The Ukrainian Week a rencontré Rudy Reichstadt, directeur du site Conspiracy Watch. Il évoque la désinformation mise en oeuvre par le Kremlin en Occident et les moyens de la combattre.

The Ukrainian Week (janvier 2020).

Ukrainian Week : Dans un de vos tweets vous parlez de « la longue histoire de l’aveuglement à l’égard des dictatures ». Pourriez-vous développer davantage cette idée ?

Rudy Reichastadt : Il faut rappeler le contexte qui était celui de l’invitation à l’Université de Montréal, au Canada, d’une blogueuse complotiste notoire, Vanessa Beeley, à propos de laquelle Conspiracy Watch, le média que je dirige, a déjà enquêté. Celle-ci a par exemple prétendu que les attentats de novembre 2015 en France étaient de faux attentats, des attaques mises en scène dans le but de tromper le public. La personne qui l’a invitée au Canada s’est défendue en disant que l’essentiel était de faire preuve d’« esprit critique ». Or, invoquer de manière creuse « l’esprit critique » quand, dans le même temps, on fait preuve d’une telle crédulité à l’égard des propagandes d’État les plus mensongères et les plus criminelles, a quelque chose d’ironique. Je rappelle que Vanessa Beeley s’est fait une spécialité dans la diffusion des propagandes du Kremlin et de son allié, le régime de Bachar el-Assad, sur ce qui se passe en Syrie. Comment peut-on parler d’« esprit critique » quand on relaie la désinformation d’Etats autoritaires où l’on assassine des journalistes ? C’est le cas, aujourd’hui, de la Russie. En Occident, les gouvernements ne sont pas des anges mais, au moins, le pluralisme de la presse et la liberté d’expression sont garantis. Il arrive bien sûr que les journalistes fassent mal leur travail et commettent des erreurs, qu’ils aient des biais idéologiques, mais ce ne sont pas des propagandistes serviles sans aucun scrupule intellectuel comme on peut le voir dans les régimes dictatoriaux. Toute l’histoire intellectuelle du XXe siècle est, d’une certaine manière, celle de la résistance à l’égard du mensonge totalitaire. Et tout se passe comme si, aujourd’hui, on avait oublié ce que fut le XXe siècle et la solitude d’intellectuels anti-totalitaires comme Albert Camus ou Raymond Aron. Nous sommes de nouveau aux prises avec des Etats qui utilisent sciemment le mensonge et la désinformation de manière extrêmement cynique, comme de véritables armes. Que certains ne le voient pas est assez désespérant.

UW : Dans votre intervention lors du séminaire « Désinformation et influence », vous avez parlé des « tyrannophiles ». Qui correspond à cette définition selon vous ?

RR : J’emprunte ce terme au philosophe américain Mark Lilla. La tyrannophilie, la sympathie pour les tyrans, les dictatures, est une tendance qui se manifeste dans les démocraties libérales et qu’on trouve aussi bien à gauche que dans des fractions de la droite conservatrice, fascinée par le mythe du Sauveur et les modèles politiques qui se posent en rempart des valeurs traditionnelles, qui renvoie à des régimes où les libertés fondamentales sont souvent peu respectées. Cette dilection pour les régimes autoritaires se manifeste également au sein de la gauche tiers-mondiste, « anti-impérialiste », anticapitaliste, qui estime que des régimes comme ceux d’Hugo Chavez et de son successeur Nicolas Maduro au Venezuela ou celui de Vladimir Poutine en Russie, ne sont pas de nature différente de ceux des démocraties qui, en Europe notamment, garantissent les libertés publiques fondamentales.

Bien sûr, on peut s’inquiéter légitimement d’une forme de concentration capitalistique qui existe, en France, dans le secteur de la presse. Mais cette situation ne doit pas faire oublier que le pluralisme y est assuré. Que ce soit en France, au Royaume-Uni ou en Allemagne, on a un choix de titres de presse extrêmement large, couvrant l’intégralité de l’éventail politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Penser que « les médias » constitueraient une sorte de bloc monolithique disant tous la même chose est une erreur. Le penchant tyrannophile d’une partie de l’opinion, dans les démocraties, a pour effet de gommer les différences essentielles qui existent entre démocraties et dictatures.

UW : Emmanuel Macron ne devient-il pas un peu « tyrannophile » ces derniers temps ? En disant, par exemple, que la Russie est « profondément européenne » ?

RR : Non, je crois que nous ne sommes pas du tout dans ce cas de figure. Emmanuel Macron est, politiquement, un libéral. Ce qu’il dit sur la Russie doit être replacé dans son contexte d’énonciation : Emmanuel Macron n’est ni journaliste, ni commentateur, ni universitaire. C’est un chef d’Etat dont la mission est de préserver les intérêts de son pays. Or, vous connaissez l’adage : « les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ». Si la France n’est pas en guerre contre la Russie, elle est cependant en première ligne dans le camp des démocraties qui jugent très sévèrement la politique russe à l’international. Aussi bien sur ce qui se passe en Syrie que sur ce qui se passe en Ukraine. Je ne pense pas qu’Emmanuel Macron n’ait pas conscience du défi que la Russie pose à l’Europe. La France a une conscience aiguë du fait que Moscou utilise aujourd’hui l’arme de la désinformation, comme à l’époque de la guerre froide. Cela est dit régulièrement par les autorités françaises. Je vous rappelle que lorsqu’Emmanuel Macron a reçu Vladimir Poutine à Versailles quelques jours après son entrée en fonction en mai 2017, il fut le seul leader occidental à tenir des propos aussi fermes à l’encontre de médias comme RT et Sputnik, dont il a dit qu’ils s’étaient comportés comme « des organes d’influence, de propagande et de propagande mensongère ».

UW : Mais après il a changé…

RR : Je ne le pense pas. Je crois qu’Emmanuel Macron est un réaliste. Il a pris acte du fait que la Russie est une puissance avec laquelle il est impossible de ne pas discuter. Cela est très différent du tropisme pro-russe de responsables politiques comme Jean-Luc Mélenchon à gauche et Marine Le Pen ou Nicolas Dupont-Aignan à l’extrême droite. On peut critiquer la politique de la main tendue à la Russie mais on commettrait une erreur d’analyse en la confondant avec un alignement. Ce serait à mon avis une conclusion très hâtive.

UW : Et Donald Trump ?

RR : Donald Trump est à la tête d’une démocratie libérale authentique, de sorte que sa marge de manœuvre est enserrée dans un carcan institutionnel qui, de fait – et peut-être heureusement –, permet de contrebalancer le pouvoir exécutif. Mais les Etats-Unis sont aussi une démocratie actuellement profondément en crise dont, précisément, l’élection de Trump est l’un des symptômes les plus éclatants. On sait aujourd’hui que la Russie a essayé de favoriser son élection et que Trump a, par exemple, de son côté, plusieurs fois tenté d’exonérer la Russie du vol des e-mails du Parti démocrate, pour en accuser… les Ukrainiens ! Trump doit-il être rangé parmi les tyrannophiles ? Je le crains, malheureusement.

UW : Comment expliquez-vous la popularité en France de RT en français et de la page francophone de Sputnik, vu que la France dispose d’une belle palette de presse de qualité ?

RR : Je pense que cette popularité, il faut la relativiser. Personnellement, elle m’inquiète, bien sûr. Tout d’abord, les plateaux de RT et de Sputnik sont régulièrement fréquentés par des commentateurs qui ont assez clairement pris fait et cause pour le mouvement des Gilets jaunes, un mouvement où se sont retrouvés populistes de gauche et populistes d’extrême droite, qui constituent tout de même pas loin de la moitié des électeurs français. Or, les lignes éditoriales de RT et de Sputnik font indéniablement écho à leur vision du monde.

De plus, RT et Sputnik sont assez différents des médias professionnels classiques. La différence de ton entre RT et d’autres chaînes d’informations en continue est très forte. Les angles, les choix de sujet sont très contrastés par rapport aux autres chaînes tandis que ces dernières souffrent d’une certaine forme de suivisme et de conformisme dans le traitement de l’actualité, qui finit par les rendre un peu insipides. C’est aussi là que réside l’attrait que RT exerce pour une partie de public.

Il y a aussi un autre élément, c’est que RT est pensé depuis son origine comme un instrument de propagande. RT n’est pas une entreprise dont la performance est uniquement mesurée en termes de rentabilité économique. Ce que le Kremlin attend d’une chaîne comme RT, ce sont d’abord et avant tout des retombées positives en termes politiques. Ainsi RT a fait le choix d’investir largement les réseaux sociaux et se retrouve, en nombre d’abonnés sur la plateforme de vidéos en ligne YouTube, devant des chaînes comme BFM TV, CNews, LCI ou France Télévisions.

UW : Est-ce qu’il existe beaucoup de sites complotistes en France ? Sont-il créés en France par des Français ou est-ce plutôt de la propagande étrangère ?

RR : Il y en a beaucoup et Conspiracy Watch les suit et les analyse depuis longtemps. Ce sont des sites essentiellement français, destinés à un public francophone, même si, pour échapper à des poursuites judiciaires, ils sont parfois domiciliés à l’étranger. En revanche, si l’on s’intéresse à la mouvance la plus dynamique en matière de diffusion de théories du complot, il est vrai qu’on y trouve un tropisme très net en faveur du Kremlin, de la République islamique d’Iran ou du régime de Bachar el-Assad en Syrie. Il y a littéralement plusieurs centaines de sites et blogs de ce genre, sans même parler des pages Facebook, des comptes Twitter et des chaînes YouTube. Une trentaine de ces sites font plus de 100 000 visites par mois et une douzaine plus d’un million. Quant au « navire amiral » de cette complosphère, c’est indubitablement le site d’Alain Soral, Egalité & Réconciliation, avec près de 5 millions de visites par mois. Soral, qui est un admirateur de la Corée du Nord et des régimes autoritaires en général, se revendique du « national-socialisme ». Il propose à la vente des livres comme Mein Kampf, d’Adolf Hitler, ou le faux document intitulé Les Protocoles des Sages de Sion, et promeut également des contenus à caractère négationniste. Bref, nous sommes là dans le complotisme antisémite le plus classique. Et à peu près toutes les théories du complot allant dans le sens de la politique russe, iranienne ou syrienne y sont régulièrement relayées.

UW : Que peut-on faire pour lutter de façon efficace contre toute cette désinformation ?

RR : Vaste programme ! D’abord, je crois qu’il faut informer sur l’existence de cette sphère propagandiste, car tout le monde, encore aujourd’hui, n’a pas toujours conscience de son influence. Pendant des années, on a eu tendance à la minimiser, à estimer qu’il ne fallait pas faire de publicité aux complotistes, que tous ces gens étaient paranoïaques. Or, ce n’est pas vrai : le complotisme n’est pas une pathologie mentale, c’est un discours politique. Les théoriciens du complot professionnels agissent comme des mercenaires de la désinformation. Il y a beaucoup de cynisme dans cette démarche. Et en aucun cas une recherche désintéressée de la vérité des faits. Ces auteurs et conférenciers complotistes n’ont parfois aucun scrupule à calomnier leurs adversaires politiques, à répandre à leurs sujets les mensonges les plus ignobles. Nous ne sommes pas là dans le cadre d’un débat démocratique civilisé et loyal, dans l’échange d’arguments, mais dans une arène où tous les coups, surtout les plus bas, sont permis et encouragés, dans une indifférence complète aux faits.

Pour revenir à votre question, « comment lutter ? », j’ajouterais qu’il existe tout un éventail de solutions. La loi, bien sûr, lorsque ces théories du complot revêtent une dimension haineuse. Mais je crois surtout en la mobilisation de la société civile, notamment sur les réseaux sociaux. Je pense qu’il faut inlassablement contre-argumenter, en privilégiant la méthode et les faits. Et accepter de vivre dans un monde où, désormais, les conspirationnistes ont cessé d’être marginalisés ou invisibles : ils font durablement partie du décor. Ils continueront à nous accompagner dans les années qui viennent, à chaque nouvelle actualité, a fortiori s’il s’agit d’une actualité marquante, inattendue ou choquante.

Il faut enfin expliquer comment fonctionne le conspirationnisme, pourquoi nous trouvons ces théories du complot si séduisantes. Ce qui fait l’efficacité d’une théorie du complot, c’est d’abord l’effet de dévoilement qu’elle produit, qui nous donne l’impression d’accéder à une vérité cachée, ce qui est très satisfaisant pour l’esprit. Mais c’est aussi l’effet d’intimidation intellectuelle qu’elle provoque lorsqu’elle vous assaille de dizaines d’arguments. On va par exemple vous donner 5, 10, 20 arguments (un fait sorti de son contexte, une photo, une citation, une véritable information mêlée à une rumeur non vérifiée, etc.) expliquant, par exemple, que le mouvement Euromaidan, en Ukraine, en 2014, n’était en réalité qu’un coup d’Etat déguisé en révolution et que les forces politiques qui l’ont emporté sont fascistes, nazies, etc. On va diaboliser l’ensemble du mouvement en montant en épingle la présence de militants d’extrême droite, en montrant la photo d’un homme politique ukrainien en train d’exécuter un salut hitlerien, et ainsi de suite. Si vous ne connaissez pas le sujet et que vous ne vous informez pas à d’autres sources, il est certain que vous risquez d’être impressionné par ce genre de thèses. C’est pourquoi il est absolument nécessaire de proposer un travail critique exigeant sur toutes ces fausses informations conspirationnistes. Non pas en luttant contre la propagande par davantage de propagande. Mais en luttant par les faits, par l’enquête, par une information fiable, sourcée, recoupée.

UW : Vous êtes plutôt optimiste alors ?

RR : Je n’irais pas jusque-là. Il faut se garder de l’optimisme aussi bien que du pessimisme. Aujourd’hui, je suis obligé de constater que tout n’est pas encore fait pour lutter résolument contre la désinformation. Avec Conspiracy Watch, nous luttons contre ces théories du complot mais avec des moyens très limités. Nous ne sommes pas beaucoup soutenus, contrairement aux fantasmes entretenus sur la complosphère à notre égard. Nous ne sommes par exemple que deux salariés dont un à mi-temps. Malgré cette faiblesse relative, nous parvenons, par la qualité de nos analyses, à être un peu médiatisés. Or, ce n’est pas d’un Conspiracy Watch dont nous aurions besoin aujourd’hui mais de dix !

 

* Propos recueillis par Alla Lazaréva.

Source : The Ukrainian Week, janvier 2020.