ce n’est pas un financement, c’est un deal. « Ils le disent eux-même, ça finance 2 emplois à temps plein. Ne croyez donc pas ceux qui vous disent qu’on vous a menti, ce n’est pas le cas. »

La dernière ligne est fabuleuse : en utilisant une relation commerciale entre l’un des journaux qui a publié un désintox du « complot » Nordpresse, ce dernier invite à ne croire aucun de ces articles !

Admirez le procédé : si Libé a un accord financier avec Facebook pour repérer des Fake News, c’est bien que Libé roule pour Facebook. Et donc, si Libé défend Facebook contre Nordpresse, c’est bien que Nordpresse a raison contre cet horrible consortium financier. En focalisant l’attention sur une pseudo-entente entre les deux, Nordpresse détourne l’attention d’un fait bien plus important : tous les médias sérieux qui ont étudié le cas Nordpresse (Marianne, Le Monde, Libé, L’Express, Arrêt sur Image) arrivent à la même conclusion ! Mais en focalisant sur Libé, Flibustier jette l’opprobre sur tous les autres journalistes !

Toujours dans le même article, Flibustier, ou un de ses avatars, écrit à la fois « on ne sait pas exactement ce qui a causé ça » mais aussi « l’État français a directement piloté la censure de Génération Identitaire et ne s’en cache pas donc a la possibilité de faire rapidement et discrètement disparaître du contenu sur Facebook ».

Ici, Nordpresse suggère que l’État a forcément fait le job et qu’on ne nous dit pas tout, on nous cache tout, on nous dit rien. 

Et le bouquet final : « Laurent Solly, patron de Facebook France, est un ancien sarkozyste et haut fonctionnaire. » Tenez, tenez ! Et donc, si le type connaît Sarko, il est forcément pro-Macron, et il lui obéit quand ce dernier a un problème si grave avec les conneries de Vincent Flibustier qu’il ressent un pressant besoin d’empêcher les internautes de partager son contenu ! Badaboum !

Les copains identitaires du pirate ecolo

Revenons à la fermeture de la page de Génération Identitaire, que Flibustier présente comme une « preuve » de la manie de l’État français de censurer. Pour rappel, Génération Identitaire, ce sont ces gens qui s’en sont allés dans le Briançonnais pour empêcher les migrants d’entrer en France. De fieffés racistes. Cette fermeture de page était une action de Facebook contre ce groupe qui incitait à la haine raciale parce que c’est contraire aux règles du réseau social. L’affirmation que l’État français a quelque chose à y voir repose sur un et un seul tweet de Frédéric Potier, délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’homophobie qui lui-même répondait à un tweet dans lequel la Licra se réjouissait de la fermeture de cette page antimigrants. Potier répondait simplement : « Je confirme, et ce n’est pas un incident technique… » Point. En effet, ce n’était pas un incident technique, puisque Facebook a rapidement expliqué que c’était une fermeture définitive.

Alors que Flibustier se montrait proche du mouvement citoyen au parc Maximilien au point de séduire Ecolo Bruxelles, il défendait donc aussi Génération identitaire bec et ongles, contre la « méchante » LICRA, expliquant (j’espère que là, quelques écolos vont s’étrangler) : « Non, la suppression de la page Facebook des dégénérés de Génération Identitaire n’est pas une bonne nouvelle pour notre société, contrairement à ce que cherche à faire croire la LICRA, notamment. » Ou encore : « Ils ont le droit d’exprimer ce qu’ils cherchent à exprimer. Ils ont le droit d’avoir peur de l’étranger et le manifester. Ils ont le droit de défendre leur identité, de la même manière que des groupes communautaristes cherchent à le faire. […] Cette peur de l’étranger, elle est partagée par beaucoup de nos concitoyens. »

Suite à quoi, Flibustier reprend un laïus né sur les réseaux d’extrême droite et commun à Egalité et Réconciliation, Génération identitaire, Français de Souche ou encore Marine Le Pen : « Oui, en 2018, la censure d’État existe en France. Dans un tweet, un préfet responsable de la lutte anti-racisme se félicite de la suppression de la page, confirmant à demi-mots d’y avoir participé. » Eh non, il n’a rien confirmé du tout ! Mais ça lui permet de conclure : « Nous sommes donc face à un État défaillant qui, plutôt que de réussir à convaincre ses concitoyens du bien fondé de sa politique, cherche à faire taire ses opposants. » Euh… On parle d’extrême droite raciste, quand même…  « Nous sommes face à un État qui, plutôt que de condamner les propos racistes, la haine, ordonne à une société américaine de censurer les contenus. » Un ordre ? Quel ordre ? Où est la preuve ? Où est la source ? À cela s’ajoute l’affirmation que c’est la France qui a le plus demandé à Facebook de censurer des partages Facebook. 38.000 fois en 2016. Sauf que dans 32.000 cas, il s’agissait de la seule image des cadavres à l’intérieur du Bataclan ! Bref, tout est bon, même le pire. Bien sûr, là aussi, c’est une info qui a beaucoup circulé à l’extrême droite.

Flibustier n’est pourtant « apparemment » pas d’extrême droite (même s’il n’a aucun problème à plaisanter sur la duplicité des Juifs et leur goût pour l’argent). Il est plutôt confusionniste. Ce qui compte, c’est l’effet buzzant de ses articles. Et la séduction des masses. Depuis des années, il harangue ses troupes tels un Hanouna de la fake news. Il les invite à défendre avec lui le « vrai journalisme » contre SudPresse en particulier, derrière la bannière de la lutte pour la « démocratie ». Il se victimise aussi régulièrement, ce qui permet de prétendre à une certaine forme de martyre : la RTBF l’aurait viré méchamment, Facebook l’aurait dans le collimateur, ses procès avec SudPresse lui auraient coûté très cher (ce qui serait étonnant, sachant qu’il les a gagnés…), et maintenant, c’est l’Élysée, Facebook, Libé qui auraient ourdi un complot contre lui. 

Martyr et leader d’opinion, il affirme que lui seul lutte contre les fake news tout en les produisant en série (!), et explique que s’il alimente des pages Facebook d’extrême droite avec des infos qui les séduisent (sur l’interdiction du jambon pour plaire aux musulmans, par exemple), c’est pour leur démontrer qu’ils sont bêtes (!). Il s’est ainsi créé un fan-club de supporters de tout bord prêts à le suivre dans n’importe quel délire au service de sa vision bizarre de la « démocratie ». 

Aujourd’hui, sur Facebook, quand on demande à ces fanzouzes s’ils préfèrent croire Nordpresse ou Libération, ils répondent sans hésiter : « Nordpresse ». Mais il a mis le turbo. Avec ce nouveau complot, il a aussi séduit tout ce que la France compte d’anti-Macron, chez les Insoumis comme à l’extrême droite (Florian Philippot, par exemple, a défendu notre candidat écolo à Bruxelles-ville… on plane vraiment haut, là !)

Le complot 2.0

Contrairement aux complotistes standard, Flibustier a aussi la culture du buzz. Il sait comment faire réagir des masses de gens. Il sait comment se faire remarquer et finir dans le journal. Le Soir et La Libre ont rapidement reproduit sa prétention à une « censure » par Facebook (alors que sa page et son profil n’ont absolument pas été fermés). En France, il a eu droit à des articles dans Le Monde, Marianne, Libé, Arrêt sur Images, L’Express, Le Figaro, etc. Excusez du peu. Et là, on découvre la différence entre la presse français et la belge : lorsqu’il est apparu qu’il s’agissait plus probablement d’un bug que d’une censure de « l’Élysée », tous ces médias ont trouvé indispensable d’examiner le cas Nordpresse de plus près, avec des articles extrêmement critiques.

C’était indispensable, du fait du retentissement colossal de l’affaire de la pseudo-censure. Mais aussi parce que, dès le début, Flibustier est allé très loin dans la théorie du complot :

«  Ceci c’est pas une fausse info et c’est TRÈS grave […] Merci de lire ce qui suite (sic). […] On sait comme le patron de Facebook France est en lien direct avec l’Elysée après l’affaire Génération identitaire. Est-ce ça aujourd’hui la démocratie française ? […] les centaines de témoignages reçus ce matin nous terrifient. […] Pour la démocratie qui est plus que jamais en péril. Et si les grands médias taisent la censure qui nous est encore une fois appliquée, on saura ce qu’il en est de leur complicité. […] Merci de partager. L’heure est grave. »

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais d’emblée, Nordpresse attaque les « grands médias », et surtout il joue sur les peurs (« très grave », « terrifie », « démocratie en péril », « l’heure est grave ».) C’est ce que font les extrêmes. Ici, il s’agit donc d’un Ecolo officiel.

Depuis lundi, donc, Nordpresse a toutes les caractéristiques d’un média complotiste. Sur la toile, de nombreux « croyants » de Nordpresse, parfois intellectuellement doués, reprennent telles quelles les affirmations et faux arguments de leur gourou Vincent Flibustier, entre vérité fabriquée, paranoïa assumée et informations erronées. 

Et là, c’est un gourou qui prêche dans nos écoles. Un gourou qui a sa place sur les listes du parti autrefois le plus clean du pays. Apparemment, un complotiste égotique, paranoïaque, ambigu au point de reprendre des théories d’extrême droite, ne pose pas le moindre problème à Ecolo. À moins que ce soit leur gêne qui fait qu’ils ne répondent à aucun tweet à son sujet ? Ou alors, ils se disent que tant que les médias généralistes n’en parlent pas, tout va bien. On attend donc Le Soir, La Libre, L’Avenir, la RTBF ou RTL-TVI (qui lui a donné la parole dans le JT, lui permettant de semer ses théories) au tournant.

Le tout permis de Vincent Flibustier a assez duré.

 

NB : Ce texte a été publié le 24 juillet 2018 sur le blog de Marcel Sel sous le titre « Nordpresse : un complotiste chez Ecolo et dans l’école de vos enfants ».