Pour n’importe quel fait qui vienne à se produire, on peut être assuré qu’il se trouvera au moins un hurluberlu pour en donner une interprétation pathologiquement absurde.

Il existe une sorte de proportion entre le fait réel et sa traduction fantasmatique : plus celui-ci est important, et plus la théorie échafaudée prendra de distance avec le plus simple bon sens. Parmi ces cervelles fumeuses, il existe une catégorie bien établie, celle des conspiracy buffs (fanas de la complotite), en anglais dans le texte, car les Etats-Unis sont leur terre d’élection. Les élucubrations de Meyssan en sont le dernier exemple, en v.f. Celui-ci usurpe le nom de Voltaire pour faire oeuvre de basse crédulité et son «réseau» est plutôt une monade. Ce ne serait là que détails pittoresques, s’il n’y avait des dizaines de milliers de personnes pour se précipiter sur son livre. Cela traduit pour le moins une immense frustration de l’opinion face à une information soupçonnée a priori de fausseté. Plutôt avaler des bobards grossiers que risquer d’être dupe du mensonge officiel ! Sous couvert d’esprit critique, se découvre une réserve inquiétante d’irrationalisme.

Une posture hypercritique, qui se donne l’apparence d’une recherche objective et l’allure du redresseur de torts, peut en effet déboucher sur l’obscurantisme le plus pernicieux – les négationnistes sont là pour le prouver. De même que leur antisémitisme s’accroche à n’importe quel «détail» de l’histoire des camps de la mort pour esquiver les travaux scientifiques les plus sérieux et les résultats les mieux établis, de même les pseudo-théories de l’Effroyable Imposture s’alimentent à l’antiaméricanisme paranoïaque qui est l’une des composantes les plus constantes du chaudron politique français. La responsabilité du mal ne peut être qu’américaine. Et, du coup, la compassion qu’on peut ressentir pour les victimes du 11 septembre se retourne contre les Etats-Unis. Que les Verts aient partie liée avec ce genre d’officine laisse rêveur quant au sérieux de la «documentation» qu’ils prétendent y trouver et sur laquelle ils travaillent.

Ils feraient mieux de relire Voltaire que son Réseau zéro… pointé.

Source : Libération, 30 mars 2002.