Contrairement à ce que vous pensiez, le tsunami n’est pas dû à un tremblement de terre, mais à une explosion nucléaire créée par les américano-sionistes pour mettre la main sur la plus grande région musulmane du monde. L’idée, qui fleurit sur Internet, séduit une population variée : ufologues, islamistes, ésotériques ou nazis. Petit tour du monde des traqueurs de complots.

Comme personne n’est venu en faire la pub chez Ardisson, les théories du tsunami artificiel ne sont pas encore répandues aux comptoirs de bistrots. Pour l’instant, c’est sur Internet, le grand zinc planétaire, qu’elles s’épanouissent. En effet, plusieurs sites et forums véhiculent l’idée que le séisme est dû à toutes sortes de choses, sauf à une cause naturelle. Au départ, toujours le même constat : il se passe des choses bizarres. Tenez, saviez-vous qu’il existe une base américaine dans l’Océan Indien, la base de Diego Garcia ? Bien que son altitude ne dépasse pas 8 mètres, cette base est sortie intacte du raz de marée. Étrange, non ? (En vérité, la présence d’une fosse sous-marine de 5000 m de profondeur au large de l’île a réduit la vague à deux mètres.) Et puis, comment expliquer que les autorités n’aient pas alerté la population ? Le site indien Indian Daily lève le voile : « Les militaires indiens ont eu l’information deux heures avant que le tsunami ne frappe les côtes. (…) Le gouvernement savait que des expériences étaient menées par certains pays, agences ou entités. On leur a clairement dit de ne pas réagir ». Il suffit de surfer au gré de Google pour découvrir toujours plus “bizarre”. Par exemple, un satellite américain survolait le tsunami au bon moment… alors que la probabilité qu’il se trouve là était dérisoire. Ce n’est pas un hasard, tout de même ! On apprend aussi que dix jours avant la catastrophe les Américains avaient rassemblé une troupe de 10 000 hommes prêts à débarquer. Ou encore que, deux jours avant le tsunami, des centaines de mammifères marins se sont échoués sur les côtes. C’est bien la preuve que quelque chose se tramait, non ? Mais l’argument le plus convaincant reste la date du tsunami. 26 décembre. Souvenez-vous. Un an jour pour jour avant cette date, un tremblement de terre en Iran faisait 40 000 morts. Et qu’est-ce qu’on obtient, en ajoutant les chiffres du jour et du mois (26/12) ? 2 + 6 + 1+ 2 = … 11 ! ça, ne vous rappelle rien? Evidemment, un certain 11/9. Dont les chiffres additionnés (1 + 1+ 9) donnent aussi… 11. Avouez qu’il faudrait être aveugle pour ne pas trouver ça suspect.

Pas de parano sans bouc émissaire

Après les indices, l’arme du crime. Sur le sujet, plusieurs hypothèses circulent. La première, c’est qu’“on” a voulu tester de nouvelles armes. Tous les yeux des internautes se tournent alors vers une base américaine située en Alaska, qui, avec ses 180 antennes, serait – d’après eux – capable de focaliser une onde électromagnétique pour réchauffer l’atmosphère et créer un raz de marée. Mais la théorie la plus répandue, c’est l’essai nucléaire qui a mal tourné. Théorie relayée notamment par l’hebdomadaire égyptien Al-Osboa : « Le tsunami a été probablement causé par une expérience nucléaire indienne à laquelle les Israéliens et les Américains ont participé ». Et si les Américains avaient déclenché la catastrophe intentionnellement ? Par exemple pour donner une leçon aux islamistes radicaux, ou pour accéder à des réserves pétrolières sans être trop gênés par les autochtones. Accessoirement, les secours post-tsunami serviraient à tester de nouveaux vaccins. Bref, les mobiles ne manquent pas…

Contre le complot, E.T., Hitler et Allah

Les aficionados du complot se scindent en plusieurs catégories. Il y a d’abord les passionnés de bizarreries. C’est le cas de Jean-Pierre Petit, seul Français à relayer la théorie du complot. Ancien directeur de recherche du CNRS en astrophysique, il a suivi une carrière tout ce qu’il y a de plus standard… avant de commencer à s’intéresser aux ovnis. Désormais, son site, en plus du tsunami, traite des “prophéties de Jean de Jérusalem” et des “voyages interstellaires”. L’avis de Jean-Pierre Petit sur le tsunami, c’est qu’« "on" développe des armes qui utilisent les forces de la nature. Il suffit de déposer une bombe au fond de l’eau avec un sous-marin. L’effet de l’explosion aura certainement dépassé les prévisions ». Autre catégorie, les ufologues, c’est-à-dire les passionnés d’ovnis. Sur leurs sites Internet, ils affirment que les apparitions de soucoupes volantes « avant le tremblement de terre et le tsunami furent très inhabituelles dans cette région du monde ». Après, il y a deux courants. Ceux qui se demandent si les E.T. « n’étaient pas en train de nous avertir »… et ceux qui sont persuadés qu’ils ont déclenché volontairement le tremblement de terre « pour corriger la rotation branlante de la Terre ». On savait que la Terre ne tournait pas rond, mais pas à ce point. Plus politiques sont les islamistes. Ainsi, le cheikh Ibrahim Mudeiris, dont le sermon diffusé sur la télé palestinienne expliquait qu’Allah a lancé le raz de marée pour punir les « paradis touristiques », où « l’oppression et la corruption causée par l’Amérique et les Juifs ont augmenté » (sur les photos satellitaires, certains ont même vu le nom d’Allah écrit dans les vagues}.

Mais la catégorie la plus répandue (catégorie non incompatible avec les précédentes) est formée par les antisémites pur jus. Le leader en la matière est un Australien nommé Joe Vialls. Le titre de son article résume tout. « New York a-t-il orchestré le tsunami en Asie ? » D’après Vialls, « les banquiers de Wall Street cherchaient tous désespérément d’autres moyens de contrôler notre monde ». Pour preuve, suivent quelques noms à consonance “juive”. Car, de l’accident du Concorde à la mort de Diana, Joe Vialls attribue tous les drames du monde à un complot du “lobby sioniste” (même la vidéo de la décapitation de Nicholas Berg aurait été filmée dans la prison américaine d’Abou Ghraib).

Pas étonnant, dès lors, que les textes de Joe Vialls soient repris par les néo-nazis allemands, lesquels organisent même des conférences pour populariser ses idées. Finalement, la théorie du complot n’est que le dernier avatar du “Protocole des sages de Sion”, ce faux document présenté par les antisémites comme une preuve de la volonté juive de domination du monde.

Mais que fait Thierry Meyssan ?

D’où qu’ils viennent, ceux qui fantasment sur la théorie du complot ont tous un point en commun. Tous, ils font de l’“investigation” sur Internet sans décoller de leur écran d’ordinateur. Drôle d’“investigation”, qui consiste à grappiller des “in
fos” que l’on répercute sans la moindre vérification. Au départ, pourtant, toute interrogation est légitime. Il suffit d’étudier l’histoire contemporaine pour voir que désinformation, coups montés et mensonges d’État ne sont pas qu’affaire de paranos. Rejeter a priori l’idée d’un accident nucléaire est aussi absurde que la gober a priori. Réfléchir, il n’y a que ça de vrai. Seulement, la plupart des théoriciens du complot ne font que s’agripper à une fausse argumentation, dont ils ne veulent pas voir qu’elle s’effrite à la moindre investigation sérieuse. Ce fantasme du complot, quand il n’est pas motivé par l’antisémitisme, actionne les mêmes ressorts que la religion, à savoir l’envie de croire que des mécanismes secrets nous régissent à notre insu.

Pour l’instant, le complot du tsunami obtient moins de succès que celui du 11 septembre. Thierry Meyssan est muet. En somme, le créneau est libre. C’est le bon moment pour se faire du blé en écrivant un best-seller.

Source : Charlie Hebdo, 16 février 2005.