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Entretien avec Caroline Fourest


Caroline Fourest (crédit photo : © Gilles Dacquin)
Conspiracy Watch : Sur fond de polémique avec le site web Riposte Laïque, vous avez récemment dénoncé les fantasmes conspirationnistes de certains « partisans inconditionnels de la droite israélienne ». A quoi faisiez-vous référence ?

Caroline Fourest : Je réagissais à un article délirant, signé Paul Landau (1), qui m’accuse d’être partie prenante d’une obscure machination œuvrant à l’islamisation de l’Europe… J’y suis même présentée comme une « fonctionnaire d’Eurabia » (un grand complot qui unirait les pays européens et les pays arabes contre Israël) ! J’ai dû le lire plusieurs fois pour y croire.

Au moment où je subissais, une fois de plus, l’assaut des partisans de Tariq Ramadan sur Internet, des militants de la droite israélienne me reprochent l’une de mes chroniques du Monde. Celle où je critique la reprise de la colonisation voulue par Netanyahu (2). Deux semaines plus tard, l’essayiste Bat Ye’Or, bien connue pour sa ferveur néo-conservatrice, a enfoncé le clou (3) en m’accusant d’être vendue à l’Organisation de la Conférence islamique : le groupe des pays musulmans à l’ONU que je dénonce pourtant dans tous mes livres, notamment dans La Dernière utopie, et dans mon documentaire, « La bataille des droits de l’homme » (4) ! Vous imaginez qu’en travaillant depuis des années sur des fanatiques comme Tariq Ramadan, je suis habituée à la mauvaise foi, mais là quand même j’ai trouvé qu’on allait très loin dans la science fiction.

C. W. : Comment expliquez-vous que ces accusations aient circulé sur un site comme Riposte Laïque ?

C. F. : La dérive de Riposte Laïque n’est pas nouvelle. Je la dénonce depuis des mois. Sous couvert de défendre la laïcité, ce site a glissé vers une approche très « Oriana Fallaci ». Il ne s’agit plus de défendre la laïcité face à tous les intégriste mais la France et sa tradition judéo-chrétienne face à l’islam… Nous sommes plusieurs à avoir mis en garde et à refuser de suivre cette dérive (Mohamed Sifaoui, Henri Peña-Ruiz, Catherine Kintzler). Les rares militants de Riposte Laïque, qui écrivent tous sous plusieurs pseudonymes, ne nous le pardonnent pas et passent l’essentiel de leur énergie à nous attaquer. Le texte de Paul Landau a dû les conforter puisqu’il prétend avoir détecté un « tournant eurabien » dans ma ligne de pensée. Manque de chance, elle n’a jamais déviée depuis mon livre, Tirs croisés (5). Je me bats contre tous les intégrismes, à partir d’une grille de lecture féministe, laïque et antiraciste. Riposte Laïque et Paul Landau aiment quand je me bats contre l’islamisme, moins quand je mets en garde contre le racisme…

C. W. : Paul Landau et Bat Ye’Or vous reprochent de siéger au Conseil consultatif de la Fondation Anna Lindh, décrite comme « le cheval de Troie de l’islamisation culturelle et politique de l’Europe », une organisation « monstrueuse », disposant de « moyens financiers considérables », dont l’objectif serait de « conditionner, uniformiser et formater la pensée des Européens ». Sa puissance serait telle que « tout ce qui s’oppose à sa vision est éliminé par le boycott et le silence ». Pouvez-vous nous en dire plus sur cette mystérieuse Fondation Anna Lindh ?

C. F. : J’ai l’impression d’entendre l’extrême droite et les islamistes sur le « lobby sioniste »… On nage en plein délire. La Fondation Anna Lindh est une fondation voulue par l’Union européenne dans le cadre du processus de Barcelone. Tous les pays engagés dans le dialogue Euro-Med y siègent, y compris Israël (6) ! La Fondation a pour ambition de favoriser des projets, associatifs, artistiques, œuvrant au dialogue entre les cultures. Je fais partie de son comité consultatif pour trois ans, à titre purement bénévole. Aux côtés d’universitaires, de journalistes ou d’artistes, qui ont souvent en commun de combattre à la fois les préjugés et l’intégrisme. La plupart des représentants du monde arabe ont directement souffert du terrorisme islamiste… Et le président de la fondation, André Azoulay, est connu pour combattre à la fois l’antisémitisme dans les pays arabes et pour vouloir la paix au Proche-Orient. L’essentiel des projets associatifs soutenus permettent de faire vivre le tissu associatif dans des pays fort peu démocratiques. J’aimerais beaucoup que cette Fondation ait la force de frappe que fantasment Bat Ye’Or et Paul Landau. On parviendrait peut-être à faire bouger les choses, à faire reculer l’intégrisme et les préjugés ! La réalité, c’est que la plupart des pays qui y siègent ne contribuent pas à la hauteur de leurs promesses (la France notamment), et que les administrateurs doivent se battre toute l’année pour ne pas abandonner les projets qu’ils se sont engagés à soutenir.

C. W. : La Fondation Anna Lindh est également présentée par ses détracteurs comme étant « au cœur du système d’Eurabia ». Cette expression est tirée du livre éponyme de Bat Ye’Or (7) ? De quoi s’agit-il ?

C. F. : C’est tout simplement l’équivalent du fantasme du « lobby sioniste », mais chez les néo-conservateurs… Les islamistes voient le « lobby sioniste » derrière chaque personne critiquant l’intégrisme ; les néo-conservateurs, eux, pensent qu’un « lobby euro-arabe » complote pour anéantir Israël et islamiser l’Europe. C’est la thèse du livre de Bat Ye’Or (7). A l’en croire, le dialogue euro-méditerranéen n’a qu’une seule finalité : « construire un axe euro-arabe anti-Israël, anti-chrétien, anti-occidental, judéophobe et antisémite ». Le ton fait penser à La rage et l’orgueil d’Oriana Fallaci. La méthode, elle, est digne de Thierry Meyssan, l’auteur de L’Effroyable imposture... Une succession de faits sans rapports les uns avec les autres, que l’auteure imbrique et tord dans tous les sens pour donner le sentiment d’une conspiration.

C. W. : Pourtant, on vous objectera qu'avant d’être le titre d’un livre de Bat Ye’Or, « Eurabia » était le nom d’une revue éditée par le Comité européen de coordination des associations d’amitié avec le monde arabe. Ce concept d’« Eurabia » vous paraît-il relever du pur fantasme ou recouvrir, au contraire, une certaine réalité ?

C. F. : Je ne connais pas cette revue. Mais cette focalisation disproportionnée est révélatrice. Tout le livre passe son temps à confondre des revues et des fondations pensées pour favoriser le dialogue entre les cultures avec un complot fomenté par l’Union européenne et les pays arabes. Que faut-il en déduire ? Que l’Union européenne doit cesser de parler avec tout pays de la rive sud de la Méditerranée tant que le conflit israélo-palestinien n’aura pas cessé ? C’est idiot et absurde. Au contraire, il faut maintenir ce lien. Ne serait-ce que pour combattre tous les préjugés et les malentendus qui se développent entre ces deux rives chaque fois qu’une polémique éclate. Celle des caricatures ou celle des minarets. Le fait de participer à ce dialogue me permet, par exemple, de mettre les points sur les « i » quand des journalistes arabes tentent de faire passer l’affaire des caricatures pour de l’« islamophobie ». Même si je reste très critique envers le « politiquement correct » qui règne parfois dans ces institutions. Je sais bien que certains partisans du « dialogue entre les cultures » entendent ce credo comme un dialogue mou, où il faudrait éviter les sujets qui fâchent. C’est justement pour combattre cette tendance que j’essaie d’y participer.

C. W. : Les arguments mobilisés par Bat Ye’Or et ses partisans ressemblent parfois à ceux développés dans certaines franges de l’extrême gauche, de l’extrême droite et jusque dans les milieux islamistes. Les premiers dénoncent « Eurabia » tandis que les seconds s’acharnent sur « le Nouvel Ordre Mondial ». Dans les deux cas, ces expressions toutes faites sont censées désigner un « projet global » tout à fait conscient, conduit au plus haut niveau politique par une élite corrompue et manipulatrice. Dans les deux cas, les partisans de ces thèses se considèrent eux-mêmes comme des « résistants », qui au « politiquement correct » antiraciste, qui à la « pensée unique » (« sioniste », atlantiste, libérale, etc.). Mais systématiquement, ils se défendent de verser dans la théorie du complot. D’ailleurs, ils n’utilisent pas - ou peu - les mots de « complot » ou de « conspiration »

C. F. : Les conspirationnistes utilisent rarement cette expression. C’est une écriture, une façon de tordre des faits réels pour leur donner une cohérence machiavélique qu’ils n’ont pas. En l’occurrence, tous les faits rapportés sont interprétés, sans preuves, comme faisant partie d’une stratégie délibérée et conspiratrice… Sans jamais se donner la peine de démontrer la machination. D’ailleurs, Bat Ye’Or va jusqu’à déclarer : « Ceux qui nient Eurabia sont ceux qui y participent. Car Eurabia se passe de démonstration. Elle est là en nous et autour de nous, ce n’est pas la réalité de demain mais celle d’aujourd’hui » (8). Cette phrase parle d’elle même. On est vraiment dans un mode de dénonciation paranoïaque. Son ouvrage n’a rien avoir avec un livre qui critiquerait rationnellement la politique pro-arabe du Quai d’Orsay, l’influence de l’OCI à l’ONU ou la naïveté de certaines conférences placées sous l’égide de l’« Alliance des civilisations ». Je partage cette vigilance et je l’ai écrit maintes fois. Le délire commence lorsque tous ces faits, séparés, deviennent les éléments d’un complot orchestré par l’Union européenne, dont le dialogue euro-méditerranéen n’aurait qu’un seul but : permettre l’islamisation de l’Europe et l’incitation à la haine des Juifs… C’est absurde !

C. W. : Comment expliquez-vous le succès de ces thèses ?

C. F. : Il y a plusieurs facteurs : l’engagement militant de ceux qui les portent, inconditionnellement et aveuglement pro-israélien, et puis une part de psychologie personnelle. La situation des Palestiniens, mais aussi celle des Israéliens, est terriblement usante. La complexité de ce conflit pousse à la paranoïa et à la folie. Bien souvent, les amis des Palestiniens ou des Israéliens se croient obligés de manifester leur solidarité en redoublant de rage et de folie, même s’ils habitent confortablement en Europe ou sur les bords du lac Léman. Il y a des jours où l’on se dit que ces extrêmes – les adeptes du « complot sioniste » d’un côté, ceux du « complot eurabien » de l’autre –, sont des alliés objectifs. Ils ont intérêt à faire taire toute complexité pour nourrir la paranoïa ambiante et recruter chacun des troupes. Le rôle d’un journaliste est de résister à cette propagande et de tracer un sillon qui puisse permettre d’informer les esprits libres et critiques.

C. W. : Une collaboratrice régulière de Riposte Laïque, qui écrit sous le pseudonyme d’Elisseievna, vous compare, sur son blog (9), à l’idéologue antisémite Henry Coston, vous accusant d’être une « complice directe des islamistes ». Elle vous accuse également d’être « une dénonciatrice de juif et de résistant à la mode du régime de Vichy, une pétainiste dans les actes ». L’anonymat qu’autorise Internet vous semble-t-il de nature à faciliter un tel déchaînement d’insultes et, plus généralement, à favoriser les délires conspirationnistes ?

C. F. : Je connais bien la collaboratrice qui a écrit ce billet, qui relève à la fois de la médecine et de la justice. Ma revue, ProChoix, l’a défendue quand elle a été victime de messages antisémites, il y a dix ans, sur internet. Elle devrait reconnaître le mal que fait l’anonymat à ce média. Et pourtant, elle choisit d’écrire elle aussi sous pseudonyme pour déverser sa rage, sans jamais rendre de comptes. En l’occurrence, elle n’a pas supporté que je signale le vrai nom de Paul Landau, Pierre Lurçat, dans ma réponse à son attaque.

C. W. : D’ailleurs, pourquoi l’avoir indiqué ?

C. F. : Parce qu’on ne peut pas comprendre d’où vient pareil délire si on ne comprend pas l’intention de son auteur. Or Pierre Lurçat écrit sous le pseudonyme de Paul Landau pour ne pas assumer d’où il parle. C’est un avocat israélien très à droite. Même s’il s’en défend, il a été très proche de la Ligue de défense juive, une organisation à côté de qui le Bétar fait figure d’organisation gauchiste… Cela situe. Tariq Ramadan non plus n’aime pas assumer d’où il parle. Mon travail est de montrer les enjeux idéologiques qui agitent le débat d’idées, pas de laisser croire qu’il s’agit d’un complot ou d’une guerre de personnes. Par ailleurs, je crois profondément que l’anonymat nuit à ce débat d’idées sur internet. Tout le monde connaît mon visage et mes convictions. Je ne cache rien. Par contre, ceux qui m’insultent et diffament à longueur de journée se masquent pour parler. C’est leur liberté. Mais j’ai quand même le droit de signaler que cela ne contribue pas vraiment à élever le niveau du débat.


Notes :
(1) Paul Landau, « Le tournant eurabien de Caroline Fourest », Riposte Laïque, 24 novembre 2009. Voir aussi la réponse de Caroline Fourest sur son blog, « Les fantasmes de Paul Landau », 26 novembre 2009. Une interview de Paul Landau, traitant de la théorie du complot dans le discours islamiste est disponible sur Conspiracy Watch. Elle avait été menée en octobre 2008 par échange de courriers électroniques.
(2) Caroline Fourest, « Israël contre Obama », Le Monde, 20 novembre 2009.
(3) « Bat Ye’Or : le référendum suisse est une défaite d’Eurabia », propos recueillis par Paul Landau, Riposte Laïque, 7 décembre 2009.
(4) « La bataille des droits de l’homme », documentaire réalisé par Caroline Fourest et Fiammetta Venner, diffusé sur Arte le 21 avril 2009.
(5) Caroline Fourest et Fiammetta Venner, Tirs croisés. La laïcité à l'épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman, Calmann-Lévy, 2003.
(6) Israël est représenté au sein du Conseil consultatif de la Fondation Anna Lindh par l’historien et romancier israélien Ron Barkai. La Fondation s’appuie sur plusieurs réseaux nationaux. Le réseau israélien compte plus d’une centaine d’institutions ou d’associations membres (voir la liste des membres) qui travaillent dans les domaines de l’éducation, de la culture ou de la promotion des droits de l’homme. Il est coordonné par l’Institut Van Leer de Jérusalem. A ce jour, la Fondation Anna Lindh a financé treize projets impliquant des membres du réseau israélien.
(7) Bat Ye’Or, Eurabia : l'axe euro-arabe, Jean-Cyrille Godefroy Editions, 2006.
(8) Cf. « Bat Ye’Or : le référendum suisse est une défaite d’Eurabia », art. cit.
(9) Elisseievna, « Les nouveaux collaborateurs », janvier 2010.


Fondatrice de la revue ProChoix, Caroline Fourest enseigne à Sciences Po et collabore au Monde et à France Culture. On lui doit, entre autres, Frère Tariq. Discours, stratégie et méthode de Tariq Ramadan (Grasset, 2004), La tentation obscurantiste (Grasset, 2005) et La dernière utopie. Menaces sur l'universalisme, Grasset, 2009. L'entretien a été réalisé par échange de courriers électroniques en février 2010.
La dernière utopie, de Caroline Fourest (Grasset, 2009)