Du 10 au 29 mai 2012, après le second tour des élections présidentielles, l’institut de sondage OpinionWay a interrogé par téléphone un échantillon de 2504 personnes pour le compte du très sérieux CEVIPOF. Parmi les questions posées, deux ont été insérées dans l’enquête par Counterpoint, un think tank britannique à l’initiative d’un programme de recherche dont un volet est consacré à la sociologie de l’adhésion aux théories du complot.

L’affirmation suivante a été proposée aux enquêtés : « Ce n’est pas le gouvernement qui gouverne la France ; on ne sait pas en réalité qui tire les ficelles ». Les enquêtés pouvaient répondre qu’ils étaient « totalement d’accord », « plutôt d’accord », « ni d’accord ni pas d’accord », « plutôt pas d’accord » ou « pas d’accord du tout » avec cet énoncé – typiquement conspirationniste s’il en est. Résultat : 22 % sont « totalement d’accord » et 29 % sont « plutôt d’accord ». L’addition des deux permet de conclure qu’une majorité des sondés (51 %) ne croit pas que le gouvernement gouverne et ne sait pas « qui » (et non pas « quoi ») est à la manœuvre. En face, les « plutôt pas d’accord » et les « pas d’accord du tout » (respectivement 22 % et 16 %) ne sont que 38 %.

Vendredi dernier, Le Monde a rendu compte des résultats de l’enquête sous le titre « La moitié des Français croient aux théories du complot ». Nul ne prétend qu’une telle assertion énonce une vérité scientifique. Un sondage n’est qu’un sondage et les lecteurs du Monde savent à quoi s’en tenir. Ils savent, par exemple, qu’ils lisent un journal et pas un traité scientifique. Reste que l’idée que seulement 38 % des sondés ne croient pas que la démocratie soit un simulacre, un théâtre d’ombres où se meuvent des marionnettes dirigées en secret par des puissances occultes, est inquiétante. Mais pour certains, elle est également dérangeante.

Le jour même de la publication de l’article du Monde, l’animateur du site Acrimed, Henri Maler, qualifie sur Twitter le sondage de « plus crétin de l’année », rien de moins.

Le lendemain, l’Observatoire des sondages, un site internet administré par l’universitaire Alain Garrigou, va plus loin : « grossièrement biaisée », l’enquête de Counterpoint serait contestable non seulement du point de vue de la méthodologie (la question posée serait « une mauvaise question » ; mais alors quelle aurait été la « bonne question » ? l’article ne le dit pas…) mais aussi du point de vue des « intentions politiques » prêtées à ses concepteurs. Ceux-ci utiliseraient « les théories conspiratives » comme « un équivalent fonctionnel de ces mots stigmatisants de la politique qui visent à discréditer l’adversaire ». Et l’article de citer « le totalitarisme ou le populisme ».

Le texte n’est pas signé mais on y retrouve la patte d’Alain Garrigou qui, dans un post daté d’il y a deux ans, attaquait non sans véhémence « la dénonciation de la théorie du complot ». Celle-ci, présentée comme un problème plus préoccupant encore que le conspirationnisme lui-même, serait en réalité dirigée « contre l’ambition scientifique de dévoilement ». Etrange procès. Comme si le conspirationnisme n’était pas un sujet d’inquiétude légitime. Comme si l’étude critique des délires complotistes était indigne d’intérêt. Comme si elle ne pouvait prétendre à la scientificité alors même qu’elle peut se prévaloir, depuis plus d’un demi siècle, d’une quantité impressionnante de travaux savants. Comme si la mise en perspective historique et idéologique des fantasmes et des mythes du complot relevait, par principe, d’une entreprise douteuse voire suspecte.

De quoi a-t-on peur ? Les astrophysiciens n’ont aucune raison de se sentir menacés par les sceptiques qui s’emploient à réfuter scientifiquement l’imposture de l’astrologie. Située aux croisements de l’histoire des idées, de la sociologie, de la psychologie sociale ou encore de la rhétorique, l’étude du complotisme conforte quant à elle la recherche en sciences sociales. Pourquoi s’en méfier ? Cette conception suspicieuse de la critique du conspirationnisme ne trouve-t-elle pas son explication dans la conviction de certains d’avoir quelque raison de se sentir visés par elle ? N’embarrasse-t-elle pas d’abord ceux qui, sous couvert de discours scientifique, usent et abusent de la rhétorique complotiste ?

L’article de l’Observatoire des sondages prend bien soin de préciser, en note de bas de page, que l’enquête a été « payée par le financier milliardaire George Soros ». Si l’auteur de ce texte avait voulu être tout à fait exact, il aurait dû indiquer que l’enquête a en réalité été payée par Counterpoint dans le cadre d’un programme de recherche qui, lui, est financé par l’Open Society, la fondation de George Soros. Seulement voilà : le raccourci focalisant sur Soros, qui joue sur les fantasmes qui entourent le personnage (il est l’une des cibles favorites des théoriciens du complot qui l’accusent de travailler à l’avènement d’un « nouvel ordre mondial », d’être un « paravent de la CIA » ou encore un « Illuminati »), permet d’enfoncer un peu plus le clou en étayant la thèse d’une manœuvre censée révéler les « intentions politiques » – forcément inavouables – des « concepteurs de ce simulacre d’enquête ».

D’ailleurs, certains ne s’y sont pas trompés comme le montre cette réaction au tweet d’Henri Maler :

Voir aussi :
* Conférence de Philippe Corcuff sur la critique des médias
* La critique des médias, sa légitimité et ses excès vus par Laurent Joffrin