(crédits : Frédéric Sapp)

Mieux vaut un vrai dubitatif qu’une fosse septique.

Le doute, c’est bien. C’est très bien, même. Cela oblige tout un chacun à revoir ses perspectives et ça permet de ne pas rester confit dans ses certitudes comme une cerise dans du marasquin[1]. Le vieux Descartes recommandait instamment à ses lecteurs de bâtir l’édifice du doute et le professeur Henri Broch en fit même une discipline, la zététique – art du doute –, qui est à la fois une  excellente gymnastique intellectuelle et un très beau mot à placer au Scrabble. Depuis, de nombreuses personnes, dont moi-même à mes heures pas toujours perdues, se réclament de la discipline en question et s’affirment zététiciens. Et nul n’est besoin d’être un pur scientifique pour l’être, il s’agit d’avoir l’esprit scientifique et une approche sceptique des choses pour pouvoir se réclamer de cette école de pensée.

On trouve donc des zététiciens dans tous les milieux et toutes les professions, ils font souvent œuvre de salubrité cognitive publique en s’attaquant, parfois seul contre tous, aux approximations, aux fausses croyances et aux pseudo-sciences. Et quelquefois même à la théorie du complot. Ce qui, évidemment, m’est plutôt sympathique, vu que j’écris pour Conspiracy Watch. Bref tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et chantons notre joie de la zététique.

Sauf que.

Sauf que, outre un manque d’humour patent chez de nombreux tenants de cette pensée, mais ceci n’est qu’un pêché véniel, il existe aussi, parmi eux des personnes dont l’art du doute tourne à l’obsession et même à la contre-indication. À force de ramer, certains zététiciens en viennent à attaquer la falaise sans barguigner. Ainsi, récemment, un mien ami eut une conversation surréaliste avec un membre proclamé de la zététique concernant la mort d’un négationniste nazi militant. Mon camarade se vit dire que les choix politiques du défunt n’étaient pas preuve de partialité intellectuelle et que son « œuvre » devait être analysée sans parti-pris, avec renversement de la charge de la preuve incombant aux victimes de la Shoah. Je pense que mon camarade en cherche encore sa respiration. Car l’intervenant venait de lui faire une superbe démonstration de méthode « hyper-critique », qui remet tout en doute, tout le temps, même ce qui vient d’être établi l’instant d’avant, ce qui est parfaitement inepte mais qui occupe les longues soirées d’hiver… Car, comme toute méthode, la zététique possède ses limites, comme le faisait remarquer Carl Sagan, qui, donnant des outils de prophylaxie intellectuelle[2], recommandait bien de s’en méfier aussi, car ils n’étaient finalement que ça, des outils et qu’entre de mauvaises mains, ils perdraient leur valeur.

De la même façon, mais, à mon humble avis, de manière un peu plus grave, certains groupes zététiciens constitués font preuve d’une magnifique cécité quand il s’agit de remettre en question les positions de membres de la chapelle. Ainsi, quelques uns s’abîment le cortex à vouloir, à toute force, dédouaner le volontairement sulfureux Jean Bricmont, physicien belge, zététicien de la première heure et défenseur outré de toutes les positions « à contre-courant » au nom d’une fort discutable liberté d’expression totale. Que le scientifique d’outre-Quiévrain tienne des discours navrants de mauvaise foi, voilà qui est déjà dur à encaisser. Mais que certains zététiciens, au nom de la zététique, lui tendent le micro et lui accordent crédit, voilà qui fait froid dans le dos. Et qui remet en question leur art du doute. Car alors, certains posséderaient la carte, comme celle qui au Monopoly vous fait sortir de prison, mais qui là, vous permet de sortir n’importe quelle ineptie sous le couvert de la zététique. Et les autres devraient en accepter la parole, tête basse et oreilles dressées.

Ne serait-ce pas un peu un argument d’autorité, là ? Tout à fait contraire à la pensée zététicienne, non ?

J’ai comme un doute.

[1] Alcool de fruit que plus personne n’utilise de nos jours.

[2] “Like all tools, the baloney detection kit can be misused, applied out of context, or even employed as a rote alternative to thinking. But applied judiciously, it can make all the difference in the world — not least in evaluating our own arguments before we present them to others”.