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Pétition contre la loi Yadan : un inquiétant engouement

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Pour Brigitte Stora, l’ampleur prise par la pétition contre la loi Yadan révèle moins un débat éclairé sur le texte qu’un emballement collectif nourri de déformations, d’ambiguïtés et de sous-entendus antisémites.

La pétition « Non à la loi Yadan » (qui vise « à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme ») a recueilli plus d'un demi-million de signatures (montage CW).

Plusieurs critiques peuvent être émises quant à l’utilité de la loi Yadan. D’autres lois antiracistes ou d’apologie du terrorisme existent déjà. On peut aussi, et c’est légitime, s’inquiéter d'éventuelles dérives et de la pertinence, dans le contexte actuel, d’une loi dénonçant, pourtant à juste titre, la légitimité d’Israël au moment même où ce pays est, hélas, dirigé par des fanatiques criminels.

On peut surtout regretter l'opportunité d'offrir à l'antisémitisme l'occasion d'un nouveau déchaînement.

Mais en lieu et place d'amendements, de reformulation voire même d'un refus de cette loi, une pétition en forme d’interpellation des pouvoirs publics, rassemblant aujourd'hui plus de 600 000 personnes, est en train d'enflammer la toile et les esprits. Nul doute que beaucoup de ceux qui l’ont signée ne l’ont lue, pas plus que la proposition de loi qu’elle dénonce.

Triste temps que le nôtre où la rumeur et l'esprit moutonnier prennent la place de la connaissance, de l'analyse, de la critique et du libre arbitre. La pétition déforme la proposition de loi en lui faisant dire ce qu'elle ne dit pas. La critique de la politique d'Israël y est évidemment admise. Cette loi vise à lutter contre l'appel à la destruction d'un seul pays au monde, ce qui n'est pas la même chose.

On pourrait d'ailleurs peut-être rappeler que cette volonté de destruction que la loi entend pénaliser, pourrait aussi cibler, à juste titre, ceux qui criminalisent et rejettent l'existence même d’un État palestinien.

Quelques phrases hallucinantes se sont logées dans ce que tant de signataires considèrent comme une juste critique. « La colonisation de la Palestine par Israël » : De quoi s'agit-il ? De l'occupation illégale de territoires palestiniens, ce qui relève indéniablement du fait colonial et mérite d'être dénoncé ? Ou bien s'agit-il de considérer ici que la création d'Israël est elle-même un fait colonial à abolir ?

L'autre phrase, qui semble tout droit sortie de la propagande d’une extrême-gauche déboussolée, a peut-être échappé aux pétitionnaires :

« Oui, la résistance palestinienne contre l'occupant israélien par tous les moyens nécessaires est un droit garanti par la résolution des Nations Unies 2621 XXV du 12 décembre 1970. »

Comment oser écrire cela après le 7-Octobre ? Peut-on considérer que le kidnapping et le meurtre d’enfants, le viol massif des femmes, les tortures et les assassinats de civils peuvent s'inscrire dans « tous les moyens » d'une « résistance » ? À quel moment celle-ci perd-elle et son honneur et son nom ?

Loin d'avoir encouragé la nécessaire solidarité avec le peuple palestinien, cette propagande délétère l’a au contraire régulièrement affaiblie. Quant à l'apologie de ces crimes, elle fut une violence sans nom qui est venue redoubler la dévastation ressentie par les Juifs du monde entier et sans doute aussi celle de beaucoup d’autres.

Cette loi maladroite et sans doute malavisée visait à protéger la minorité juive de l’impunité de la violence commise à son égard. La pétition, dans un souverain dédain, ne fait pas que l’ignorer, elle la reproduit.

La dernière phrase de ce texte ressemble à un slogan : « Député.e.s, je vous appelle à voter contre ce projet de loi liberticide appuyant une politique colonialiste et génocidaire contre les Palestinien.ne.s. »

Rien que ça ! La criminalisation de cette loi, de celle qui l'a portée et de ceux qui pensent pouvoir s'y reconnaître, relève bien pourtant des dérives qu'elle entendait combattre.

Certains en tirent la conclusion de la nécessité de cette loi. D’autres, dont je fais partie, sont plutôt accablés par cette démonstration par l’absurde de son inutilité.

Il y a enfin un implicite qui parcourt toute la pétition et que ceux qui combattent le conspirationnisme connaissent bien. Il s'agit, chaque fois, de transformer la minorité juive en une majorité dominatrice, contrôlant l’ordre mondial. Les mots, « liberticide », « liberté d'expression » furent pourtant l’argument régulier des discours négationniste. Cette « libre parole » fut le titre du journal de Drumont qui entendait se battre contre « l’hégémonie juive » cherchant à museler la vérité du bon peuple.

Cette vision du monde dangereuse où les Juifs tiennent les rênes du pouvoir et de la coercition parcourt cette pétition en filigrane. Sur les murs des pétitionnaires, les innombrables commentaires antisémites non censurés se déchainent, parlant d'une « colonisation juive » qui ne s'arrêterait pas à la Cisjordanie, mais menacerait désormais le monde.

L’implicite toujours libère l’explicite. On ne joue pas impunément avec le feu et l’imaginaire de la haine. Ce sont les mêmes arguments qu'opposait l'extrême droite à la loi Gayssot sans que cela pourtant ne semble déranger les organisations antiracistes qui ont relayé cette triste pétition.

Mais le plus grave est peut-être ailleurs. Il réside dans l’ampleur inédite de cette formidable mobilisation autour du refus de la loi. Comme une vague de fond, un appel à l'affranchissement, un engouement toujours inquiétant et si tristement répétitif qui fait furieusement penser à cette psychose de masse qu’est l'antisémitisme.

 

Voir aussi :

Brigitte Stora : « On ne peut pas combattre l’antisémitisme avec des racistes »

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à propos de l'auteur
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Brigitte Stora
Docteure en psychanalyse et essayiste, Brigitte Stora est l'autrice de Antisémitisme : un meurtre intime (Le Bord de l'eau, 2024) et de Que sont mes amis devenus… : Les Juifs, Charlie, puis tous les nôtres (Le Bord de l'eau, 2016).
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