Les conspirationnistes sont-ils des ''diplômés frustrés'' ?
C’est ce que suggère le sociologue Cyril Lemieux dans un entretien publié vendredi dernier dans Le Monde des livres. Interrogé sur l’obsession du Web à propos des médias classiques, Lemieux répond :

« Je crois que la thèse dite des "intellectuels frustrés" développée par certains historiens, comme le Britannique Mark Curtis à propos d’autres périodes de l’histoire, peut apporter un début de réponse. Si on l’applique à la France d’aujourd’hui, on est conduit à dire qu’en raison de la massification de l’enseignement supérieur, notre société produit beaucoup de diplômés qui se sentent légitimement autorisés à penser qu’ils ont au moins autant de talent que les journalistes, les intellectuels, les artistes et les politiques les plus en vue médiatiquement, alors même qu’ils sont contraints, eux, à des emplois alimentaires et à l’invisibilité.

Internet est un média qui leur permet de donner un début de visibilité publique à leurs productions et à leurs talents. Mais c’est aussi un média qui leur permet d’exprimer leurs sentiments d’injustice en développant une critique de cet establishment qui ne les reconnaît pas à leur valeur, et une dénonciation des mécanismes à travers lesquels l’accès à la visibilité publique est contrôlé. Le conspirationnisme, si en vogue sur Internet, n’est peut-être qu’une expression extrême de cette dénonciation d’un accaparement par quelques-uns du pouvoir de définir ce qui mérite d’être montré et d’être dit au plus grand nombre. La démarche critique est sans doute grossière mais le problème soulevé, celui de l’opacité et de l’arbitraire des processus d’accès à la visibilité publique, est bien réel ».