Mercredi 5 mars, la chaîne d’information du Kremlin, Russia Today (RT), a diffusé l’enregistrement d’une conversation téléphonique privée entre Catherine Ashton et le ministre des Affaires étrangères estonien, Urmas Paet. Il y est question des tireurs embusqués qui ont ensanglanté la place Maïdan à Kiev il y a deux semaines, tueries qui ont entraîné la destitution du président Viktor Ianoukovitch par le Parlement ukrainien.

Urmas Paet rapporte à la Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères que, d’après le témoignage d’un médecin rencontré à Kiev, Olga Bogomolets, « ce sont les mêmes snipers qui tuent des gens des deux côtés ». Selon le ministre estonien, le refus de la nouvelle coalition au pouvoir en Ukraine d’enquêter sur ce qui s’est passé exactement ajouté aux photos qu’il a pu voir font « qu’il est de plus en plus évident que derrière les snipers, ce n’était pas Ianoukovitch mais quelqu’un de la nouvelle coalition ». En d’autres termes, les manifestants de la place Maidan abattus par balles l’auraient été sur ordre de ceux-là mêmes qui ont remplacé Ianoukovitch, dans le cadre d’une opération de manipulation aussi machiavélique que meurtrière. Il faut rappeler que les affrontements de la place Maïdan ont fait près d’une centaine de morts – la plupart victimes de tirs par armes à feu – et 900 blessés.

D’une durée de 11 minutes, le document sonore diffusé par RT a été posté le 5 mars sur YouTube. Il a déjà été visionné près de 850 000 fois et son authenticité a été confirmée dans un communiqué de presse diffusé le même jour par le ministère des Affaires étrangères estonien. Il en ressort que la conversation entre Ashton et Paet a eu lieu le 26 février dernier, quatre jours après l’éviction de Ianoukovitch. D’après la description postée sur You Tube, la discussion entre les deux diplomates aurait été « interceptée » par des officiers de renseignements ukrainiens restés fidèles au président déchu.

Une divine surprise pour la complosphère

Le web conspirationniste s’est enflammé dès la publication de la fuite par les médias russes.

• Le site d’Aymeric Chauprade, Realpolitik.tv, n’hésite pas à écrire que « les snipers appartenaient à la coalition anti-Ianoukovitch ». Le lendemain, le même Aymeric Chauprade (géopolitologue et futur tête de liste frontiste pour les élections européennes) signe un communiqué sur le site du Front national intitulé : « Catherine Ashton prise en flagrant de délit de dissimulation ».

• Le site larouchiste Solidarité & Progrès (S&P, le parti de Jacques Cheminade) titre : « Ukraine : les snipers tirant sur l’Euromaidan étaient commandités… par l’Euromaidan ». Selon S&P, l’opposition « était en réalité sous l’emprise d’éléments néonazis et fascistes à la solde de l’UE et des Etats-Unis » (sur ce sujet, lire sur Rue89 : Kiev : le nouveau pouvoir "sous influence néonazie" ? C’est n’importe quoi).

• De son côté, l’animateur du site conspirationniste Investig’Action, Michel Collon, écrit : « Les nouveaux gouvernants ont sans doute organisé eux-mêmes les tirs de snipers qui ont massacré opposants et policiers ».

• Le Réseau Voltaire de Thierry Meyssan, repris par le site AlterInfo.net, explique quant à lui qu’il nous l’avait bien dit : « Le Réseau Voltaire a souligné, dès le début des affrontements, que de mystérieux snipers tirant à la fois sur la foule et la police, ont été identiquement observés dans chaque "révolution colorée" ou "printemps arabe" depuis 1989 ».

• Sur d’autres sites conspirationnistes, on lit : « Snipers de la place Maïdan : la vérité se fait jour et ce n’est pas ce que les médias vous ont dit » (LesMoutonsEnragés.com) ; « Les snipers à Kiev ont été enrôlés par les dirigeants de l’EuroMaïdan » (La Voix de la Russie) ; « Une fuite confirme que les tireurs d’élite de Kiev étaient mandatés par l’opposition » (Fawkes News) ; « Des snipers tiraient sur la police et les manifestants à Kiev » (Egalité & Réconciliation)…

On l’a compris : sur la plupart des sites conspirationnistes, la thèse d’une manipulation à grande échelle est présentée comme avérée.

Cette thèse repose sur trois propositions :

1/ les snipers qui ont tiré sur les manifestants à Maïdan et ceux qui ont tiré sur les forces de l’ordre sont les mêmes ;

2/ par conséquent et selon toute logique, ces snipers agissaient sur ordre de l’opposition pro-européenne et non sur ordre de Ianoukovitch – qui n’aurait eu aucun intérêt à faire tirer sur les forces de sécurité qu’il a déployées ;

3/ les médias « atlantistes » tentent d’étouffer l’information, ce qui prouve leur manque d’indépendance.

Qu’en est-il en réalité ?

La première proposition, qui entraîne les deux autres, est-elle réellement avérée par l’enregistrement diffusé par RT ?

En fait, Olga Bogomolets, le médecin cité par Urmas Paet à l’appui de ses affirmations, a démenti dès le 5 mars avoir jamais prétendu que les snipers qui ont tiré sur les manifestants et sur les forces de l’ordre étaient les mêmes, pour la simple et bonne raison qu’elle n’a eu à soig
ner aucun membre des forces de l’ordre (c’est ce qu’elle a déclaré au Telegraph). Si elle dit vrai, pour quelle raison le ministre estonien aurait-il travesti la teneur de ses discussions avec elle ? A moins qu’il ne s’agisse, de la part de la médecin, d’un refus d’assumer des propos tenus à l’emporte-pièce ? Impossible à dire.

Toujours est-il que les propos d’Urmas Paet tels qu’ils ressortent de la conversation piratée témoignent clairement de son trouble. Même si le ministre dément officiellement avoir donné « une évaluation de l’implication de l’opposition dans la violence », les mots qu’il a employé au téléphone avec Catherine Ashton suggèrent qu’il penche en faveur de la thèse de la manipulation.

Est-ce pour autant la preuve d’une manipulation ? Plutôt qu’un complot contre l’ancien président Ianoukovitch, les paroles du ministre estonien ne tendent-elles pas à montrer avant tout l’efficacité de la propagande russe en même temps que la perméabilité au conspirationnisme des plus hautes sphères de la diplomatie européenne ?

Storytelling russe

Cette affaire Ashton-Paet n’illustre-t-elle pas surtout la facilité avec laquelle la complosphère s’affranchit de tout scrupule – à commencer par l’emploi du conditionnel – lorsqu’il s’agit de faire coller le réel à sa vision du monde ? Ne permet-elle pas fort opportunément de faire diversion quelques jours après que la Fédération de Russie a violé le droit international et rompu l’accord bilatéral qu’elle avait conclu avec l’Ukraine en 1997 en envoyant des troupes en Crimée ?

Ce qui frappe à la lecture des sites complotistes qui font leurs choux gras de la thèse de la manipulation, c’est qu’aucun d’entre eux ne semble envisager qu’il y ait pu y avoir, à Maïdan, à la fois des snipers à la solde du régime prenant pour cible des manifestants, et des manifestants armés prenant pour cible des membres des forces de l’ordre. Non, il faut que les morts de Maïdan soient les victimes d’une opération de déstabilisation menée par des forces extérieures ou commanditées directement par l’opposition pro-occidentale. Il le faut car il en va de la validité du storytelling que le Kremlin cherche à imposer depuis le début de la crise.

Avant de tirer des conclusions définitives, il faudra déterminer s’il est exact que les autorités ukrainiennes de transition ont réellement « refusé » d’enquêter sur les événements de la place Maïdan. Il faudra aussi, probablement, qu’une telle enquête soit menée. Même s’il est illusoire de penser qu’elle emportera la conviction des conspirationnistes dans la circonstance où elle confirmerait, in fine, que les manifestants de la place Maïdan ont été abattus par des snipers répondant aux ordres de l’ancien gouvernement ukrainien.

Voir aussi :
* Ukraine : les “erreurs” des médias russes (France 24, 4 mars 2014)

Mise à jour (10/03/2014) :
Une dépêche de The Associated Press datée du 8 mars rapporte que les autorités ukrainiennes enquêtent sur les tueries par balles qui ont ensanglanté Maïdan au mois de février dernier et qu’elles examinent l’hypothèse d’une manipulation orchestrée par le Kremlin dans le but de semer le chaos, justifiant ainsi une incursion militaire russe en Ukraine. Interrogé par The Associated Press, le ministre de la santé ukrainien du gouvernement transitoire, Oleh Musiy – un médecin qui a supervisé l’organisation des soins pendant les manifestations à Maïdan – a formé l’hypothèse que des « forces spéciales russes » étaient impliquées dans les tirs de snipers contre les forces de l’ordre et les manifestants de Maïdan (source : AP, 8 mars 2014).